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- Créer, inventer, découvrir ou faire ? (1)

Extrait de la Grammaire de la Création, par G Steiner

Les champs magnétiques autour de la création » sont exceptionnellement chargés et multiples. Il n’est pas de religion sans mythe de la création. La religion pourrait se définir comme une réponse narrative à la question du « Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? », comme un effort structuré pour démontrer que cette question ne saurait éluder la présence contradictoire en elle du verbe « être ». Nous n’avons pas de récits de création continue, […]

Il se peut que les arts, comme la théologie et la philosophie, soient au fond un essai de réponse.

Dans son contexte esthétique, la « création » est soumise à la pression incessante des valeurs religieuses et philosophiques avoisinantes. Les champs sémantiques se chevauchent et interfèrent. Une triple provenance étymologique complique le lexique. Dans la Torah, le vocabulaire de la création, du façonnage (sur le tour du potier), de la causation est manifestement crucial. En grec, la sphère dénotative et connotative de poieô et de son extension, poiêseiô, est d’une exceptionnelle densité. Il embrasse les immédiatetés de l’action et de la causalité complexe, de la fabrication matérielle et de la licence poétique. Une large part de cette constellation demeure imparfaitement comprise. Le latin creatio est ancré dans la biologie et le politique : dans l’engendrement des enfans et la nomination des magistrats. Parmi les trente principales branches de sens que l’Oxford Latin Dictionary attribue à facio, celle de la poétique se rattache, de manière saisissante, à l’importation de la littérature grecque (comme dans la mise en garde de Térence : Ex Graecis bonis Latinas fecit non bonas [1] ; ou dans l’hommage de Cicéron : Sophocles ad summam senectutem tragoedias fecit [2]. Invenio, avec inventio et inventor, « donne un coup de brosse » contre la poétique, comme dans l’auctor inventorque de Stace ; il en va de même d’inceptor, qui est rare. De manière caractéristique, les Romains se concentrent sur la « découverte » et l’« imagination » matérielles, civiques, législatives et architecturales. Notre souci sera fingere, ce verbe formidablement polysémique, avec son aura morale irrégulière, que l’on retrouve en anglais sous la forme humble mais éminemment suggestive de dough, la pâte. Le fictor assiste les prêtres dans leurs rituels ; il pétrit l’offrande sacrée. Mais il est aussi Dédale, le faiseur d’images. Dans la force de leur autosuffisance, l’hébreu, le grec et le latin résistent au transfert réciproque et l’exigent à la fois. Pour ce qui est de notre héritage occidental, la discussion sur les grammaires de la création trouve ses origines dans les intensités et les insuffisances de l’échange linguistique et sémantique entre les trois langues.

Nous aurons l’occasion de voir avec quel naturel et avec quelle gêne les auteurs de poésie et d’œuvres d’art, mais aussi de systèmes métaphysiques, rattachent leur œuvre au précédent divin. Cette présomption d’affinité se retrouve sur toute la ligne, depuis le sens de « fac-similé » chez le peintre d’icônes jusqu’à la « contre-créativité », à la « provocation de Dieu » dans la famille des Prométhéens romantiques et modernes. J’espère mettre en évidence des corrélations entre l’éclipse du messianique et la « régression dans l’expression vide » de « Dieu », d’un côté, et l’évolution de formes d’art non figuratives et aléatoires, de l’autre. La déconstruction, dans les actuelles théories critiques du sens, est exactement cela : une « dé-construction » des modèles classiques du sens qui supposaient l’existence d’une auctoritas précédente, d’un maître bâtisseur. Dans la déconstruction à la Derrida, il n’est ni « pères » ni commencements.

Lorsqu’il y va des formes esthétiques du « faire », le concept de création est simultanément inévitable et fâcheux. Une intelligence rigoureuse de la mimesis (comme dans la République de Platon), une lecture stricte de l’imitatio (comme chez certains néoclassiques et hyperréalistes) ne connaît que la « recréation ». Observez l’inflexion péjorative du terme vers le ludique, vers l’interruption d’une activité sérieuse. L’artiste « raconte », il « conte à nouveau », il inventorie ce qui existe, Messiaen n’aura de cesse de rappeler que la dynamique de sa musique est une simple transcription du chant des oiseaux et des « bruits » que la Divinité a placés dans la nature physique. Le contre-élan de la création au sens direct, de l’origination, n’en est pas moins insistant. Il est aussi vieux que les tout premiers chanteurs épiques et Pindare. Le miroir tendu au monde et à la vie de la conscience humaine est un « miroir constructif ». Le paradoxe de la réflexion constructive pourrait naître de la déformation, de la fécondité des « impuretés » optiques (au niveau physiologique, ainsi qu’on l’a prétendu pour rendre compte des distorsions chez le Greco). L’art pourrait bien être une incapacité à voir le monde tel qu’il est, une manière de fuir tantôt pathologique, tantôt simplement infantile, le « principe de réalité » (cf. Freud). Peut-être la fantaisie artistique ne fait-elle que recomposer ce qui est déjà là, agencer une mosaïque et juxtaposer au moyen de montages et de collages. Une tête ou un tronc humains sont greffés sur un corps de cheval. Un peintre a-t-il jamais inventé une couleur nouvelle ? Même les artefacts surréalistes ou non objectifs les plus anarchiques (le mot veut dire « non commencé ») du xxe siècle re-composent et dés-ordonnent à dessein dans l’espace ou dans le temps des formes, des matériaux, des éléments acoustiques choisis parmi ce qui est à la portée de notre perception sensorielle. Il n’est pas de forrne artistique, peut-on soutenir, qui ne viennent du néant. Elle vient après. Toujours. Le modernisme peut se définir comme une exaspération de cette réalité cruelle qu’est la postériorité. Ezra Pound enjoint aux poètes et artistes de « remettre à neuf » (make it new). Une révolte œdipienne contre le « père ». En l’occurrence, le monde donné- est aussi vitale dans la modernité esthétique qu’elle l’est dans la théorie psychanalytique et le jeu de la déconstruction.

C’est la musique qui pose problème. Passé le niveau de l’imitation rudimentaire ou de la ·peinture sonore (tone-painting) -le chant du coq, le fracas de la mer-, elle nie la similitude. Elle n’est « pareille à rien d’autre ». En quoi l’invention, s’il s’agit bien de cela, d’une mélodie est-elle le « mystère suprême des sciences de 1’homme » (Claude Levi-Strauss) ? Mais il est des points auxquels le rapport de la création ou de l’invention avec les actes de langage, avec la langue littéraire, est d’une obscurité comparable. Il est des poètes - certains dadaïstes et futuristes russes, par exemple - qui ont tout simplement essayé de fabriquer de nouvelles langues à seule fin de découvrir que la syntaxe imaginaire les ramenait à des moules établis. Les grands actes de connexion métaphorique, d’intuition psychologique inédite, d’intrigues apparemment sans précédent sont, en un sens, originaux. Ils altèrent ce qui est venu avant et ce qui suivra. Mais peut-on parler de création au sens radical du mot ? La science-fiction joue avec la notion d’ordinateur ultime qui enfermerait dans ses programmes toutes les combinaisons des fabrications et trouvailles ultérieures. Un tel ordinateur serait un autre nom de « Dieu ». La création du cosmos serait l’acte unique, l’absolue singularité de la créativité authentique. Du point de vue de Dieu, tout ce que l’homme fait et découvre ne serait que reconnaissance et déjà-vu . Par tautologie, seul Dieu crée. Mais ne l’a-t-Il fait qu’une seule fois ? La· Kabbale et l’astrophysique se rejoignent aujourd’hui dans la spéculation sur une pluralité d’univers, séquentiels ou concurrents. Pourrait-Il se fatiguer de cet édifice pour en construire un autre ou retourner à l’inconcevable unité avec Lui-même ruminée par les mystiques ? Où qu’il s’impose à notre attention, le verbe « créer » est singulièrement résonant et dérangeant :

Je vous montrerai
le fond qui se refuse à toute image,
qui ne se montre ni ne se dit,
qui entremêle lunes et raisins de mer,
qui est tout et
au-delà de la destruction
parce que pleinement créé sans nulle forme
particulière...
(A. R. Ammons)

P.-S.

Les italiques sont de l’auteur.

Grammaires de la création
Georges Steiner,
Traduit de l’anglais par Pierre-Emmanuel Dauzat
Folio essais

Notes

[1 À partir des bonnes oeuvres grecques, il en fit des latines qui ne l’étaient pas

[2Sophocle fit des tragédies dans son grand âge

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