- Georges Rousse :
mettre à-plat le monde réel,
« Le rêve de tant de chercheurs »

,  par Hervé BERNARD dit RVB

Le travail de ce plasticien nous aide à comprendre les conséquences d’une vie dans un monde à deux dimensions nous qui sommes accoutumés à un monde à trois dimensions. L’œuvre de Georges Rousse, une variante de Flatland1 inversée ou à rebours, nous montre quelles sont les conséquences de notre installation (dans le sens d’élire domicile) dans une peinture de la Renaissance. Il nous amène à comprendre ce nouvel espace qui nous est totalement inconnu.

A travers son travail de peintre sur des décors réels et de photographe de ces mêmes scènes, il décortique les lois de la perspective et en fait un outil à aplatir le relief et le monde réel tel que nous le percevons. Processus qui nous laisse croire qu’une pièce n’a aucune profondeur ou moins de profondeur qu’elle ne devrait en avoir ou encore que l’arrière plan se situe au premier plan si tant est que la notion de premier plan ait encore un sens dans ce monde à deux dimensions qui démonte, au sens propre, les lois de la perspective. Par la même occasion, en employant que des à-plats de couleurs, il nous montre combien le contraste et la lumière sont des éléments essentiels à notre compréhension du relief et des lois de la perspective. Il nous fait percevoir simultanément que le modelé est un élément de la définition d’une image afin de nous rappeler que le pouvoir séparateur définit par un nombre de paire de lignes n’est pas suffisant pour définir la précision d’une image. En cela, le numérique a raison, le nombre de bits qui définit le nombre de couleurs d’une image est tout aussi important que le nombre de points contenus dans cette même image.

Pour le dire dans le langage de la théorie de l’information, il fait de la réduction de débit, de la compression de données mais, cette fois, il s’agit bien d’une compression avec perte d’information et cela sans discussion. Ramener trois dimensions à deux dimensions est clairement une dégradation de l’information. Pourtant, nous pourrions dire que cette nouvelle compréhension du relief engendrée par les œuvres de Georges Rousse est une nouvelle information. Cette perte d’information est simultanément créatrice d’une information.

[Parenthèse : Où se situe la perte d’information dans cette réduction de débit, dans cette compression qui remplace des dizaines de nuances de couleurs, des reflets, des ombres par une couleur uniforme ? Quelle est donc la perte dans la réduction de débit, si cette perte est soigneusement et volontairement choisie ? Question récurrente à la théorie de l’information. Ainsi, dans un monde en couleur, le noir et blanc est bien une perte d’information, le signal ne contient plus qu’une seule information : la luminance tandis que les trois canaux de la couleur (rouge, vert et bleu) ont disparu. Nombreux sont les praticiens ou les amateurs d’art plastique à qui vous ne feraient pas croire que la photo noir et blanc, la manière noire, la gravure au trait, le dessin à la mine de plomb sont une perte d’information.]

Selon la critique, le travail de Georges Rousse est catalogué dans la catégorie plasticien ascendant Land-Art. Si l’on veut à tout prix coller une étiquette, dans le cas de cette exposition, il vaudrait mieux parler de Town-Art… Pourquoi vouloir réduire Georges Rousse à ce mouvement qui fit un usage intensif de la photographie pour ses propriétés partiellement documentaires et plus particulièrement pour sa capacité à rendre visible et transportable une œuvre intransportable et quasi invisible. Donc, à transformer en valeur marchande une œuvre impossible à commercialiser de toute autre manière.

En effet, dans le cas de Georges Rousse, son utilisation de la photographie va bien au-delà de la trace. Ici, la photographie est l’aboutissement de cette mise à plat de la réalité, car la photographie fige le point de vue c’est-à-dire la position du spectateur : de face, la distance entre le sujet et le spectateur, le champ visuel conditions indispensables à l’impeccable aboutissement de ce travail qui en démontant les lois de la perspective démonte simultanément la photographie documentaire en montrant le poids de l’interprétation de la scène par le choix du point de vue. En effet, ces photos ne fonctionnent parfaitement que depuis le point de vue assigné à l’appareil photo avant même d’avoir commencé de peindre le réel. Et la photographie est simultanément le point de départ car, dans le travail de Georges Rousse, l’appareil photo détermine le réel bien avant que la photo le détermine, une manière efficace de tordre le coup à l’instant décisif.

Exposition Georges Rousse à la Maison Européenne de la Photo, jusqu’au 8 juin 2008

Sur la question de la réduction des dimensions, voir aussi Regard sur l’image page 143

À propos des cinétiques
- Une image irréelle ou une image qui n’est pas le réel ? V3