- Image, trace ou preuve ? V2

,  par Hervé BERNARD dit RVB

1 Image, trace ou preuve ?

L’image est un appeau à réalité. Comme tous les appeaux, elle n’est pas ce qu’elle attire, dans le cas présent, elle n’est donc pas le réel. Cependant, elle produit quelque chose qui lui ressemble fortement. Les photographes et les cinéastes l’ont noté, une même scène filmée par plusieurs caméras situées côte à côte ne produit pas la même image, certes, ces images se ressemblent mais, elles ne sont pas identiques pour autant puisque produites depuis des points de vue différents.

Cependant, le documentaire, la photo de reportage ou encore le constat photographique sur une scène de crime nous oblige à préciser la relation entre les images et le réel. Certes toutes ces photographies ou tous ces films sont loin d’être des fictions absolues. Cependant, force est de constater leur côté partial même si l’on se livre au jeu du champ – contre-champ (caméra « face à face »). En cela réside toute la force de la règle du champ et du contre-champ : générer des images complémentaires. C’est leur complémentarité mutuelle qui rend ces deux points de vue aussi forts. Cependant, ils sont incomplets, il manque la droite et la gauche.

Ce dernier contre-champ (droite-gauche) est bien la complémentaire à un contrechamp face à face. Ce contrechamp droite-gauche, contre-champ à 90° de l’axe de la conversation (ou axe principal), filmé—photographié depuis le côté gauche de la victime puis, depuis le côté droit nous permettrait de compléter nos informations afin de commencer à prétendre visualiser l’ensemble de la scène. Mais la multiplication de ces points de vue pourrait provoquer la disparition d’indices dans le cas d’une scène policière ou, surtout, la lassitude du spectateur pour une fiction. Sans compter que d’un point de vue policier, cette tache est d’une ampleur impossible à résoudre dans un temps qui permettrait une bonne conservation des indices et plus particulièrement des indices biologiques.

En ce qui concerne la création artistique, l’exhaustivité est-elle garante de sa qualité ? L’un de ses points forts de l’art est le recours à l’ellipse comme le montre le cinéma, le roman... Hors, plus grand est le nombre de points de vue présenté pour décrire une scène, moins l’ellipse est sensible. L’ellipse est aussi le terrain de jeu favori de l’imagination et cette dernière est l’un des garants de l’implication du spectateur. D’autre part, la multiplication des points de vue dilue le temps comme nous le montre les photographies et les vidéos à 360°.

Cependant, il est nécessaire de trouver une position permettant de recourir à des photographies ou des films dans un débat juridique, dans une discussion à propos de l’actualité, lors d’un constat suite à un accident ou encore lors d’une enquête historique... Comme nous le disions précédemment la photographie attire quelque chose du réel, mais, contrairement à l’appeau1, qui attire le canard entier ou ne l’attire pas, l’image photographique ou cinématographique n’attire, quant à elle qu’une partie du réel.

Toutefois peut-on considérer qu’à la chasse, un appeau attire tout le réel ? Certes l’appeau à canard, qu’il soit un animal vivant, un objet ou un appeau sonore va attirer la totalité du dit canard quand il en attire un. Ici, la demi-mesure ne peut pas exister. Mais, il n’attire pas ou, très exceptionnellement, l’ensemble des canards qui passe au-dessus du dit étang. Si toutefois il avait ce pouvoir, le ciel, quant à lui resterait en place. Un appeau n’est pas un trou noir, dans le sens où le trou noir absorbe tout. De même, une photographie, même si elle est produite par une chambre noire, n’a pas non plus, contrairement à un trou noir, la propriété d’absorber la totalité de la réalité. Heureusement d’ailleurs, car il aurait suffi d’une seule photographie pour provoquer la disparition de la terre. Ce rôle d’attracteur, fondamental dans le cas de l’appeau est construit autour d’un mensonge. L’appeau est un leurre, c’est un sifflet actionné par un humain, c’est une plume qui imite un vermisseau ou encore un canard domestiqué, bien souvent attaché, qui appelle les autres.

2 La photo, une preuve, mais une preuve de quoi !
Alors quand et comment utiliser ces images lors de ces débats juridiques tout en ne les prenant pas pour argent comptant bien qu’elles furent longtemps produites par une technique dite argentique. Ainsi, en 1991, lors du procès des policiers de Los Angeles, suite au passage à tabac de Rodney King, les images de la scène furent utilisées simultanément comme preuve à charge des policiers et à décharge de ceux-ci.

C’est en observant les séries policières que nous est venu une ébauche de réponse permettant d’utiliser ces images lors de débats juridiques tout en, simultanément, prenant conscience de leur fragilité. Lors d’une enquête policière, si des empreintes de chaussures sont laissées sur la scène de crime, les enquêteurs, si la qualité de ces empreintes est suffisante, en font un moulage. Ce moulage va conduire ponctuellement ou durablement l’enquête dans une direction qui permettra de découvrir leur détenteur. Cette direction peut s’avérer utile et même parfois permettre de confondre le coupable. D’autre fois, celle-ci s’avère une impasse. Les enquêteurs reprennent alors leur bâton de pèlerins. Cependant, dans le cas, où ce moulage conduit vers l’arrestation du coupable, cela sera, parce qu’il sera corroboré par d’autres preuves.

3 « C’est l’imagination qui fait parler les indices. Sans elle, les indices sont muets. »2
Comme cette empreinte, la photographie est une amorce de preuve. Comme l’empreinte de chaussure, celle-ci doit être étudiée, analysée : focale, point de vue, profondeur de champ,... est-elle le produit d’un photomontage ou non ? Tout cela doit être étudié, vérifié avant que cette photo ne devienne une preuve. Pas plus que l’empreinte précédente, une photo est une preuve absolue quelque soit la puissance de la tentation qui nous amène à le croire. Tout comme l’empreinte, la photographie doit mériter son statut de preuve et adjointe à un faisceau de preuves c’est-à-dire l’empreinte de chaussures, les empreintes digitales, l’ADN, la peinture de la voiture laissée sur un mur,... Elle va, au même titre que ces autres éléments, constituer les preuves qui a un moment donné seront suffisamment congruentes pour conduire à l’arrestation du coupable après avoir découvert l’ordre des choses.

Une unique preuve, n’est jamais une preuve. Elle ne peut faire foi. Une image n’est jamais qu’un point de vue sur le réel. En effet, si vous ne croyez pas en cette image et plus largement en cette preuve, celle-ci ne sera jamais valide à vos yeux. En fait, il n’existe que des faisceaux de preuve qui finissent par devenir congruents. Dans le domaine de la preuve, que nous parlions de journalisme ou de justice gardons-nous de donner trop de valeurs à la photographie.

« Au final, le caractère de preuve relève de la logique de la subjectivité et du cadre moral du juridique. Le cadre moral étant fixé dans l’esprit de la loi. »3

Aucun fish-eye ne démontrera que la terre est ronde, il démontrera simplement une aberration optique. Et même cette aberration optique démontrée, ne sera une preuve que dans espace physico-mathématique donné.