- Imagier vs Imagerie - visuel et interface (nouvelle version)Dialogue avec Benoit Marchal au Salon de la Photo, Paris 2010

,  par Hervé BERNARD dit RVB

Parler de l’image est une chose difficile car la pauvreté du vocabulaire typologique disponible pour la désigner, la décrire ou encore la classer complexifie le discours. Ainsi, dans le domaine de la littérature nous parlons de nouvelles, de romans, de poèmes, de slogans... Toutes ces catégories sont des catégories stylistiques et/ou sémantiques et non des catégories techniques contrairement à la photographie, la peinture, l’aquarelle (…).

Pour analyser des images, pour les classer, nous ne disposons presque uniquement que de catégories techniques même des terminologies comme image fixe, image animée correspondent à un classement technique. En effet, ces deux derniers termes nous indiquent que ces images ont été faites avec une caméra ou un appareil photographique. Certes, depuis peu, ces deux fonctionnalités sont réunies dans certains appareils dont les DSLR, il reste que ces catégories continuent à nous indiquer la fonctionnalité employée. Précise-t-on au début d’un roman s’il a été écrit avec un stylo-plume, une mine de plomb, un traitement de texte ? Non. Cette précision, si elle était faite changerait-elle notre regard sur ce texte ? C’est peu probable.

Parler d’imagerie et d’imagier est une tentative d’amorcerRegard sur l’image, p 14 une réflexion sur cette problématique. Comme le montre l’ethnologie, une catégorie n’existe dans une culture qu’à l’unique condition d’être nommée. Si nous n’avons pas de vocabulaire pour désigner les genres d’images, ceux-ci n’existent pas et nous cantonnons donc l’image à une technique ou à un infâme fatras de choses plus ou moins équivalentes alors que l’image est incontestablement du discours, une narration et pas seulement sur les vitraux de la Sainte-Chapelle ou encore dans les films muets.

Dans cette optique, j’ai proposé dans cet essai de créer ces deux catégories sémantiques : l’imagerie et l’imagier. L’imagerie désignerait alors une image insensée, c’est-à-dire une image privée de sens comme l’image du catalogue de vente par correspondance tandis que l’imagier définirait l’image qui nous aide à penser le monde [cf Regard sur l’image. Quand un peintre amateur fait du « Van-Gogh » on est bien devant de l’imagerie. Depuis que j’ai écrit Regard sur l’image, afin de compléter ces notions, j’ai commencé à élaborer deux autres catégories qui sont le visuel et l’interface graphique tout en continuant d’affiner ces deux premières notions.

Cependant, force est de constater que le statut imagerie vs imagier est un statut à géométrie variable et ces variations sont partiellement indépendantes de l’esthétique et de la sémantique de l’image car elles dépendent notamment de son mode de consultation. Ainsi, une image consultée en imagette ou encore visualisée sur un écran de téléphone portable avec les ascenseurs même si elle appartient à l’imagier est réduite à de l’imagerie car schroller dans une image revient à annoner un texte en le lisant syllabe après syllabe et voyelle après voyelle et donc à faire du B-A BA. Ce qui, tout le monde, en convient détruit tous les textes y compris, les plus grands textes de la littérature. L’annonement est d’ailleurs un de motif de l’accroissement de la taille de l’écran des téléphones portables. En effet, plus vous lirez rapidement un SMS ou un courriel, plus vous y répondrez rapidement et par conséquent plus vous consommerez du réseau. Donc, contrairement à une légende urbaine, accroître la taille de l’image n’est pas la seule motivation des opérateurs de téléphone pour augmenter la taille des écrans des smartphones. La lisibilité d’un texte en est une au moins aussi importante. Ce mode de consultation est donc une valeur d’usage. Il y aurait donc dans la distinction imagerie vs imagier une part de valeur d’usage. On remarquera, que si cette valeur d’usage est définie par des caractéristiques techniques celles-ci ne concernent en aucun cas les conditions de création de la dite image. En effet, ce qui fait sa qualité de ce point de vue est avant tout sa composition, son emploi des couleurs, de la lumière...

Cependant, cette valeur d’usage de la notion imagerie – imagier est aussi sémantique comme le montre la page du journal Le Parisien. En effet, illustrer une image d’accident mettant en cause une fourgonnette de police et un jeune enfant avec une photographie de voiture de police et sans aucune trace d’accident est une négligence qui confine à l’erreur. Cette négligence réduit à néant la valeur d’usage de cette image car cet usage est au mieux un non-sens et au pire un contresens. Non seulement, ce n’est pas le bon modèle de voiture mais en plus c’est une simple photographie de circulation. Elle n’illustre donc pas le sujet du titre ni le contenu de l’article.

Le travail de Jean-Christian Bourcart illustre le processus inverse ici, la valeur d’usage sémantique de l’image originale est quasi nulle. À travers son travail de ’’récupération’’ de photographies de mariage, ou encore des photographies réalisées par les soldats américains en Irak, il démontre comment une image passe du statut d’imagerie à celui d’imagier comme dans le cas précédent, par une autre contextualisation. Ainsi, ces photographies volées sur le net, parfois récupérées sur des sites de soldats américains ont été projetées sur des maisons, des églises américaines puis, cette mise en scène est à nouveau photographiée pour constituer une nouvelle image qui donne un autre sens à cette guerre en important ses stigmates dans la paix des villes américaines.


© Jean-Christian Bourcart

L’un des aspects de l’’imagerie est le sens flottant de ces images. Leur équivalent littéraire serait : comment allez-vous ? Contrairement à Bigard (l’imitateur), je ne dis pas que cette phrase est inutile. Cependant, la variation de son sens parcourt une échelle qui va de l’infini à zéro. Selon les protagonistes et leur relation, elle marquera la plus grande attention et l’indifférence la plus totale. Par contre, contrairement au : « Comment allez-vous ? ce sens flottant de l’imagerie dérive plutôt du côté de l’absence de sens plutôt que du côté d’une signification.

Une autre partie des images appartenant à l’imagerie nous fige dans un rôle : celui de consommateur. Deux types d’images ont clairement cet objectif, les images de catalogues de vente par correspondance et les images pornographiques car l’une et l’autre oublient, nient la valeur d’échange dans la relation humaine. Elles figent le lecteur dans une attitude de consommateur.

Quant à demander ou à suggérer, comme Nixon l’as fait avec Edward Kennedy, de perdre 10 kilos, est-ce parler d’images ? Faut-il confondre l’allure, le look de quelqu’un, en fait tout ce qui fait que l’habit fait le moine avec l’image du moine ? Cet amalgame sert-il l’image ? Je propose que l’on appelle visuel les problèmes de poids de Ted Kennedy, les talonnettes de Sarkosy, les besoins de chirurgie esthétique de Sheer ou encore la calvitie de Giscard d’Estaing. Car certes comme le dit le proverbe, l’habit s’il fait le moine n’est pas son image. Parfois, ces problèmes visuels trahissent des problèmes d’images de soi, d’ego mais ils ne sont pourtant pas des images.

À ces trois catégories, j’en ajouterais une quatrième qui prend de plus en plus de poids avec la montée en puissance de l’industrie du logiciel bien qu’elle soit apparue avec les premières machines, il s’agit de l’interface et plus particulièrment de l’interface graphique. De fait, les aiguilles et les chiffres d’une montre constituent l’interface de cette montre au même titre que le bouton qui sert à la régler. Les deux premiers appartiennent à l’interface graphique tandis que le troisième, le bouton, appartient à l’interface technique qui lui aussi constitue l’interface homme-machine. Dans notre cas, nous en resterons aux aiguilles et aux chiffres qui composent avec le cadran l’interface graphique. Certes, cet interface est porteur de sens et d’esthétique, pourtant, ce n’est pas une image car l’interface n’est ni la représentation ni la réplique d’une chose contrairement à l’image. L’interface, comme ce terme l’indique est une jonction, une zone de contact ou d’échanges. En effet, le rôle des aiguilles et des chiffres de la montre est de rendre perceptible, de montrer son travail de calculateur du temps ou encore de métronome. L’interface rend la communication possible entre une machine et un être vivant : l’homme. Certes, les aiguilles et les chiffres de la montre rendent perceptible, visible le travail de la montre mais, à moins de faire une métonymie, elles ne représentent pas la chose montre. Elles permettent le dialogue homme-machine certes d’une manière primaire pour la montre par rapport à l’interface de l’ordinateur. Cependant, elle remplit parfaitement son rôle.

Cette interface est bien porteur de sens. En effet, utiliser des aiguilles et des chiffres pour décrire le temps implique un découpage moins précis que l’emploi d’un cadran numérique qui rend possible une division jusqu’au 1000è de seconde et au-delà sans aucune perte de lisibilité, simple question de place. D’une part, dans le premier cas, le temps est divisible mais chacune de ces divisions reste encore perceptible par l’être humain. D’autre part, les aiguilles ont un centre commun qui nous rappelle que s’il y a division, il y a simultanément communauté. La montre digitale donne une vision discontinue du temps en affichant des chiffres séparés et sans lien entre eux et en permettant une division infinitésimale et quasi absurde au quotidien qui justifiera des classements du Tour du Monde à la voile au dixième de seconde. Tandis que l’horloge ou la montre à aiguilles par leurs centres communs montrent comment les heures, les minutes et les secondes sont liées entre elles. De plus, avec une montre à aiguilles, la difficulté à discriminer les secondes valorise la continuité qui les lient

Quel serait alors le sens d’une interface de montre en spirale comme celle ci-dessous, récemment découverte sur le web. Se réfère-t-elle à la spirale du temps ? Plaide-t-elle pour un éternel recommencement du temps mais, contrairement à la montre traditionnelle qui tourne en rond, cette fois avec des variantes plus ou moins grandes en fonction de l’ampleur de la spirale ?


Montre Ziiiro

Il est vrai que l’interface, quand elle est construite autour d’une image, se prête bien à la métonymie comme le montre la photographie d’un cadran d’horloge car il transforme ou rend visuel les fonctionnalités d’une machine qui restent plus ou moins obscure. Mais, dans cet usage de l’interface comme métonymie, c’est, une fois de plus, la valeur d’usage qui confère à l’interface une valeur d’image.

Mais que faire de la photographie faite à la volée, avec un téléphone portable ou non ? Cette image destinée, la plupart du temps a une existence éphémère comme le remarque Benoit Marchal qui a un don certain pour provoquer les photographes. Certes, cette image appartient, bien souvent à l’imagerie et, c’est aussi, du visuel. Il est vrai que cette image est tout cela, mais son usage la rapproche d’une forme littéraire bien particulière : le slogan. En effet, ce type de photographie affirme généralement notre présence quelque part. Il dit, voire crie : j’étais au bord de la mer, face aux pyramides, devant la Tour Eiffel, à l’arrivée du Tour de France... Certes, ce fonctionnement n’est pas nouveau, c’est le rôle de la photo souvenir, mais le caractère de slogan est renforcé par son usage : publication immédiate sur un blog, sur FaceBook ou envoi dans un courriel à une tierce personne pour être oubliée dans les jours où les semaines qui suivent...

Quid du fameux ciel orageux, cité par tous les sémiologues, et de la neige de l’écran de télévision ? Que sont-ils ? L’un comme l’autre, ils sont des signes indiciels au sens que donne Pierce à ce dernier terme. En effet, ils sont reliés comme un symptôme à leur objet. Le ciel orageux est lié à l’orage et la neige du téléviseur est liée à la panne. Pour autant, ils ne sont ni l’un ni l’autre de l’imagerie car, comme indicateurs, comme indices, ils ne sont en aucun cas des images. Cependant, quand l’émission Saturday Night Live reprend cette neige dans un fondu enchaïné entre Marc Zuckerberg (fondateur de FB) et Julian Assange (éditeur en chef et porte-parole de WikiLeaks) cette neige devient-elle porteuse de sens ou reste-t-elle toujours un indice ? Ici, la neige devient-elle une image ? Elle marque toujours une rupture dans le réseau, une panne. Certes, cette panne est brève, puisque l’image réapparaît à nouveau. Le spectateur déduira que cette panne est le fruit d’un éventuel piratage en fonction du contenu de la suite qui peut s’avérer plus ou moins divergeant par rapport à l’émission précédent l’arrivée de la neige. Dans l’exemple cité, ce consensus est censé être séditieux, ce dont nous ne sommes pas convaincu. Cependant, la neige conserve toujours son statut d’indice. Reste que la neige du téléviseur ne disparaît jamais en fondu enchaîné. Donc, dans le cas présent, nous avons deux motifs d’interrogation sur la pertinence de ce clip mais là, nous écartons de notre sujet.

© Hervé Bernard 2010

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