- Interview d’Hervé Bernard autour de Regard sur l’imageParu sur le site Europe Photos, Patrick Richard

,  par Hervé BERNARD dit RVB

Hervé Bernard s’est formé à la photographie en Belgique, où il a également suivi des cours de communication visuelle. Créateur d’images, auteur-consultant, les images de Hervé Bernard ont été publiées dans une trentaine de magazines en Europe. Son dernier livre Regard sur l’image , préfacé par Peter Knapp, nous fait profiter de sa longue expérience en la matière, de photographe, et de réalisateur de courts métrages. Depuis une trentaine d’années, Hervé Bernard s’intéresse à l’image photographique et audiovisuelle. Aujourd’hui, plus précisément, il nous invite à réfléchir sur notre rapport à l’image et la place qu’elle occupe dans notre culture et dans notre vie quotidienne.

Sur votre blog, il est écrit : « L’image n’est pas seulement picturale ». Que voulez-vous exprimer en ce sens, que doit-on comprendre en arrivant sur votre site ? Tout autour de nous ne serait donc qu’une image ?

Cette affirmation, est là, d’une part pour nous rappeler qu’il existe de nombreux types images : l’image littéraire en est un exemple. D’autre part, d’un point de vue perceptif, notre regard ne produit que des images comme l’explique David Marr pour qui l’œil génère des images en 2D. Pourquoi ? parce que notre rétine, même si elle est incurvée, est une surface plane sur laquelle le monde est mis à plat et parce que nous ne voyons que la profondeur d’où le choix de ce scientifique de parler d’un monde en 2,5 D. De fait, nous reconstituons la véritable troisième dimension, c’est-à-dire la face cachée des choses. Ce qui se situe derrière un objet est imaginé par le couple oeil-cerveau qui recourt notamment à des processus d’induction et de déduction pour reconstituer l’invisible.

Le mot Regard dans le titre de votre livre est au singulier, ainsi que le mot image. Il s’agit bien d’une démarche et d’une réflexion personnelle unique sur l’image en général. Votre réflexion est celle d’un créateur, extraite de votre propre expérience. Vous adressez-vous à un public connaisseur, voire élitiste, aux novices, ou bien les deux à la fois ? En quoi votre livre peut-il aider dans une démarche photographique ?

L’ambition de ce livre se situe au-delà ou en deçà d’une « aide » aux créateurs d’images, notamment photographe. Ce livre se veut un regard global sur l’image : fixe (sous toutes ces formes) ou animée même s’il est abondamment illustré de photographies. Cette forte présence de la photographie est le fruit de ma pratique personnelle qui prend de nombreuses formes toujours axées autour de la technique photographique. Cet essai s’est construit à la fois sur mon expérience de créateur d’images et sur mon expérience de journaliste technique comme je l’explique dans le texte de la quatrième de couverture.

Il s’agit avant tout d’un livre sur l’image en tant qu’information et qui, comme telle, n’en finit pas de se construire au gré d’une technique en constante évolution depuis l’art pariétal jusqu’à l’ère numérique. L’objectif de cet ouvrage est d’amener « l’honnête homme » de l’image, pour reprendre une expression de la Renaissance, à réfléchir sur le processus qu’il met en action lorsqu’il regarde une image quelle qu’elle soit. Il s’adresse à ceux qui ont le désir de comprendre l’image et par conséquent aussi bien aux créateurs qu’aux spectateurs.

Votre livre est construit autour de deux sujets de recherche fondamentaux : la perception visuelle de l’image et la perception culturelle de l’image. Quelles définitions pouvez-vous nous donner pour l’une et l’autre ? Existe t-il une « passerelle » qui nous permette de faire le lien entre ces deux perceptions, et dans ce cas, quelle est-elle ?

La perception visuelle concerne l’aspect physiologique du fonctionnement de notre regard. C’est-à-dire : les cônes, les bâtonnets, le nerf optique... tandis que la perception culturelle concerne le fonctionnement de notre cerveau.

Cependant, cette division est à la limite de la caricature car impossible à analyser au-delà de quelques caractéristiques comme la sensibilité spectrale de nos yeux. Ainsi, je crois maintenant que la majorité de ce que l’on appelle les illusions optiques sont simultanément des illusions culturelles comme le montre : l’illusion du vase grec. Nombreux théoriciens la considèrent comme une illusion d’optique or, à mon sens, elle est une illusion culturelle. Certes, elle repose sur les questions de distinction fond-forme qui sont physiologiques mais, si vous ne connaissez pas la représentation d’un profil par un simple trait apparenté à la ligne claire et/ou si vous ignorez la forme d’un vase grec vous ne pouvez pas comprendre cette illusion.

Cet exemple montre combien ces deux domaines sont imbriqués. C’est pourquoi, j’ai choisi de traiter de ces deux domaines dans mon livre. Comme je l’explique dans Regard sur l’image, même le cinéma est une illusion culturelle. En effet, pour certaines tribus brésiliennes, les scènes enregistrées par le cinéma correspondent à des scènes de rêves ou aux images produites par un cerveau sous l’emprise de la drogue c’est-à-dire à des scènes qui pour eux et contrairement à nous sont bien éloignées d’une description de la réalité.

Vous paraissez très attentif aux différentes perceptions visuelles. Selon vous, il est important de comprendre différents registres de perception. Nous ne pouvons percevoir une image publicitaire comme l’image d’une oeuvre photographique. Votre réflexion porte sur la différenciation des perceptions visuelles et sur leur définition afin d’éviter tout amalgame. Vous évoquez dans votre livre, l’imagerie et l’imagier. Que doit-on comprendre et distinguer ?

La photographie, la peinture, l’aquarelle (…) ne sont pas des catégories perceptuelles, ce sont des catégories d’images. À mon sens, l’un des problèmes de l’image est la pauvreté du vocabulaire typologique disponible pour la désigner, la décrire ou encore la classer. Ainsi, dans le domaine de la littérature nous parlons de nouvelles, de romans, de poèmes, de slogans...

Toutes ces catégories sont des catégories stylistiques et/ou sémantiques et non des catégories techniques. Lorsque nous parlons d’images, pour les classer, nous ne disposons pour ainsi dire uniquement des catégories techniques.

Parler d’imagerie et d’imagier est une tentative d’amorcer une réflexion sur cette problématique. En effet, pour que quelque chose existe, il faut le nommer. Si nous n’avons donc pas de vocabulaire pour désigner les genres d’images ceux-ci n’existent pas et nous cantonnons donc l’image à une technique alors que l’image est incontestablement du discours, une narration et pas seulement sur les vitraux de la Sainte-Chapelle.

Dans cette optique, je propose de créer des catégories sémantiques. L’imagerie désignerait alors une image insensée, c’est-à-dire une image privée de sens comme l’image du catalogue de vente par correspondance tandis que l’imagier définirait l’image qui nous aide à penser le monde. Depuis que j’ai écrit ce livre, j’ai commencé à élaborer une troisième catégorie qui serait le visuel. A la demande de Benoit Marchal, je vais d’ailleurs présenter ces catégories lors du salon de la photo sur le stand de l’Agora du Net.

Hervé Bernard, que pensez-vous du glissement de l’image photographique vers l’image vidéo avec l’apparition, ces dernières années, des appareils photos numériques, que je qualifie personnellement de boîtiers hybrides. Cette possibilité technique et technologique ne risquent t-elles pas, finalement, de modifier les réflexes du photographe quant à sa perception de l’instant photographique ? Cette possibilité technologique d’un mode de prise de vue « Tout en un » ne va t-elle pas participé

Je ne pense pas que cette nouvelle possibilité technique va provoquer une confusion dans la perception visuelle car d’un point de vue perceptif, c’est-à-dire d’un point de vue physiologique l’image fixe n’existe pas comme le montre la grille de Nino et les eye-tracking. L’image fixe est une invention de l’industrie humaine. Certes, elle est née quasiment en même temps que l’homme puisque les première images fixes que nous connaissons sont des empreintes de main dessinées par le premier aérographe : une bouche qui propulse des pigments sur la paroi et la main qui, une fois retirée, laisse une empreinte négative sur la paroi de la grotte.

Créer des images fixes et créer des images animées (vidéo, cinéma, dessin animée...) ce n’est pas de la confusion perceptive, c’est faire des choix artistiques et si l’apparition de la vidéo sur les DSLR fait comprendre aux photographes qu’ils sont des créateurs et non des preneurs d’images, c’est certainement une excellente nouvelle.

Si confusion il y a dans le domaine de l’image, elle est dans le discours qui consiste à nous laisser croire ou à nous faire croire qu’il y aurait des images qui représentent la réalité et par conséquent des images sans trucages. Ces images là étant des images « honnêtes » alors que les autres images contiendraient de fait un désir de tromper est par conséquent une escroquerie. Pour mémoire, la première photographie était truquée puisqu’elle était en noir et blanc... Au-delà de ce constat, choisir une optique, un type d’émulsion, masquer lors d’un tirage noir et blanc pour faire apparaître ou disparaître des éléments, descendre au ferricyanure un portrait afin d’atténuer les pores de la peau, tout cela correspond à des trucages. N’oubliez pas que dès les premiers portraits, les photographies étaient retouchées puisque l’on redessinait les yeux et faisaient apparaître ou disparaître les grains de beauté au grès de la mode. Un portrait n’a pas besoin d’être réaliste pour être un bon portrait, il doit simplement être en adéquation avec l’image que l’on a de nous même. Exceptionnellement, il peut nous révéler une part plus ou moins inconnue de nous-même. Tout cela n’a pas grand chose à voir avec la réalité.

Le photographe « raisonne » en image unique, en fractionnement de seconde, alors que le vidéaste perçoit la scène qu’il va filmer en une succession d’images fixes que la technologie va animer pour lui. Pouvons-nous parler d’une réflexion sur l’image séquentielle ?

La plupart des gens, lorsque ils parlent de l’image cinématographique font une confusion monstrueuse entre le processus technique de reproduction du mouvement qui, exploitant une déficience de notre système perceptif, permet de fabriquer à partir du défilement d’un minimum d’une dizaine d’images à la seconde l’illusion d’un mouvement et ce que le couple oeil-cerveau voit. Une image au cinéma ou en vidéo d’un point de vue perceptif correspond au plan.

Si l’on admet ce principe : photographier et filmer ne s’opposent pas mais se complètent comme le roman et la nouvelle ou le roman et la poésie s’enrichissent mutuellement. Je veux dire que choisir de filmer ou de photographier, ce n’est que choisir des points de vue différents ou complémentaires sur le monde et c’est justement en multipliant les points de vue que l’on pourra éviter la confusion et par la même occasion le dogmatisme car le dogmatisme nait de la peur de la confusion. Dans cette opposition, on retrouve une constante de notre société : concevoir les choses sous forme de rupture alors que nous sommes, dans la majorité des cas dans des continuités. Ainsi, le numérique n’est pas une rupture par rapport à l’argentique. Construire un cadrage, un éclairage, choisir une focale repose dans les deux cas sur les mêmes principes. Certes, le numérique est différent de l’analogique mais paradoxalement les différences entre le numérique et l’argentique résident dans le développement de certaines fonctionnalités de l’argentique tels le photomontage ou encore le travail d’étalonnage des images couleur avec l’utilisation du masque et du contremasque. En ce sens, le numérique est donc bien une continuité de l’argentique et non une rupture. Question de point de vue !

Dans la pratique, n’est-ce pas contraignant et déstabilisant pour un utilisateur d’analyser une scène de manière alternative (analyser une scène comme un photographe puis comme un vidéaste) afin d’en extraire ce qui semble le plus approprié : produire de l’image fixe ou de l’image animée avec un appareil de prise de vue (de dernière génération) à un instant « T » ? Selon vous, qu’est-ce qui peut déterminer le (bon) choix ?

Choisir entre l’image fixe et l’image animée n’est pas une contrainte mais, bien au contraire, l’ouverture d’un espace de liberté. Si vous prenez le timelapse intitulé « eau-forte, eau-vive » (disponible sur Vimeo) que j’ai réalisé, à aucun moment, je n’ai eu envie de faire des photos des coureurs du marathon ou encore des engins destinés au nettoyage des rues. À un moment donné, je me suis trouvé face à une scène : le marathon de Paris et le stockage de ces machines sur le parcours des coureurs. J’ai vu un ballet entre ces machines et ces hommes et c’est cela qui m’a donné envie de commencer ce travail et j’ai immédiatement pensé timelapse ; ,j’ai donc réglé mon Canon 5D pour cela. Cette impulsion donnée, j’ai désiré réaliser une séquence sur le thème de l’environnement, de nos contradictions et j’ai construit ce petit film en employant aussi des vidéos.

Pouvons-nous parler aujourd’hui d’une évolution du métier de photographe vers un nouveau métier que nous pourrions qualifier, de façon plus générale, de preneur d’images (fixes ou animées) ?

Avant de répondre à votre question, je voudrais soulever un problème sémantique. Vous utilisez le verbe prendre des images, il sous-entend que cet acte serait un acte de collecte tout comme l’on prend les fruits sur un arbre. À mon sens, la prise de photographies ou la prise de séquence animée pour utiliser un terme volontairement générique, n’existe pas. Nous créons des images dès l’instant où nous appuyons sur le bouton. En fait, le déclencheur déclenche ou concrétise un processus créatif qui va se prolonger à travers la sélection des images, le travail sur leur chromie (balance des blancs, correction de l’exposition, contraste, dominantes...) est dans cette continuité. Je récuse donc le terme de preneur d’images. Par ailleurs, au-delà de cette précision sémantique c’est avant tout un choix individuel. Pour mémoire, Alain Resnais et Stanley Kubrick ont été des photographes et des cinéastes tout comme dans un autre registre William Klein ou encore Peter Knapp...

Que pensez-vous des fonctionnalités de prises de vue photo et vidéo qui ne cessent de s’améliorer sur les appareils portables dont la fonction première n’a pourtant rien à voir avec l’image mais plutôt avec le son et l’écriture ? Pensez-vous que ces nouveaux utilisateurs, au final, se posent des questionnements intellectuels ou réagissent plutôt selon leur intuition du moment. Leur émotion ne détermine t-elle pas le choix du mode de prise de vue. Ici, je prends une photo... Là, je filme.

À mon sens, tout ce qui me permettra de créer des images est le bienvenu. Je viens de refaire mon site et à cette occasion, je me suis penché sur mon parcours et j’ai réalisé quelque chose que je ne m’étais jamais formulé, l’image et l’écriture ont toujours été liées dans mon parcours simplement parce que l’image est une écriture. Bien avant le montage vidéo d’une succession d’images, il y a eu le diaporama, une suite d’images assemblée pour construire un récit tout comme la sélection d’images d’un reportage est là pour construire une narration.

Un sujet de discussion photographique qui vous tient à coeur ? Vous avez un message à faire passer auprès des lectrices et lecteurs d’Europe Photo ?

« L’image essentiellement, essentiellement l’image. » pour reprendre la phrase en exergue de mon site. Plus sérieusement, il est temps que les photographes comprennent qu’ils sont des créateurs et non les rapporteurs de la réalité même s’il est clair que l’image contient une part de réel.

Hervé Bernard

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