- Le mot est image (15)

,  par Hervé BERNARD dit RVB

En fait, à travers cette rubrique, nous considérons que la langue et son vocabulaire constituent un « appareil de mesure de notre quotidien », le vocabulaire étant l’unité de mesure du système linguistique. En effet, un objet, une situation, un état,... ne deviennent une réalité qui prend réellement corps qu’une fois cette réalité, cet objet désignés par un mot ou une expression.

Des exemples de mots comme d’expressions susceptibles d’illustrer cette définition de la langue comme outil de mesure de notre quotidien pourraient être donnés ad libidum, jusqu’à plus soif. Cependant, l’exhaustivité n’est pas notre propos. L’idée est de reprendre depuis un autre point de vue : celui du langage, l’un des propos de Regard sur l’image. Le biais technologique fait que la forme et le contenu sont inséparables car la technique construit partiellement l’esthétique.

Il en est de même dans le monde de la parole, la langue que nous utilisons construit un point de vue sur le monde et c’est ce point de vue qui la rend partiellement intraduisible. En fait, traduire, c’est un peu comme recadrer une image rectangulaire dans un format carré ou inversement. Selon l’image, dans un cas ou dans l’autre, on est contraint d’abandonner une partie de la composition ou dans le meilleur des cas, de la reconstruire. Quelque soit la situation, cette transformation de la composition engendre simultanément une perte qui se manifestera sous forme de disparition ou de transformation du sens.

Voici encore quelques illustrations de cette idée : le mot est image.
- Dieu, l’Un visible, Dieu l’Invisible, cette euphonie particulière à la langue française résout en une pirouette la question de la représentation de Dieu. L’Un visible est invisible parce que nous ne sommes pas sous le bon angle pour le voir ‑nous n’adaptons pas le bon point de vue pour le contempler‑, parce que nos capacités physiologiques et/ou intellectuelles nous rendent incapables de percevoir cette Unité, cet UN.

- Qu’elle est la différence entre 20% et 1/5e ? Le premier donne l’impression d’être plus important que le second. Pourtant, ils représentent exactement la même part.

Traduction mot à mot : Les photographes sont des personnes violentes. Ils vous cadrent, tirent et vous suspendent à un mur sous-entendu, comme un trophée de chasse.. Ce texte pourrait aussi être rédigé ainsi : Ils vous placent dans l’image, déclenchent et mettent en page l’image sur le mur. Cette deuxième formulation outre le fait qu’elle est moins violente à pour autre avantage, à notre sens, de mieux décrire le travail du photographe.

Le revenant n’existe que dans la langue française, dans les autres langues européennes, seul le spectre est présent. De la différence entre la présence et le retour. L’une est durable, voire est éternelle alors que l’autre est intermittente. De là, à croire que l’une laisse plus d’espoir de salut que l’autre, c’est une autre question.

To fill et to feel remplir et sentir, pour les anglais, cette euphonie sous-entend elle que la sensation remplit-elle celui qui la ressent ?

Dead end mot à mot la fin de la mort désigne le cul de sac. L’impasse serait-elle après la mort ?

Late spring, mot à mot, tard dans le Printemps se traduit en français à la fin du Printemps. Notre vision des saisons affirme que le Printemps se finit quant l’Été débute. La version française marque ou sous-entend, au mieux, une rupture qui n’apparaît pas dans l’expression anglaise qui laisse entrevoir une continuité. Notre goût pour les ruptures politiques et les révolutions proviendrait-il alors de ce genre de formulations et non de notre sens de la Liberté, de l’Égalité et de la Fraternité ?

Wonderland, le pays des merveilles évoqué dans la littérature anglophone, est quand à lui, le pays des questions, des interrogations, comment alors croire aux lendemains qui chantent ?

Comme l’affirme le titre de cette rubrique, le mot est image mais image de quoi ? Probablement pas de l’objet qu’il désigne mais plutôt de l’idée, de la compréhension que nous nous en avons, c’est-à-dire de notre vision du monde, par conséquent de notre culture.

Hervé Bernard 2012