- Magritte et la ressemblance

,  par Hervé BERNARD dit RVB

La trahison des images
« Le langage n’est pas quelque chose à quoi l’on donne une structure et qui est ensuite adapté sur la réalité. »1 Le langage est modelé par la réalité comme nous le montre Magritte. Hors, cette réalité dépend du point de vue que l’on adopte sur le monde. Magritte, quant à lui, ne confronte pas le signe et la réalité mais pointe la réalité par ou à travers le signe. Il nous rappelle combien le langage est contextuel puisque ce qui lui donne sens, c’est son environnement au sens écologique du terme. Magritte nous apprend à distingue le visible, le caché-dissimulé qui n’est pas de l’invisible. Révéler le caché-dissimuler, c’est récuser la trahison des images. Dieu est invisible, l’argent dans le porte-monnaie est cachée-dissimulée tandis que le porte-monnaie est bel et bien visible. De même, l’image est un porte-sens, le porte-sens est bien visible mais le sens est dissimulé, il va falloir, avec notre regard ouvrir l’image pour en trouver le sens. Et quand je parle de regard, je parle du regard construit par par le couple œil-cerveau.

1 Un titre en forme de contresens
La trahison des images, bien que ce titre là soit le titre du tableau phare de Magritte —à tel point qu’il résume maintenant Magritte— est, à notre sens, un titre très mal choisi pour une rétrospective de Magritte. En effet, la trahison n’existe que si la prétention à dire la vérité existe. Or, toute l’œuvre de Magritte montre qu’il n’y a pas de vérité des images, pas plus qu’il n’y a une vérité des mots. Pour Magritte, s’il y a une vérité c’est celle qui affirme que l’image n’est pas le réel, qu’elle est un code comme les autres. Ce titre est donc un contresens comme le montre notamment La Clairvoyance ou Le Rêve (1945).

Le titre de cette exposition est une forme de contresens car pour parler de trahison des images, il est nécessaire d’avoir confiance en elle ou plus précisément en une vérité que ces images affirmerait ou représenterait. Or, pour Magritte cette question de la confiance dans les images est non avenue. L’ensemble de son œuvre est là pour le montrer, non seulement, l’image n’est pas le réel mais elle ne ressemble pas à ce qu’elle représente.

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La Tentation de l’impossible
© Magritte

La Tentation de l’impossible nous le rappelle l’observateur transforme ce qu’il regarde. Le peintre, le photographe, le regardeur du tableau sont observateurs avant d’être créateur. Avant même la naissance de l’image picturale, les dés sont pipés comme le montre Le Rêve. En effet, dans cette peinture, il est difficile de savoir qui est l’observateur du peintre, du spectateur et de la femme peinte. Et cette femme, comment peut-elle être une femme si elle projette l’ombre d’un oiseau ? Le Rêve parlerait-il de la preuve impossible ?

Le Rêve, c’est une mise en image du principe d’Heisenberg qui affirme l’impossibilité d’une vérité absolue au profit d’une objectivité de l’observateur. L’observateur changeant la scène observée, il ne nous reste plus que l’objectivité de l’observateur. Cette objectivité, construite sur la compréhension de notre point de vue sur la scène est d’autant plus de circonstances que dans le cas du Le Rêve, il est impossible d’en croire nos yeux. En effet a-t-on déjà vu l’ombre d’une femme ressembler à un oiseau ?

2 Le portrait de la tristesse du pied de la lettre
Dans la peinture de Magritte, si ressemblance il y a, comme nous le montre Ceci n’est pas une pipe, l’autre titre de La trahison des images, ce n’est certainement pas celle de la copie à l’identité. Si, ressemblance il y a, c’est celle du pied de la lettre et surtout pas celle du trait. pour trait. Le Viol en est la démonstration. Qu’est-ce qu’un viol ? La dénégation de l’identité de la personne violée. La personne violée n’a plus de visage, plus de personnalité pour ne devenir qu’un sexe -autant qu’un sexe sans visage puisse exister- comme le montre ce portrait-métaphore-allégorie d’un viol.

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Le Viol
© Magritte

La peinture de Magritte, c’est le portrait de la tristesse de la poule à moins que cela ne soit son désespoir face à l’œuf à la coque dont elle ne peut rien faire, pas même le manger, pas même le couver. L’être humain, cette pauvre poule destinée à être l’éternel contemplateur de La Condition Humaine tableau à double références :
- celle de l’Homme comme mortel,
- celle de l’Homme éternellement victime du mythe platonicien qui le condamne ad vitam eternam à contempler les ombres sur la paroi du fond de la caverne.

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Variante de la tristesse 1957
© Magritte

Cependant, chez Magritte, l’Homme condamné dans sa grotte à être éternellement enchaîné ne contemple plus les ombres qui se dessinent sur la paroi du fond. Celles-ci se dessinent sur le ciel. Est-ce un signe d’espoir ? L’Homme est tourné vers l’extérieur. Cependant ce regard tourné vers l’extérieur ne se prolonge pas très longtemps face à l’obligation de retourner vers l’intérieur pour trouver la clé comme le montre la série au Grand Rendez-vous. Pour assister à ce Grand Rendez-vous, le spectateur est contraint de reprendre la position platonicienne et de contempler à nouveau l’intérieur de la caverne. C’est apparemment le seul moyen de trouver la clé du rébus, Ceci n’est pas une Pipe, le calice de l’Eucharistie qui pourrait être aussi le calice avec lequel, au cours de libations arrosés, nous partageons le verre de l’amitié. Certes, parfois ce verre devient celui de la cuite aux lendemains rances quand nous buvons à l’amitié rancie par les petits calculs des petits fonctionnaires que nous sommes tous. Le tout verrouillé par La Clé des mystères à moins que ce ne soit Le Sourire du diable survolé par un oiseau, le bec pointé vers le ciel avant de contempler La Chute d’Icare qui, à notre connaissance, n’a jamais été relu par Magritte. C’est bien dommage, cela aurait pu faire un très beau tableau magrittien. Certes, il a peint sa Colombe et elle plane sur la mer pareil à un gigantesque rapace. Quant à L’enfance d’Icare, elle prend ses jambes à son cou sur un cheval chevauchée par son père ou Icare lui-même. Il ne manque plus que le Saint Esprit.

La Lumière des coïncidences est-elle la démonstration de la tristesse de la poule ? Cette lumière là transforme la Vénus de Milo en une démonstration de l’histoire de Dibutade. Que peut faire la fiancée de l’image de son soldat bien aimé quand elle apprend qu’il ne reviendra pas ? Face à l’image de son fiancée est-elle la poule qui contemple désespérément l’œuf dur ? Qu’en est-il du peintre face à sa peinture achevée ? Est-il, lui aussi, dans la triste contemplation de l’œuf dur ?
La tristesse et l’absurde du pied de la lettre.

Magritte est un transcripteur pictural du monde de l’Absurde. Son œuvre en fait un digne successeur d’Alphonse Allais, ce peintre du dimanche qui, en 1884, exposa au Salon des arts incohérents un tableau rouge uni, intitulé Récolte de la tomate par des cardinaux apoplectiques au bord de la mer Rouge… Lui-même précédé, bien avant, au XVIe siècle par Johan Théodore de Bry et une gravure en taille douce représentant un carré noir avec pour légende la devise des jésuites : Et sic in infinitum Et cela se poursuit à l’infini. À sa manière, Magritte est aussi un précurseur du lettrisme par sa détérioration du lien signifiant-signifié même si son usage de la lettre conserve un sens apparent alors que les lettristes explosent la phrase et le mot. Magritte, c’est une peinture de l’impossible chevauchant les époques.

Dans un autre registre, La belle captive nous montre ce qu’une image ne peut-être, ne peut faire. Une image n’est qu’un cadre posé sur le chevalet, une mise en abîme du paysage comme nous le rappellera ultérieurement Willy Ronis en compagnie du peintre André Lhote dans une réinterprétation de cette série de Magritte.

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La Moisson
© Magritte

La Moisson, outre une éventuelle célébration de la victoire de l’Armée Rouge, narre cette impossible représentation de la femme nue tout comme l’impossible représentation de cette victoire, enchanteresse, un temps, parce qu’elle marque la fin du nazisme. Cependant, cette Moisson là nous semble difficilement réductible à ce thème. Il est difficile de créditer Magritte du titre de marxiste. Alors qu’elle est la thématique de ce tableau là ? À quoi ressemble une femme nue dont les cinq parties du corps ont chacune une couleur différente ? cinq primaires, cinq parties du corps. De quel saucissonnage nous parle Magritte ? De la séparation des couleurs tel que les impressionnistes nous la présentèrent et du saucissonnage des idées par les idéologies ? « Je ne conçois l’art de peindre comme une science de juxtaposer des couleurs de telle sorte que leur aspect respectif disparaisse et laisse apparaître une image poétique... Il n’y a pas de sujets ni de thèmes dans ma peinture, il s’agit d’imaginer des images dont la poésie restitue à ce qui est connu ce qu’il y a d’absolument inconnu et d’inconnaissable. Magritte

Est-ce la peinture du Golem ? Du mythe de l’interdit de l’image ?

3 Retour en arrière, la façade du Musée Magritte de Bruxelles pendant les travaux
Il y a quelques années, lors de la création du Musée Magritte, la façade du futur Musée fut camouflée derrière une copie de L’empire des lumières. La peinture de Magritte représente des éléments du monde réel mais comme le montre son tableau phare : Ceci n’est pas une pipe, cette peinture refuse fondamentalement la mimesis, la ressemblance. Par conséquent, mettre des vitres teintées sur les fenêtres du Musée Magritte pour qu’elles reflètent le ciel ou encore mettre une bâche représentant l’image du musée achevé sur le bâtiment du Musée en construction et entrouvrir cette bâche pour dévoiler derrière le tableau intitulé L’empire des lumières c’est démontrer que les concepteurs de ce musée n’ont pas vraiment compris Magritte, car ils sont dans une interprétation mimétique de cette peinture. La peinture de Magritte, ce n’est pas l’arbre qui cache la forêt.

Pour Magritte, chaque chose que nous voyons en cache une autre, nous désirons toujours voir ce qui est caché pas ce que nous voyons. Mais est-ce réellement notre souhait ? Le train dans la cheminée en cache probablement un autre même si rien ne l’annonce et c’est la raison pour laquelle notre paresse naturelle nous conduit, la plupart du temps, à ne pas chercher le train suivant.

4 De quelle trahison parle-t-on ?
Certes Ceci n’est pas une pipe s’appelle aussi La trahison des images mais, il en est de la trahison comme du reste, c’est toujours une question de point de vue. On a beaucoup glosé sur une éventuelle trahison des images à notre égard. À tel point que l’on a oublié de gloser sur notre trahison à l’égard des images. Ne serions-nous pas entrain de les trahir à force de croire qu’elles sont le miroir du réel. Qui est le traître ? L’image ou le spectateur qui veut à tout prix confondre la représentation et la pipe ? Comme le montre le lapin-oiseau, les deux sont peut-être des traîtres.