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- La grande crue de 1910 et aujourd’hui ?

Archives et prospectives

* Exposition de pho­to­gra­phie d’Hervé Bernard sur le Paris de 2009 subis­sant une crue impor­tante notam­ment due au réchauf­fe­ment cli­ma­ti­que.

* Exposition de photos d’archi­ves sur la grande crue de 1910 (Archives de la Parisienne de Photographie)

Pavillon de l’eau, 77 avenue de Versailles, 75016 Paris, M° Javel ou Mirabeau
Prolongée jusqu’au 7 mai

Traduction simul­ta­née
Jean-Louis Poitevin

C’était il y a un siècle. La Seine débor­dait et Paris était inondé. Depuis, on attend que se repro­duise la crue du siècle. Mais les pro­ba­bi­li­tés étant ce qu’elles sont, la pro­chaine crue n’a pas eu lieu. Du moins pas durant le siècle qui vient de s’écouler et qui main­te­nant nous sépare de ce moment à la fois fabu­leux et tra­gi­que qui vit Paris englouti sous les eaux. Enfin pres­que.

Eau de Paris qui gère la dis­tri­bu­tion de l’eau dans la capi­tale a pro­posé à Hervé Bernard de rendre un hom­mage à cet événement majeur tout en sen­si­bi­li­sant l’opi­nion à ces ris­ques de catas­tro­phe natu­relle dont nous n’igno­rons plus rien même s’ils res­sem­blent dans nos cons­cien­ces à des scé­na­rios irréels tout droit sortis d’un roman de science fic­tion. 

Adepte d’une « pho­to­gra­phie retra­vaillée », c’est-à-dire agis­sant sur la ren­contre et la confron­ta­tion volon­tai­res d’éléments appa­rem­ment hété­ro­gè­nes sur la sur­face bidi­men­sion­nelle de l’image, Hervé Bernard cons­truit ses images avec la puis­sance para­lo­gi­que des rêves. Il ne vise pas tant à faire naître dans l’esprit du spec­ta­teur telle ou telle signi­fi­ca­tion pré­cise qu’à indi­quer dans le mou­ve­ment même de la cons­truc­tion que celle-ci est portée par un autre mou­ve­ment, inverse, de décons­truc­tion celui-là et qui vise la réa­lité.

Dans le tra­vail d’Hervé Bernard, tout est pay­sage. Ceci signi­fie que sa manière d’uti­li­ser l’image fait d’elle la por­teuse d’une vision sin­gu­lière, étrange, étrangère même et en quel­que sorte non direc­te­ment humaine. Un pay­sage, on le sait, est en géné­ral appelé natu­rel lors­que l’on ne dis­tin­gue en lui aucune cons­truc­tion. Il prend un autre statut dès lors qu’on y dis­tin­gue moins la pré­sence d’hommes que de cons­truc­tions humai­nes, murs, palais, mai­sons, entre­lacs de rues ou places habi­tées de monu­ments divers.

En effet, un pay­sage dit natu­rel n’a pas été fait de main d’homme. Un pay­sage urbain, lui, est le fruit de la volonté et de l’obs­ti­na­tion humai­nes. On ne cher­chera donc pas à y déchif­frer les mêmes signes. Dans un cas, on sera conduit à voir la vio­lence radi­cale d’un monde qui n’a pas besoin de l’homme pour exis­ter. Dans l’autre, on y lira le cri ou le chant par lequel les hommes ten­tent depuis tou­jours de faire de ce monde inhos­pi­ta­lier un lieu fami­lier.

La pho­to­gra­phie a pour effet, même si le plus sou­vent l’on n’y prend pas garde, de rendre étranger ce qu’elle capte, ou plus exac­te­ment de nous le faire voir avec les yeux non pas d’un autre mais de l’autre. Cet autre n’existe pas et pour­tant, c’est bien par un œil non humain que sont faites les images et c’est donc bien ce qu’un œil autre voit que nous regar­dons tous lors­que nous regar­dons une pho­to­gra­phie.

Le plus sou­vent le tra­vail d’un pho­to­gra­phe consiste à gommer au maxi­mum cet effet d’étrangeté pour rendre plus humain tel ou tel aspect du monde perçu par cet œil tout puis­sant mais indif­fé­rent qu’est l’objec­tif de l’appa­reil. Par sa manière de retra­vailler les images, notam­ment par le mon­tage, la décons­truc­tion ou la recons­truc­tion d’enti­tés appa­rem­ment hété­ro­gè­nes, au sens où il est mani­feste que les frag­ments de réa­lité qui coha­bi­tent sur l’image ne pro­vien­nent pas du même lieu, du même espace, Hervé Bernard, lui, ne cesse de dire qu’il n’y a pas de dif­fé­rence entre pay­sage natu­rel et pay­sage humain dès lors qu’ils sont vus à tra­vers le prisme iné­vi­ta­ble­ment défor­mant de l’appa­reil.

Si la cons­cience de cet « effet d’opti­que » n’est guère déve­lop­pée, puis­que nous croyons tous qu’une pho­to­gra­phie nous montre la réa­lité telle qu’elle est, une telle cons­cience com­mence cepen­dant à s’impo­ser. Le tra­vail d’Hervé Bernard y par­ti­cipe en ceci qu’il montre que l’étrangeté, cette dimen­sion abso­lu­ment non réa­liste de toute image est une dimen­sion majeure de l’image sinon « sa » dimen­sion propre.

Les œuvres qu’il pro­pose sont donc des « pho­to­gra­phies retra­vaillées » qui par leur évocation d’une catas­tro­phe, Paris sous les eaux, nous trans­por­tent en même temps du côté de l’humour et du côté du sai­sis­se­ment. On pour­rait croire que chaque image est comme une vision d’apo­ca­lypse, à ceci près qu’elle fait ou peut faire aussi sou­rire. En effet, un hors-bord et une mouette dans le grand Palais, un nageur place de la Bastille, une statue d’homme acca­blé dans les Tuileries inon­dées, un tor­rent déva­lant un esca­lier de métro, des yeux ayant trop pleuré sur les quais de la Seine et qui sont mena­cés d’être englou­tis par leurs pro­pres larmes, voilà ce qu’Hervé Bernard nous donne à voir. On le com­prend ces visions d’apo­ca­lypse sont aussi trai­tées sur un mode iro­ni­que et ludi­que. L’humour, on le sait, est un moyen de calmer les angois­ses que des phé­no­mè­nes inat­ten­dus peu­vent faire naître en nous et Hervé Bernard sait y recou­rir avec tact.

Portée par cette situa­tion ima­gi­naire, mais qui pour­rait être réelle, la trame de son propos, elle, se déploie sans flé­chir. C’est une réflexion sur le statut de l’image aujourd’hui. En effet, ce qu’il met en scène, à tra­vers ces états pos­si­bles du monde c’est cet écart entre ce que nous savons et ce que nous croyons. Cet écart est une déchi­rure, celle qui nous hante comme nous hante l’impuis­sance où nous sommes à faire autre chose que chan­ger le monde « dans » l’image.

C’est en nous don­nant à voir en même temps le pos­si­ble et l’impro­ba­ble, le vrai non actuel et l’irréel sur­gis­sant devant nous qu’Hervé Bernard conduit la pho­to­gra­phie à s’ouvrir sur le réel plus sûre­ment qu’en se conten­tant d’en être le témoin. Car le réel que traque toute image, ce n’est pas tant la réa­lité nue que ce mixte com­plexe auquel nous don­nons vie dans nos cer­veaux et dont ces images ten­tent d’être des tra­duc­tions simul­ta­nées.

© Jean-Louis Poitevin 04 01 2010

Voir en ligne : Dossier de presse

P.-S.

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Interview de Hervé Bernard
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