- Babel, Icare et les Ambassadeurs, trois présentations de l’homme industrieux

,  par Hervé BERNARD dit RVB

Babel, Icare et les Ambassadeurs, trois symboles de l’homme industrieux
Ces trois peintures marquent l’invention de la Renaissance. Elles sont incontournables pour comprendre ce mouvement qui construit la peinture d’aujourd’hui. Qu’elle soit figurative ou non, la peinture contemporaine se construit autour de ces œuvres. Cependant, elles nous sont contemporaines aussi parce qu’elles relatent l’invention de l’homme occidental dont les fondations datent de cette époque.

1 Préfiguration ou préconfiguration
La Tour de Babel, une spirale ascendante, vers qui ? L’interprétation couramment donnée de ce projet titanesque est que les hommes la construisent pour atteindre Dieu. Cependant, les questions jamais posées sont celles du comment et du pour qui ?

La Chute d’Icare est grosse de l’invention de l’aviation et de la découverte des feux précurseurs du nouveau monde. Cependant, elle nous cantonne sur notre planète. Le vrai précurseur de la conquête de l’espace (sidéral) c’est Babel et non Icare.

Enfin viennent Les Ambassadeurs cette peinture grosse de la mort qui rode aux quatre coins des deux autres tableaux.. Mais aussi grosse de ce commerce international qui, bien plus que la route de la soie, partira à la conquête du monde en s’appuyant sur la perspective, la carte de géographie et le compas, instruments qui laisseront croire à l’Occidental imbu de lui-même, tel ces Ambassadeurs, qu’il est le maître du monde.
Ces trois peintures réunissent donc la mise en l’image :
- de la conquête de l’espace, dans tous les sens du terme,
- de la mort de Dieu,
- de la conquête de la Terre,
- du commerce ;
c’est-à-dire les fondements du capitalisme. À cela s’ajoute, un thème commun, la mise en forme de la perspective.

2 Babel, un symbole du capitalisme et de l’industrie naissante
La Tour de Babel, première construction gigantesque connue, première mise en image de l’industrialisation et de son corollaire : le travail à la chaîne seule technique apte à nourrir La Tour de Babel, ce monstre capable d’engloutir des briques par milliers comme d’autres distribuent les jouets par milliers.

Sa construction, pour être possible dans une durée raisonnable, nécessite une production à la chaîne destinée à nourrir l’appétit insatiable de petites briques de ce monstre rêvé pour assaillir cet inaccessible 7e ciel. Babel, une déclaration de guerre à la puissance divine. Première annonce publique de ce théorème : « Dieu est mort ! » qui fit florès quelques siècles plus tard. Bien plus que l’annonce.de Nietzsche, c’est la Tour de Babel qui, par notre prétention à chatouiller la plante des pieds de Dieu, proclama sa mort la première. Chatouillis autrement irritant que ceux de La Chute d’Icare car La Tour de Babel est la Porte de Dieu au sens étymologique. Babel est composé de bab : porte, et de El : dieu.

La Tour de Babel
Brueghel

Cependant, retournons à notre préconfiguration et commençons par le commencement : c’est-à-dire le comment atteindre Dieu ? Deux hypothèses se présentent : soit attendre au sommet que Dieu daigne venir nous tirer les oreilles ou nous féliciter de notre aplomb soit, continuer d’élever la Tour à l’infini et espérer l’atteindre. Cependant, quelque soit la réponse à cette première question, surgit la seconde question, celle du qui. Qui va rencontrer Dieu ?

Cette interrogation nous amène à observer la forme de la Tour : en spirale. Cette spirale est le corollaire de l’ambition du projet : atteindre le ciel. Mais, elle est aussi la conséquence des connaissances techniques de l’époque dans le domaine de la résistance des matériaux. C’est pourquoi ce plan incliné ne peut aller qu’en se rétrécissant. Babel ne serait-elle finalement construite que pour le profit de quelques uns ? Et Babel, ne serait-elle pas alors la reconnaissance de l’impossible alliance des Hommes dans un but commun ? À moins qu’elle ne soit la mise en forme de la hiérarchisation du pouvoir.

Cependant, ce comment implique une autre question : celle de l’organisation du travail. Il en faut des petites mains pour remplir les moules d’argile nécessaires à l’élévation de cette Tour., les cuire et les transporter Il en faut du monde pour la créer, pour nourrir et soigner tous ces constructeurs. Cette Babel est le parangon de l’invention du travail à la chaîne et donc de la division du travail.

La construction de la Tour de Babel
par Leandro Bassano

C’est là que surgit la question de l’anthropocène. Et soudain, ce tableau voit son sens renouvelé. Cette Babel serait-elle la première catastrophe écologique à grande échelle avec ses milliers d’hectares de terres arables dépouillées de leur argile pour réaliser cette ambition impossible ? Milliers d’hectares auxquels s’ajoutent les milliers d’hectares intensivement cultivés pour produire la nourriture nécessaire à tous ces travailleurs sans omettre l’eau pour tous ces êtres humains ainsi que pour les briques. Simultanément Babel devient alors la première mégapole de l’humanité. Le début de la construction de Babel marquerait-il alors au début de l’anthropocène ? Correspondrait-il à la date du début de cette ère ou pour le moins à la date symbolique ?

Babel engendre la mélancolie. L’effondrement de la Tour qui devait unir le Ciel et la Terre alliée au désastre de la perte d’une langue unique. À cela s’ajoute ce qui semble la figure du destin de l’humanité : la course à la catastrophe. L’impasse de la mégapole de Babel devient alors un autre thème de ce tableau.

Babel ne serait donc pas la peinture des conséquences de la colère divine mais plutôt la description de incapacité de l’humanité à collaborer, à respecter la nature. Le premier étant la conséquence du second à travers notamment l’impasse des mégapoles. À moins que, tout simplement, comme La Chute d’Icare, elle nous parle que de nos limites.

3 La chute d’Icare
Un anti-Babel ? Chacun travaille dans son coin, gère ses petits soucis, cultive son champs ou son jardin, surveille ses moutons, ... aucune ambition démesurée au premier abord. L’Icare de Bruegel, malgré sa chute part à la découverte du monde, embarquant, dans la Caravelle au pied de laquelle il tombe. Certes Icare chût, mais sa chute n’empêche pas l’homme de continuer de travailler les champs, de construire des navires et même au loin, de construire des villes. Et si Icare, plutôt que le symbole de l’échec ou de l’indifférence mutuelle était le symbole, voire la célébration de la persévérance humaine. De cet homme qui, cent fois remettra sur le métier l’ouvrage.

La Chute d’Icare

Ces deux tableaux illustrent des mythes grecs fondateurs de l’occident contemporain. Ils interrogent l’un et l’autre l’homme industrieux et le progrès. Ils interrogent nos ambitions et leurs démesures. Ils interrogent notre solitude. Pour Icare, et en miroir, ils interrogent aussi le vivre ensemble. Qui dirige la fourmilière de Babel, sommes-nous autonomes dans ce projet ou sommes-nous des esclaves égyptiens condamnés à obéir à la volonté de quelques uns, ceux qui seront en-tête du cortège qui prendra d’assaut ce plan incliné, une fois Babel achevée ?

Sommes-nous ces hommes qui malgré l’échec de leurs prédécesseurs continuent à explorer toutes les voies possibles et imaginables pour concrétiser un rêve impossible quitte à persévérer à travers les âges pour aboutir à sa concrétisation. Ces deux tableaux parlent des liens entre l’industrie et le progrès, de leur réalisations. Chacun pour soi, chacun dans un groupe ou la solitude de chacun au milieu de la foule. Et si cela pouvait être tous ensemble ?

4 Les Ambassadeurs
Dans ce groupe, Les Ambassadeurs est le seul tableau qui ne s’appuie pas sur une mythologie gréco-latine. Il est vrai que les protestants sont passés par là. On peut d’’ailleurs considérer que ce tableau est par excellence une peinture protestante, si toutefois ce genre existe.

Les Ambassadeurs 1533

Comme les précédentes peintures, Les Ambassadeurs, qui ne sont que deux, parle toujours de l’homme industrieux et de ses limites. En effet, peu de tableaux selon la perspective ont aussi peu de profondeur spatiale. Cependant, à la différence des deux autres tableaux, il n’a, à notre connaissance, ni prédécesseurs ni successeurs. Il est unique, sa postérité, contrairement, aux deux tableaux précédents n’ai marqué par aucune relecture picturale notable. Avec le décryptage des lois de l’optique à travers l’anamorphose et la perspective, la mesure de l’espace avec la carte de géographie, les instruments de mesure du temps, il nous parle de nos limites et donc de la mort. Le paradoxe de cette nature-morte et qu’elle inventorie les instruments du progrès.

5 En guise d’épitaphe : « Croissez et multipliez »
Comme dans les deux tableaux précédents, la mort est tapie dans son coin. Ici, c’est sens au propre puisqu’elle est planquée derrière le rideau, dans un coin. Mais, cette fois, s’agit-il de la mort ? Car ce crucifix est tapi derrière le rideau. La Mort, elle est bien visible aux yeux de tout le monde même s’il faut changer de point de vue pour la reconnaître. Chose pas vraiment anormale.

Babel, c’est l’exploration du monde vertical même si l’Homme se répand à l’horizontal pour construire cette verticalité. Icare, c’est l’Homme qui continue à explorer cette verticalité et cette horizontalité avec la Caravelle qui part à la conquête du Nouveau Monde.

Les Ambassadeurs, c’est toujours l’exploration de ces deux axes. Cependant, cette fois, c’est de manière symbolique, grâce aux instruments et à la carte de géographie, autre forme d’instrument. Les trois sont marqués par le commandement divin : « Croissez et multipliez ». Croissez et multipliez pour créer la Tour, pour partir à la conquête du monde, l’explorer et commercer. Et l’amour dans tout cela ?

Trois tableaux, trois commencements
Le premier est un mythe mésopotamien, puis judéo-chrétien, le second un mythe grec et le troisième est un mythe du monde catholique-protestant. Trois tableaux qui, chacun à leur manière, marquent les fondements de la civilisation occidentale.

Tous trois fondateurs de la société contemporaine, ils évoquent nos limites : Babel, face à Dieu ; La chute d’Icare face à la nature et ses forces. Quant aux Ambassadeurs, malgré tout notre savoir, nous ne vaincrons jamais la mort. Condamné à l’enfermement dans notre condition de mortels quelque soit l’ampleur de nos connaissances et de notre puissance économique. Finalement, c’est toujours notre nature qui l’emporte.

Ces trois tableaux parlent aussi de notre Liberté ; Liberté d’être suffisant en récusant les limites. Suffisance qui, nous accule bien malgré nous et bien malgré notre prétendu savoir, contre un mur de toile, un bien faible garde-fou incapable de nous retenir et de nous empêcher de tomber —malgré notre attirance pour les précipices dissimulés derrière un luxueux rideau— dans le précipice qui surveille nos arrières. Ce rideau nous voile la face et se garde de tomber contrairement au rideau du Temple.

Trois tableaux qui ébauchent aussi un lien de vie, dans le premier cas urbain (cf Babel par Abel Grimmer 1570 1619), voir le village, le second campagnard, certes mais avec une ville en arrière-plan. Quand au troisième, il évoque la concrétisation de ce monde urbain ébauché dans les deux premiers tout en nous montrant les réalisations du monde de la pensée.

Ces trois tableaux nous parlent des trois mondes sur lesquels s’appuie la civilisation occidentale : Islamo-Judéo-Mésopotamien1, Gréco-Romain et Catholique-Protestant.

Trois tableaux qui dessinent le chemin vers une individuation plus grande, une liberté individuelle mieux dessinée pour aboutir à une croyance en une puissance sans limite. Un homme avertit en vaut deux.