- Du siège de l’intelligenceà propos de la métaphore

,  par Hervé BERNARD dit RVB

À première vue, il apparaît secondaire d’établir le siège de l’intelligence. Cependant, comme toutes les métaphores, ce siège est porteur de sens et cette métaphore constitue une bonne image de notre vision de cette intelligence et par conséquent de notre culture.

Où réside la différence entre une intelligence dont le siège est le cerveau ou le cœur ? Après tout, dans les deux cas, ce n’est qu’une métaphore. Cependant, cette métaphore, comme toutes les métaphores, par ses implications, est révélatrice de la société et de l’époque où elle naquit puis, se développe.

1 Le cerveau ou le cœur comme siège de l’intelligence
Ainsi affirmer que le siège de l’intelligence est le cerveau, c’est impliquer que le cœur devient, au mieux, le seul siège des émotions en opposition à la proclamation du cœur comme le siège commun des sentiments et de l’intelligence. Choisir le cerveau comme siège de l’intelligence ; c’est établir, par rapport à la métaphore précédente, une séparation de fait entre ces deux domaines de la pensée humaine.

Établir, comme on le faisait auparavant, que le cœur est le siège de l’intelligence, c’est sous-tendre que les sentiments et l’intelligence proviennent du même lieu et qu’ils ont donc, par conséquent des liens, voire des points communs. Points communs et/ou liens qui permettent d’envisager un fonctionnement main dans la main au moins dans certaines circonstances.

2 La naissance du cerveau comme siège
Il n’est donc pas innocent que ce soit le XIXe siècle qui soit à l’origine de cette nouvelle métaphore : celle du cerveau comme siège unique de l’intelligence. Certes, biologiquement, ce siècle a probablement raison. Cependant, éthiquement, il n’est pas certain que ce siècle soit dans le vrai. Existe t-il une intelligence sans cœur ?

À cette question, Robert Musil répond « Ne disons pas que nous avons trop d’entendement et trop peu d’âme, mais trop peu d’entendement dans les choses de l’âme. »1, Albert Camus et bien d’autres répondent, eux aussi, par la négative, et, bien avant eux, Roger Bacon écrit que nous bénéficions d’un organe double fait du cœur et du cerveau. Ce dernier affirmera que la perception sensorielle et l’émergence des concepts appartiennent à un seul phénomène continu. En cela, ces auteurs témoignent de l’étymologie du mot intelligence.

Étymologiquement, intelligence provient de intellegere (comprendre). Le préfixe inter (entre), et le radical legere (choisir, cueillir) ou ligare (lier). Ces associations suggèrent l’aptitude à créer des ensembles, à relier des éléments par une relation. Sans cette relation, ces éléments resteraient séparés. En fait, l’intelligence serait donc la capacité de créer des liens. Là où la métaphore du cerveau comme siège de l’intelligence devient problématique, c’est qu’elle délie donc les deux éléments de la pensée humaine : le cœur et l’intelligence. C’est cette séparation qui a permis la naissance de l’objectivité scientifique mais, simultanément, cette image tend à rendre caduque la part de ce mot concerné par l’expression : intelligence du cœur.

Tisser des liens entre les idées et les êtres car ils sont inséparables. Les idées n’existent pas sans les êtres qui les incarnent. Dans le cas contraire, elles ne sont que coquilles vides, hypothèses.

Ne pourrait donc pas parodier Rabelais et affirmer qu’ « Intelligence sans cœur n’est que ruine de l’âme » ?