- Faut-il déboulonner Médée ?

,  par Hervé BERNARD dit RVB

Faut-il déboulonner Médée ?

Aujourd’hui, certains monuments célèbrent des épisodes historiques réinterprétés à l’aune de nouveaux critères qui les transforment en des évènements négatifs. Faut-il pour cela déboulonner ces statues ? Si nous répondons par l’affirmative, outre les esclavagistes, les personnages au parcours ‘’ chaotiques ’’ comme Pétain, Jean-Jacques Rousseau —il a abandonné tous ces enfants— ou encore Voltaire,… nous allons devoir faire tomber de leur piédestal presque tous les personnages de la mythologie grecque.

Rappel autour de Médée, un miroir de la Vierge
Cette femme, pilier du mythe des Argonautes, fille d’Éétès (roi de Colchide) et d’Idyie (la plus jeune des Océanides) est responsable du parricide de Pélias, Roi d’Iolcos et oncle de Jason, son compagnon. Dans la version d’Euripide et d’Apollonios de Rhodes, son histoire est une succession de meurtres ponctués de fuites à travers la Grèce. Non contente de cet impressionnant tableau de chasse, elle tue aussi son frère Éétes, le dépèce et le lance en morceaux sur les poursuivants des Argonautes1 afin de les retarder et ainsi les empêcher de reprendre La Toison d’Or volé, à Éétès, par Jason et Médée. Son destin la conduit à ne pas s’arrêter en si bon chemin. Elle est aussi l’auteur du meurtre de ses deux (ou trois enfants selon les versions) et de la seconde compagne de Jason. Certains diront qu’elle tue ses enfants parce que Jason la jette quand elle ne lui plus d’aucune utilité dans sa gestion de carrière. Un tel parcours en fait une figure diamétralement opposé à celle de la Vierge, un miroir négatif. Par leur ’’excès’’, ces deux figures de la féminité nous interrogent sur la maternité. L’une dans son rejet potentiel de ses enfants, l’autre dans son dévouement excessif.

Cependant, les versions du mythe précédant celle d’Euripide ne relatent aucun infanticide. Ceux-ci seraient déposés dans un temple, lieu de pèlerinage dédié à Era. Euripide serait-il l’inventeur de ses infanticides ?

Médée, le monde fracasé / Medea, the smashing world
© Hervé Bernard 2018

- État des lieux
- Médée est responsable du parricide d’Éétès ;
- elle commet un fratricide et éparpille le corps de son frère pour ralentir les poursuivants ; par cet acte, celui-ci sera sans sépulture et de ce fait condamné à errer éternellement dans les limbes ;
- elle commet deux ou trois infanticides ;
- tue la seconde femme de son mari ;
- pratique l’avortement sur elle-même puisqu’un elle tue son troisième enfant en plongeant un glaive dans son giron ;
- pour couronner le tout, c’est une sorcière !

Cette liste, ce parcours justifie le bannissement de Médée de nos bibliothèques, de nos salles de cinémas et de nos opéras. Elle bafoue les lois de son temps et elle continue à bafouer les lois contemporaines. En fait, c’est une ‘’asociale’’ qui ne respecte aucune des valeurs de la société grecque et de notre société. Certes, très peu de peintures et très peu de sculptures la représentant sont peintes ou sculptées après le XIXe siècle. Cependant, au cours du XXe siècle, les mondes de la musique, de la littérature continueront de la célébrer. Quant au cinéma, il racontera son histoire à au moins quatre reprises. Enfin, en France, le huitième art, lui consacrera pas moins de quatre albums. Cette femme, son histoire, nous fascine, c’est indéniable.

Un problème de médiation ?
Les monuments sont un moyen de mettre en commun notre histoire. Le déboulonnage interroge la mise en commun que l’on fait autour de ces statues. Détruire ces monuments, ces statues, c’est, au prix d’un anachronisme, abolir ce possible. Certes, il variera selon les époques et les auteurs et c’est ces variations qui engendrent un débat. Supprimer ces statues, c’est, au mieux, compliquer cette mise en commun de notre histoire et au pire, l’interdire. Mise en commun ne signifie pas nécessairement consentement et approbation. Cependant, sans mise en commun, c’est-à-dire sans dialogue, il devient impossible de remettre en cause ‘’nos’’ actes passés. La question n’est pas de savoir s’il faut ériger une statue à Colbert ou Voltaire, ou plus exactement s’il faut conserver les statues déjà existantes, pour ne citer que deux personnalités sujettes à cette mise à bas.

Médée intriquée / Medea intricated
© Hervé Bernard 2021

La question est de se demander si déboulonner la statue de Robert Le à Richmond (États-Unis) contribue-t-il à un meilleur traitement des noirs des États-Unis et à un meilleur enseignement de l’histoire ? Ces déboulonnages contribuent à un effacement de l’histoire, ils sont une forme de négationnisme par la bien-pensance. « Ceux qui oublient le passé sont condamné à le répéter. » phrase gravée à l’entrée de Dachau. Dachau que l’on pourrait, par certains aspects, détruire tout comme les statues des esclavagistes. L’amnésie est ce qui interdit de « traiter correctement le passé dans l’intérêt de l’avenir. »2 Travailler sur le sens n’est-il pas plus efficace ? Faire table rase du passé, l’expression est excessive, est-il un moyen de faire connaître les méfaits de Staline, des négriers de la traite des noirs ?

Pour lutter contre cette amnésie, créons de nouveaux sens, la statue de Louis XIV peut devenir le symbole des victimes des guerres menées tout au long de son règne. Il suffit de changer le cartel, l’enseignement de l’histoire ou encore de transformer la statue comme nous le montre Christo ou encore les statues des Tuileries ou du parc de Versailles emballées par les jardiniers. Un voile transforme le sens. Emballer suffit, pas besoin de transposer, transporter. Enlever, éradiquer est-il une solution ?

Démonter ou transformer par une histoire racontée. Le premier se ‘’contente’’ de détruire, le second construit une conversion du regard par l’émergence d’un nouveau sens. Regarder autrement est une réponse comme l’a suggéré Joseph Beuys à propos du mur de Berlin3. Plutôt que de les abattre transformons les symboles.

« Tous les chagrins peuvent être supportés si on les transforme en histoire, si on raconte une histoire sur eux. »4 et la statue et plus largement l’œuvre artistique et bien d’autres œuvres humaines sont le support de cette histoire, tout comme les camps de concentration, même s’ils ne sont pas une œuvre artistique.

Épisode vécu
À propos du déboulonnage, les hasards de la vie ont fait que l’on m’a un jour demandé de présenter le Jardin des Tuileries a des élèves d’un lycée technique. Quand je les rencontre, je commence à leur parler de la perspective, de l’histoire du Jardin et au bout de cinq minutes, je comprends que « cela ne va pas le faire ». Dans un quitte ou double, je les emmène au pied de la statue de Médée que je présente ainsi : « voici l’inventrice du divorce foireux et de l’avortement ». Tout à coup, leur attention est captée et on commence à parler des relations homme-femme dans un couple, du rôle de chacun, de la place des enfants dans un divorce en m’appuyant sur le mythe et, en leur faisant comprendre son actualité. Cette expérience montre que le monument n’est pas le sujet du débat. Le débat réside dans la médiation, dans sa présentation.

Statues, monuments ou cicatrices
Ces statues, ces monuments sont pareils à des cicatrices. Si vous subissez un accident grave et que celui-ci n’engendre aucune séquelle, vous pouvez être amené à douter de vos souvenirs. Supprimer ces statues, ces monuments revient à éradiquer ces cicatrices. Il n’est pas certain qu’être blessé à mort et n’en conserver aucune séquelle soit une chance.

En guise d’épilogue
Déboulonner, c’est effacer le passé. Où et quand s’arrête-t-on ? Ces déboulonnages engendreront des sectarismes.

À la base du déboulonnage il y a l’idée de Se battre contre l’Un de l’Histoire pour la Relation des histoires. »5. Or déboulonner, est une manière de construire un autre Un, en miroir, en opposition, qui sera donc, lui aussi, générateur de conflits, de nouveaux deuils symboliques ou non. Comme l’exprime la poétesse caribéenne NourbeSe Philip « notre entrée dans le passé se fait par la mémoire, qu’elle soit orale ou écrite. » Déboulonner, c’est détruire non seulement une trace, une mémoire du passée mais, surtout, une porte d’entrée dans ce passé. C’est faire obstacle à la nécessité des voix multiples, transpatiales et transtemporelles. C’est recréer un monde univoque en miroir et, le miroir, interdit l’émergence d’un monde pluriel. Il n’est que l’opposé qui conduit rapidement à l’opposition.

« Le dépassement des blessures du passé n’est ainsi envisageable que s’il est dit, recréé, et réimaginé au cœur même des espaces mémoriels. » Myriam Moise6. Le déboulonnage ne fera jamais l’économie de la médiation. Il nous laisse croire que l’on s’épargne des conflits alors que l’on ne fait que les enfouir un peu plus. C’est une mauvaise gestion du conflit.

« La fonction politique du raconteur d’histoire, historien ou romancier, est d’enseigner l’acceptation des choses telles qu’elles sont. De cette acceptation, que l’on peut aussi appeler bonne foi, surgit la faculté de jugement. »7. Parler, c’est aussi agir.

- Médée, relecture

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