- Image analogie ou image miroir ?

,  par Hervé BERNARD dit RVB

« Mais, comprenez-moi bien, et demandons, si vous voulez, un autre verre. Luc était moi, ce que j’avais été enfant, mais, n’allez pas croire qu’il fût un calque. Plutôt une figure analogue, vous comprenez, c’est-à-dire qu’à sept ans, je m’étais démis un poignet et Luc la clavicule, à neuf ans nous avions eu respectivement la rougeole et la scarlatine, l’Histoire d’ailleurs intervenait, ma rougeole avait durée quinze jours tandis que Luc avait été guéri en quatre jours, les progrès de de la médecine, mon vieux. Tout était analogue, et ainsi, pour vous donner un exemple significatif, il se pourrait bien que le bien que le boulanger du coin fût un avatar de Napoléon mais il ne le sait pas, lui, car l’ordre ne s’est pas altéré, il ne rencontrera jamais la vérité dans un autobus. Mais, s’il pouvait, d’une façon ou d’une autre percevoir cette vérité, il comprendrait qu’il est en train de répéter Napoléon, que passer de plongeur à propriétaire d’une bonne boulangerie à Montparnasse cela équivaut à sauter de Corse sur le trône de France et que si l’on cherchait soigneusement dans l’histoire de sa vie on y trouverait les moments correspondent à la campagne d’Égypte, au Consulat et à Austerlitz, et l’on pourrait prévoir même que sa boulangerie lui échappera d’ici quelques années et qu’il finira dans une Sainte-Hélène à sa mesure, une mansarde au sixième peut-être mais vaincu lui aussi, entouré lui aussi des eaux de la solitude, fier lui aussi de sa boulangerie qui fut comme un vol d’aigles. Vous me suivez n’est-ce pas ? »

« Je le suivais mais je fis remarquer que nous avons tous dans l’enfance des maladies contagieuses à date fixe et que nous nous cassons tous quelque chose en jouant au football. »

« - Je sais, je ne vous ai parlé que des coïncidences visibles. Cela n’avait, par exemple, aucune importance que Luc me ressemblât, sauf pour la révélation que j’en eus dans l’autobus. Ce qui était véritablement important c’étaient les séquences, et ça, c’est difficile à expliquer parce qu’elles touchent aux caractères, à des souvenirs imprécis, aux fabulations de l’enfance. À cette époque-là, je veux dire à l’âge de Luc, j’avais traversé une période amère qui avait commencé par une maladie interminable, puis, à peine convalescent, je me cassai un bras en jouant des amis et dès que je fus remis, je tombai amoureux de la sœur d’un camarade et je souffris comme on souffre quand on est incapable regarder dans les yeux une petite fille qui se moque de vous. Luc tomba longuement malade lui aussi, on l’invita au cirque au début de sa convalescence et, en glissant sur les gradins, il se foula la cheville. Peu après, sa mère le surprit en larmes près de la fenêtre, un petit mouchoir serré dans sa main, un mouchoir qui n’était pas de la maison.. »

Extrait d’Une Fleur Jaune,
Nouvelles, histoires et autres contes, de Julio Cortázar,
collection Quarto, Gallimard