- L’infériorité de l’image

,  par Hervé BERNARD dit RVB

L’infériorité de l’image est une vieille histoire qui remonte au moins à Platon et probablement plus tôt. Selon cette théorie l’image appartient au domaine du sensible, du contingent, du transitoire et du périssable.

En cela, elle serait inférieure au concept qui, lui relève de l’’intelligible et par conséquent de l’abstrait. Ce par conséquent déductif est déjà un problème en soi. Cet abstrait là serait lié en général en opposition à l’individuel de la sensation et par conséquent de l’image. Ce général nous conduirait à l’immuable et à l’éternel.

Cependant, on peut s’interroger. En quoi le concept serait-il plus immuable, plus éternel que le domaine sensible ? En effet, contrairement à nos prédécesseurs, nous avons appris que les civilisations sont mortels et pourtant nous continuons à croire en l’éternel du concept. Simultanément, nous avons appris ou croyons avoir appris que les concepts évoluent.

Ce combat Glaucon-Socrate est certainement l’immuable de nos cultures occidentales, méditerranée incluse. D’où nous provient cette opposition du sensible et du concept ? De cette croyance que la science et le sensible serait en opposition ?

En quoi l’image ne serait pas une abstraction ? Pour croire cela, il ne faut jamais avoir produit d’images et ne jamais en avoir regardées. Ainsi, Hooke l’un des premiers utilisateurs du microscope, affirme que ses dessins de l’œil de la mouche ne représentaient aucune mouche. Pour obtenir ces dessins, il a dû multiplier les échantillons de mouches observés, mais aussi les points de vue et les oculaires. Le dessin finalement obtenu est un archétype, une fiction, mais, si cette fiction n’a pas la réalité de chacune de ces observations, elle dit paradoxalement la vérité en étant tout à la fois une synthèse, et une simplification. Au sens étymologique, ce dessin est une abstraction. La ressemblance serait-elle au cœur de cette question.

« La métaphore et le modèle analogique apparaissent comme des instruments communs à la pensée logique et à la pensée sauvage, au langage propre et au langage figuré. »1 Comme nous le rappelle la métaphore de l’air comme solide, qui permit aux avions de décoller, la métaphore est créatrice de sens et d’innovation sémantique et en l’occurrence d’innovation sémantique qui déboucha sur des innovations scientifiques et technologiques. En ce sens, la métaphore compense la nécessaire étroitesse du vocabulaire d’une langue. Et s’il y a bien une métaphore qui est une abstraction, c’est bien celle qui considère l’air comme un solide. Alors, pourquoi continue-t-on à croire dur comme fer que la pensée imagée ne serait accéder l’abstraction ?

Ainsi, parler du rouge Ferrari permet de lever tout équivoque quant à la teinte de ce rouge. Il n’est ni bordeaux ni de la teinte du sang... Pourtant, cette expression est bien une abstraction d’abord au sens étymologique du mot abstraction et parce que c’est une forme de conceptualisation de la couleur. Ce à quoi, nombreux sont ceux qui vont rétorquer que ce fameux rouge Ferrari est une image littéraire et non une image picturale. Là où le bas blesse dans cette réponse, c’est que non seulement ce rouge “littéraire” est fondé sur un rouge pictural. Mais plus essentiellement, même les métaphores littéraires sont construites sur un processus visuel., et là où le bas continue à blesser, c’est que ce discours est construit sur une hypothèse : l’image littéraire et l’image picturale existeraient chacune de leur côté. À mon sens, cette dichotomie manichéiste est fausse d’autant plus fausse que ces deux types de métaphores sont toujours créatricess de nouveauté, d’invention construite sur ’’un pas de deux’’, un glissement qui est, à lui seul, une abstraction et c’est en ce glissement que réside son innovation. C’est dans son fameux voir comme...2 C’est dans ce voir quelque chose, quelqu’un comme autre chose, une personne autre que réside son abstraction. C’est en cette imagination que réside la part de visuel dans le sens où la métaphore se construit sur la ressemblance. Quelque soit le biscornu de cette ressemblance.

Ainsi dans une métaphore, au premier abord abstraite, comme ’’le mariage est un jeu’’, à travers la ressemblance chacun va projeter, en fonction de ces goûts, un jeu différent, qui verra un jeu de dame, un jeu d’échec, voir une partie de cache-cache et là immédiatement, se succéderont des images visuelles de jeu réminiscences ou inventées pour la circonstance. Simultanément, ces différents jeux seront porteurs d’une image du mariage.

L’image n’est pas littéraire ou picturale. L’image est, comme tous les outils. En fait, ces deux subdivisions fonctionnent sur un seul processus qui est celui de la ressemblance. Ce refus, ce mépris de l’image picturale serait-il en filiation avec la fameuse interdiction biblique ? Séparer ces deux subdivisions ou plutôt construire cette subdivision serait-il le moyen, le compromis à faire afin de laisser une place à l’image picturale ? Serions-nous restés inféodés, verrouillés à l’interdiction vero-testamentaire malgré tout ce que l’on raconte ?

- Nos ambivalences à l’égard de l’image (1)