- La tentation d’EveCodex Vigilianus, Albedense, AD 976, Espagne

,  par Hervé BERNARD dit RVB

« ...et ils inventèrent le baiser, le premier fruit de la connaissance. »
Erri de Luca .

Écartons tout de suite un équivoque, la datte a été longtemps l’un des concurrents de la pomme, il n’y a donc aucun malentendu dans le fait que le palmier tienne le rôle de l’arbre de la connaissance.

Lorsque j’ai choisi cette image pour illustrer la thématique de la représentation avant l’invention de la perspective dans Regard sur l’image (p 184), tout à la gaîté de ce couple, j’étais passé à côté de l’essentiel : cette image est l’une des rares représentations de l’après consommation du fruit défendu. En fait, hormis l’anachronisme, on pourrait presque dire que cette représentation est un instané pris, quelques centième de seconde, après qu’Adam et Éve ont croqué le fruit défendu. J’aime le fait qu’Adam comme Éve « sont heureux comme des papes d’avoir croqué la pomme ! ».

La tentation d'Eve
Codex Vigilianus écrit dans le monastère aragonais de Saint Martin de Albeda, Royaume de Pampelune, 976.

Si j’affirme que cette scène représente l’après consommation du fruit défendu, c’est parce qu’Adam et Éve tiennent tous les deux à pleines mains les feuilles de palmiers. Or, ils ne peuvent tenir à pleine mains les feuilles, qu’à deux conditions :
- avoir tous les deux mangés la pomme, en l’occurence la datte
- être tous les deux conscients de leur nudité, ces deux conditions ne faisant, de facto, qu’une.

À partir de cet instant, le débat est clos, la question n’est pas de savoir qui a commis le péché mais plutôt de comprendre les plaisirs que l’on a commencé à en tirer. On n’hésite plus, on se marre du tour que l’on a joué à Dieu. La main d’Adam a choisi la pomme, celle des seins d’Éve. Seraient-ils bien content d"avoir pêché ? D’avoir découvert le plaisir ? Et si tout compte fait le jeu en valait la chandelle ? Peut-être parce que l’on a pas encore pris conscience du prix à payer ? Oiu peut-être simplemnt parce que gagner quelque chose, il faut aussi accepter de perdre une autre chose.

L’autre particularité de cette illustration qui m’avait échappé, est que cette représentation du Paradis ou plutôt des instants immédiats d’après la Chute, ne présente que les protagonistes de la scène : le couple, le serpent et l’arbre. À l’opposé de la majorité des représentations de la fin du Paradis, aucun autre témoin végétal ou animal n’est présent. L’argument qui vient immédiatement à l’esprit pour justifier cette solitude est l’affirmation que le palmier est avant tout l’arbre des zones désertiques. Erreur, c’est l’arbre des oasis et, si, il y a un lieu où, la vie animale et végétale est particulièrement dense, c’est bien dans les palmeraies et dans les oasis. Une hypothèse surgit alors, ce désert, ne serait-il pas justement le prix à payer ? l’immense solitude de l’Homme, le prix du plaisir.

« La Messe est dite » l’homme est seul mais est-ce pour son plus grand déplaisir ? L’auteur ne semble pas répondre par la negative à cette question. Dans ce monde aucune peine que du plaisir.

« Le premier couple humain crée dans un jardin, le sixième jour, eut au-dessus de lui la première nuit sans limites. À leur insu, l’appétit, la soif, l’enthousiasme et le sommeil s’éveillèrent dans leurs corps. La première nuit, inconnue, leur sembla le reste du jour numéro un, effrité en petits lumineux. Ils ne savaient pas si le soleil reviendrait, alors ils s’embrassèrent. Leurs bouchers se trouvèrent comme toutes proches et ils inventèrent le baiser, le premier fruit de la connaissance. Cette connaissance était du mercure, un liquide sensible à la température des corps. Je connais cette première fois car j’ai eu moi aussi cette heure sur la bouche, identique instant en commun, sur du sable de mer, le ciel sans toit sur la tête. » Erri de Luca, Les poissons ne ferment pas les yeux. Gallimard


Variante de l’illustration précédente

Voir aussi :
- L’allégorie sacrée, 1490-1500, Bellini, musée des Offices, Florence

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