- Le Haiku, une poésie sans image ?

,  par Hervé BERNARD dit RVB

Presque tous les haïkus doivent contenir un mot qui définit la saison où ils se situent ; à l’intérieur de ce cadre temporel très simple, un autre classement à peine moins simple s’opère, selon les sujets traités, dont les plus fréquents sont les météores : pluie, vent, neige, nuages brume ; les animaux : oiseaux surtout ; les arbres et les fleurs ; enfin, les affaires humaines, fêtes ou menues occupations quotidiennes

Voilà donc une poésie d’où est rigoureusement exclu tout commentaire d’ordre philosophique, religieux, moral, sentimental, historique ou patriotique, et qui pourtant contient, en profondeur, tous ces aspects. Non seulement tout le Japon nous semble présent dans ces œuvres, et par elles mieux loué que par nulle déclamation ; mais dans ce qui apparaît d’abord comme simple notation, tableau ou scène en miniature, constatation souvent indifférente, il n’est pas difficile de retrouver une pensée, une morale, une chaleur du cœur ; et aussi bien tout l’espace, toute la profondeur du monde.

Voilà une poésie à laquelle sa forme brève et stricte refuse le moindre mouvement d’éloquence comme le plus simple récit, interdit tout abandon à la fluidité musicale qui noie, dans notre lyrisme, tant de mensonges et de faiblesses ; une poésie dont le ton se maintient à égale distance de la solennité et de la vulgarité, de la singularité et de la platitude. Une poésie qui, pour être réduite à l’essentiel, n’est cependant ni un cri ni un oracle.

Enfin, une poésie sans images. Si précieux que puisse être le rôle de l’image, j’ai dit ici, plus d’une fois, combien je la croyais redoutable, ne fût-ce que par sa promptitude à surgit, sa docilité, et comment il lui arrive de voiler au lieu de révéler.[...]

Quelques mots fort communs, pour la plupart d’ailleurs fixés par une tradition [...] ; quelques mots dont le seul rapprochement, la seule combinaison, outre l’exclusion même de tous les autres, fait l’inimitable pouvoir. Un sens prodigieux du vide, comme du blanc dans le dessin ; et une véritable divination dans le choix des deux ou trois « signes » indispensables et dans l’établissement de leurs rapports.

Je ne nourris pas le sot désir de voir les poètes français imiter un art si essentiellement étranger et rompre ainsi avec une tradition de langage et de poésie qui est le terreau même de leur œuvre.

Philippe Jaccottet, « L’Orient limpide », dans Une transaction secrète, Gallimard, 1987, p. 124, 128, 129 et 130..