- Les origines du paysage V7

,  par Hervé BERNARD dit RVB

Avant
Avant l’apparition du mot paysage, lorsque le Moyen-âge souhaite évoquer l’idée d’une contrée idéale, comme bien souvent à cette époque, il fait un emprunt à la rhétorique latine avec l’expression locus amoenus. Une notion déjà théorisée dans la Grèce Antique par Horace et par Homère dans leurs œuvres pastorales. Ce lieu aimable, agréable ou encore idyllique est majoritairement un lieu extérieur, un lieu où l’on recherche l’ombre, la fraîcheur —en cela, il est une trace du monde méditerranéen— pour y pratiquer un dialogue philosophique et l’échange poétique. Arbres, grottes, gazons, sources et fleurs y sont les bienvenus. Nymphes et bergers règnent dans cette Arcadie, et les humains en bénéficient parfois également, pour leur plus grand bonheur.

Pas grand chose à voir avec le paysage tel que le définit son étymologie. Plus proche des Champs Élysées tels que la Grèce antique les définit ou encore du jardin d’Éden vu par le Christianisme après que le Moyen âge est opéré une fusion entre l’imaginaire biblique, le Cantique des Cantiques et probablement le monde gréco-romain. Cependant, l’Éden restera toujours en arrière-plan et il fera réapparition au XXe siècle dans l’œuvre de T.S. Eliott et chez Tolkien.

Cependant, différentes notions compliquent l’assimilation entre le Paradis ou Jardin d’Éden et le paysage. Le Paradis est très rarement décrit dans la littérature occidentale comme un lieu. D’abord parce qu’il est perdu tandis que le paysage est un lieu “ trouvé ” ou “ inventé ” dans le sens ou l’archéologue invente un trésor. Par ailleurs, afin que la rencontre entre ce lieu et un être humain soit possible, il faut une volonté individuelle. C’est-à-dire une disposition à agir de telle ou telle manière (env. 1050) et donc une disposition à choisir, à élire.

Ces deux notions “ perdu ” et “ trouvé ” sont indéfectiblement liées à une volonté et sont bien trop antinomiques pour que l’on fasse du Paradis un équivalent du Paysage. Cet équivalent est d’autant plus difficile que le Paradis est un lieu clos. Voir un paysage selon la Perspective, c’est rencontrer un lieu ouvert. Enfin, on ne rencontre pas le Paradis. On y va ou pas. Le Paradis, le Jardin d’Éden, un des ancêtres du paysage, cela est plus que probable mais, un équivalent, certainement pas.

1 Les conditions nécessaires à la naissance du paysage
La perspective telle que l’Occident la pense et son lien intime avec l’invention de l’individu, comme évoqué à de nombreuses reprises dans ce blog ainsi que dans notre essai Regard sur l’image est, à notre sens, la condition sine qua non à l’invention du paysage tel que nous le connaissons. C’est cette perspective qui fait du paysage un lieu “ inventé ”. C’est elle qui transfigure ce lieu qui nous nourrit et/ou nous protège ou encore garantit notre sécurité en un lieu que l’on regarde, que l’on contemple.

Par ailleurs, on ne peut que relever la gémellité qui unit l’invention de la carte de géographie et l’invention du paysage.

2 Étymologie du paysage
a) Le mot paysage prend sa racine dans le pagus latin. Il désigne une circonscription territoriale que l’on pourrait assimiler à un « canton rural ». Il dérive du verbe pangere, « ficher en terre, borner » ; pagesius, dérivés de pagus, canton : ager pagensis ou pagesius, territoire d’un canton, d’où, par extension, région, patrie. Pagus peut ainsi être traduit par « petit pays délimité » Cependant, il nous semble important de prendre en compte les autres significations de pangere qui ne sont pas sans conséquences dans l’usage politique des termes pays et paysage.

b) Pangere signifie aussi ensemencer, ainsi pangere filios signifie procréer des enfants. Ce terme donnera la Pangée.1

c) Le troisième sens : Tracer des lettres (sur la cire), fixer dans la cire, écrire, composer, dire, chanter. pangitur littera in cera. — (Columelle) la lettre est tracée sur la cire. pangere egregia opera célébrer les hauts faits ; vient renforcer les liens avec les limites évoquées dans le a) et la collection évoquée aussi dans le suffixe —age. Toutes ces connotations tissent plus étroitement les liens entre le paysage et la frontière. C’est dans ce tissage des liens entre la frontière et le paysage que le quatrième sens du terme latin prend toute sa saveur.

En effet, pangere dans sa quatrième acceptation signifie :
- Conclure, établir par une convention, stipuler, établir, s’engager à, promettre (en mariage). J’ai conclu l’affaire pour deux cents philippes (ducentis philippis rem pepigi. Plaute). Et si il y a bien quelque chose qui est conclu, déterminé par convention, c’est la frontière d’un paysage. Quant à la peinture de paysage, elle est bien tracée, composée dans la cire ou dans un autre support presque aussi fragile et, surtout, elle chante bien le paysage. La méthode utilisée pour la tracer est bien une convention dont on peut imaginer qu’elle sert à déterminer la portée du regard sur ce paysage. Me vient alors une question : La peinture de paysage aurait-elle, ou aurait-elle pu, servir de convention pour déterminer les limites d’un paysage ?

Beaucoup plus tard, James Duncan, reviendra sur cette définition du paysage comme un traçage de lettres. Pour James Duncan2, le paysage peut être associé à un texte car, comme tout le texte, il est sujet à un déchiffrement, une lecture mais aussi une intertextualité et, selon Duncan, le paysage peut être aussi contemplé comme un palimpseste qui conserve les traces de ses écritures précédentes. En fait, c’est un arrangement de collines, d’arbres ou encore de villes et de maisons et c’est aussi pour cela qu’il est apparenté à un texte.

Le suffixe –age, quant à lui désigne, après un verbe, une action, après un nom de personne, un état, après un nom de chose inanimée, une collection. Cette dernière forme similaire à celle de plumage, outillage... et celle de paysage qui désigne donc une collection de pays.

Cette idée de collection se retrouve dans le sens figuré avec des expressions comme « paysage politique » ou « paysage social ». Cependant, poser des bornes, c’est surtout délimiter et simultanément construire un agrégat d’objets, une collection contenue dans une limite. Comme nous le rappelle les mathématiques modernes, cela revient à construire un ensemble au sens mathématique.

L’idée de paysage (paysage-espace) dans le sens d’ « action de produire du pays » est un anachronisme au XVe siècle. À cette époque, seule la notion de « collection » semble s’accorder au sens donné actuellement à « paysage », assemblage d’objets que présente un pays ou assemblage de pays...

3 Étymologie du terme paysage ailleurs
Les termes « landschap » en néerlandais, « Landschaft » en allemand, identifient d’abord le pays avant de qualifier l’œuvre d’art. La métaphore paysage-image donnant le paysage-espace pourrait donc avoir été inverse dans ces deux langues.

En anglais  : [Dutch landschap, from Middle Dutchlandscap, region land, land ; see lendh- in Indo-European roots + -scap, state, condition (collective suff.).]
Landscape, scenery, the general appearance of a place ; the aggregate of features (à nouveau l’idée d’ensemble) that give character to a landscape. Land : terre et pays ; origine du mot Landes, en français, voir aussi le Länder allemand, lui aussi une délimitation administrative.

Le suffixe scape, scapus désigne un axe, une branche, une tige, le fût de la colonne, le calamus (tige) de la plume. Ce mot latin donnera le terme anglais shape porteur de possibilité, de capacité, de mise en forme. Dans un second temps, shape produira le mot ship : bateau et ses dérivés désignant une appartenance membership, friendship, à un groupe défini par quelque chose de commun. Cette notion de communauté est très forte en anglais cf countryship tombé en désuétude. Ce scapus nous renvoie aussi au paragraphe c) de l’étymologie du paysage français comme si nos voisins d’outre-manche avaient souhaité créer un lien entre notre paysage et leur landscape.

4 Les premières occurrences françaises du mot paysage
Où l’on constate que l’étymologie et l’usage n’évolue pas à la même vitesse, surtout si l’on confronte cette évolution à celle du mot peinture (cf paragraphe suivant).
- 1493. Jean Molinet, Grand Rhétoriqueur à la Cour de Bourgogne, a recours au terme de paysage pour désigner un tableau représentant un paysage.

- 1549 Beaux-Arts, paisage : « mot commun entre les painctres ».

- 1556 « ensemble du pays » Jean de Beaugué dans son Histoire de la Guerre d’Écosse use de l’expression « paysage des environs » pour identifier un territoire tenu par une bande de chevaliers. Cette chronologie suffit-elle pour justifier d’une métonymie qui ferait dériver le sens « étendue de pays que l’on embrasse d’un seul coup d’œil » au sens « représentation picturale de l’étendue de pays », du contenant au contenu ?

- 1573 « étendue de pays que l’œil peut embrasser dans son ensemble ». Tableau dont le thème principal est la représentation d’un site généralement champêtre, et dans lequel les personnages ne sont qu’accessoires.

Le mot « paysage » apparaît dans la langue française au moment où se développe dans les Flandres voisines un courant pictural au sein duquel la nature devient l’objet du tableau. Joachim Patenier ou Patinir3 est le premier peintre paysagiste dans le sens contemporain de ce mot. Albert Dürer le désigne ainsi par l’expression : « der gute Landschaftmaler », « le bon peintre du paysage ».

Traversée du monde souterrain
Traversée du monde souterrain de Joachim Patenier

Dans la traversée du monde souterrain, de Joachim Patenier l’influence de J Bosch, une présence encore forte et non accessoire de l’humain et de la ville et surtout un point de fuite qui n’est pas vraiment unique, nous amène à l’écarter comme tableau fondateur du genre ainsi que La fuite en Égypte du même où la sensation du point de fuite est déjà plus présente. Cependant, la présence de l’homme n’y est pas accessoire même si elle est plus réduite. Or l’un des éléments fondateurs du paysage est une présence humaine réduite. Ici, le sujet de cette présence humaine pointé du doigt par le titre, nous interdit de considérer cette présence “humaine” comme secondaire.

La fuite en Égypte
Joachim Patinir

Donc le paysage est une « étendue de pays que l’œil peut embrasser dans son ensemble ». Pourrait-on dire borné par le regard ? En fait, il s’agit bien là d’un agrégat. Le paysage est la collection d’objets que l’on embrasse d’un seul regard. Cependant, en français, le regard est devenu tellement prédominant que cet aspect de collection a pour ainsi dire disparu. Faut-il voir dans cette distinction entre l’anglais et le français l’influence des positions des religions respectives sur la question de l’image ?

Paysagiste est le seul mot de la langue française qui désigne simultanément deux métiers différents. Différents par les matériaux qu’ils manipulent et cependant proches par les concepts qui leur servent de points d’appui. En effet, ils fabriquent tous les deux des paysages et s’appuient tous les deux sur la perspective, l’optique. Ils construisent tous les deux des espaces que l’on embrasse d’un seul coup d’œil. Voir aussi notre article paru dans TK-21 LaRevue.

Synonymes : décor, peinture, tableau, site, vue, spectacle... Dans certains cas, il peut même désigner, selon le contexte, un ensemble abstrait, comme lorsque l’on parle du paysage économique des années 70, du paysage du désendettement... Ensemble des conditions matérielles, intellectuelles formant l’environnement de quelqu’un, de quelque chose. On retrouve alors le sens d’accumulation, de collection.

5 Petit détour par l’étymologie du mot peinture
Du lat. vulgaire. pinctura, réfection d’après le verbe pingere, peindre, du latin classique . Pictura «  l’art de peindre ; ouvrage peint, tableau ; action de farder, enluminure ; [fig.] description, tableau [par la parole, l’écrit]  ».

- [Au Moyen. Âge] Plate peinture. Peinture exécutée sur une surface plane (par opposition à la peinture appliquée sur ronde bosse). On dirait que ces figures sont de relief, mais ce n’est que plate peinture (Ac. 1798-1878). « En passant sous le portail, vous m’expliquerez aussi ce que veut dire le jardinier de plate peinture qu’on voit en entrant dans l’église » (HUGO, N.-D. Paris, 1832, p.322).

- 1121 « description, évocation imagée faite à l’aide de mots » (Philippe de Thaon, Bestiaire, 2802 ds T.-L., moine et poète anglo-normand du début du XIIe siècle) ;

2. a) ca 1140 « représentation graphique et colorée destinée à suggérer quelque chose ; tableau  » (Voyage de Charlemagne, éd. G. Favati, 345 : Li paleis fu listez d(e) azur, et ave(r)nanz Par [mult] cheres peintures a bestes et (a) serpenz, A tutes creatures et oiseäus volanz) ;
b) ca 1200 fig. « ce qui est gravé, fixé dans l’esprit, le cœur » (Moralités sur Job, 327, 33 ds T.-L. : eles gardent en soi la pointure de cez [temporeiz] choses cui eles aiment [servant depicta quae amant]) ;

3. ca 1165 « suggestion, représentation du monde visible par la couleur » (Benoît de Ste-Maure, Troie, 22416, ibid.) ; 1554 en plate peincture (Thevet, Cosmogr., IV, 2 ds Hug.) ; s.d. [av. 1615] en peinture plate ou en bosse (Pasquier, Lettres, XI ds Œuvres, éd. Amsterdam, 1723, t.2, col. 296) ;

4. a) fin XIIIe. « souillure laissée par le fer d’une arme dans une blessure [par comparaison avec un enduit utilisé pour peindre] » (Sone de Nansai, 13472 ds T.-L.) ;
b) 1671 « matière colorante servant à peindre » (Pomey) ;
Imitation faite avec lignes et couleurs, sur une superficie plane, de tout ce qui se voit sous le soleil ; sa fin est la délectation, [Poussin, Lett. 7 mars 1665]
c) 1688 « fard » (La Bruyère, Caractères, Des femmes, 6 ds Œuvres, éd. J. Benda, p.109).

L’étymologie nous rappelle une fois de plus la primauté du Verbe sur l’Image. Elle nous redit, tout comme les textes sacrés, que le verbe est premier. Souvenir et fondement de notre langue que nous inclinons à oublier. Ces rappels étymologiques nous redisent combien nous avons oscillé et continuons de balancer entre l’image positive et l’image négative.

Il faudra attendre 1200 pour que le mot se voit adjoindre un sens qui accorde de l’importance à l’image même si cette importance reste symbolique. Cependant à la fin du XIIIe, on assiste à un retour en arrière avec cette connotation de souillure laissée par le fer dans la blessure. Je ne peux m’empêcher de penser que l’on avait intuitivement compris que ce genre de souillures étaient source d’infections ou plutôt de putréfactions pour recourir à un terme plus en accord avec le vocabulaire et l’usage de l’époque. Certes, Pasteur n’était pas encore passé par là mais, ce n’est certainement pas pour rien que l’on nettoyait déjà les plaies.

L’acceptation de fard apparaît pendant le XVIIe naissant, comme par hasard, en pleine période janséniste. Il nous paraît important de rappeler les connotations négatives du fard qui servirait à dissimuler. On en retrouve des résurgences dans certains des emplois contemporains4.

Nous sommes donc au XVIIe et aucune acceptation positive ne semble avoir encore été associée au mot peinture. À noter cette citation de Voltaire : «  L’écriture est la peinture de la voix, plus elle est ressemblante, meilleure elle est. » Celle-ci, à elle toute seule, mériterait un article ultérieur. Cependant, revenons au paysage.

6 Retour en arrière (suite) : le Jardin à la fin du Moyen-âge
Le Paradis est depuis très longtemps enclos comme le montre la racine perse de ce mot. L’enceinte est essentielle à la délimitation d’un dedans et d’un dehors qui sont en opposition, elle sépare le sauvage du domestique, le familier de l’inconnu... Ce paradis est à la fois jardin d’agrément et jardin de rapport qui est, bien souvent, réserve de chasse.

C’est par le relais de la culture grecque que l’Occident rencontre cette conception du jardin notamment en Sicile, colonie grecque où certains tyrans se feront installer des pardeisoi endossant le luxe et la symbolique de ces domaines.

En grec ancien, au 2cd ou 3e siècle ap JC, basikikois (Les Pastorales -Daphnis et Chloé- de Longus, première traduction française en 1559) terme usité pour désigner les parcs et les palais royaux. Il donnera naissance au mot basilique.

L’autre point important de cette définition du Jardin est son mélange de nature et de culture, dans cette vision, la tekne doit rester naturelle et donner l’impression d’être dans l’ombre. Cette conception de la tekne comme dissimulée reste une constante de notre culture au point de nier l’importance de la technique dans la création artistique tout comme dans les métiers du jardin. C’est bien connu, les artistes n’ont qu’à attendre que l’inspiration leur tombe du ciel, à la grâce de Dieu, tout comme les paysans et les jardiniers, une fois les plantes plantées n’ont plus qu’à regarder pousser au bon vouloir de Dieu.

Le Paradis serait-il le premier endroit de Culture dans les deux sens du terme ?

Dans le domaine du paysage-espace ou du paysage-image occidental, il y a un avant et un après la Renaissance avec l’introduction de la vraisemblance dans la peinture et l’introduction du point de fuite dans la conception du jardin.

Château de Marmelont,
Brueghel de Velours

La révolution de la perspective est concentrée sur le regard, sur la formation rétinienne de la vision et elle trouve quasi-immédiatement deux champs d’applications : l’image et le paysage-espace (voir Gilles Clément et la perspective).

La peinture occidentale saisit le monde, le fige, le prend à bras le corps, le manipule dans le sens de travailler avec les mains. C’est pour cela que la perspective s’applique immédiatement après sa découverte au paysage-espace.

7 Paysage et regard
Le paysage est une affaire de regard. Le pays, c’est une quantité d’espace visible, le paysage c’est du pays regardé. C’est une pensée, une manifestation de soi-même. La photographie ou la peinture de paysage, ce n’est pas de la réalité restituée, c’est du regard montré. Existe-t-il une meilleure définition de la relation entre un jardin et la personne qui le crée, le restaure, l’entretient ?

Un présupposé est nécessaire à la naissance et à l’élaboration de ce nouveau regard sur le monde : la fin de la pensée animiste. En effet, ce regard antérieur sur la nature implique que les arbres, l’herbe, les rochers (...) ne sont plus doués d’une pensée, que nous définirions, en simplifiant, comme une pensée similaire à la nôtre. Ce regard implique la fin de cette forme anthropomorphique car, ce nouveau regard est un regard objectivant. Il fait de l’autre un objet, de convoitise ou non, cela est un autre débat. Toujours est-il que, contrairement, aux conceptions des peuples premiers, ce paysage n’est plus un acteur de sa transformation, de sa propre vie. Il subit un certain nombre d’évènements : tempête, sécheresse, maladie des plantes, destruction causée par la nature ou l’homme...

8 La multiplication des paysages au XIXe siècle
Est-elle la conséquence de la profonde transformation des campagnes provoquée par l’industrialisation de l’agriculture et l’invention de l’industrie et des usines liées à la montée en puissance du cheval-vapeur puis à l’apparition de l’électricité ? Ce paysage là, émergence du paysage moderne serait alors lié au désir de retenir ce qui s’enfuit, à la naissance d’une nostalgie, d’une mélancolie toute romantique.

Si l’on considère que le paysage inscrit la mortalité dans l’histoire de l’Art,5, mortalité liée à l’invention de l’Individu, le XIXe siècle avec l’envol de la laïcité est par essence l’aboutissement de cette invention qui débuta à la Renaissance. Cette destruction du paysage par l’industrialisation, est bien l’une des manifestations de la mort. Mort d’une certaine conception du religieux, mort d’une certaine conception de l’Homme. Simultanément, c’est la manifestation de la montée en puissance de l’Individu, l’une des fondements du XIXe siècle romantique. C’est donc l’invention d’une autre globalité, autant que l’on puisse parler de globalité individuelle qui vient à la rescousse en remplacement de la globalité divine.

« Pour ce qui est du beau dans la nature, c’est en dehors de nous que nous devons chercher un principe, mais pour le sublime, c’est en nous que nous devons en trouver un qui soit de la manière de penser propre à introduire le sublime dans la représentation de la nature. »6

« Le sublime en général est un effort pour exprimer l’infini, effort qui dans le monde des phénomènes ne trouve aucun objet qui se prête à la représentation... inaccessible, inexprimable à toute expression par le fini. [...] Un substantiel qui s’oppose à la totalité du monde phénoménal. »7

« Les artistes qui veulent exprimer la nature, moins les sentiments qu’elle inspire, se soumettent à une opération bizarre qui consiste à tuer en eux l’homme pensant et sentant. [...] Telle est l’école qui, aujourd’hui et depuis longtemps, a prévalu. [...] dans ce triomphe et cette prédominance d’un genre inférieur, dans ce culte niais de la nature, non épurée, non expliquée par l’imagination, je vois un signe évident d’abaissement général. »8

« Si tel assemblage d’arbres, de montagnes, d’eaux et de maisons, que nous appelons un paysage, est beau, ce n’est pas par lui-même, mais par moi, par ma grâce propre, par l’idée ou le sentiment que j’y attache. C’est suffisamment dire, je pense que tout paysagiste qui ne sait pas traduire un sentiment par un assemblage de matière végétale ou minérale n’est pas un artiste. »9

Et Baudelaire de continuer en fustigeant les copieurs en parlant de la poésie mais, cela pourrait tout autant s’appliquer à la peinture. « Ils prennent le dictionnaire de l’art pour l’art lui-même ; ils copient un mot du dictionnaire, croyant copier un poème. Or un poème ne se copie jamais : il veut être composé. Ainsi ils ouvrent une fenêtre, et tout l’espace compris dans le carré de la fenêtre, arbres, ciel et maison, prend pour eux la valeur d’un poème tout fait. »10

9 Paysage et mouvement
Dans la pensée occidentale, le paysage, justement à cause de la disparition de la pensée animiste, est pensé comme un objet statique au moins pour ce qui concerne les courtes durées à moins d’évènements accidentels et donc violents. Et, pour l’instant, nous n’avons pas évoqué la relation du paysage au mouvement et donc au son. Jean-Christophe Ruffin dans Check-point affirme « Le retour du silence, tandis que le corps était encore agité par la trépidation du diesel, était une véritable renaissance. Le monde environnant cessait d’être un paysage pour devenir un lieu, avec ses bruits légers, les chants d’oiseaux qui entraient par la vitre ouverte. » Il nous interroge ainsi sur les liens entre le paysage et le mouvement.

Cette interrogation concerne bien entendu le monde de l’automobile et des trains capables de circuler à des vitesses supérieures à 50 km/h. Rien à voir avec les 20 ou 30 km/h dignes d’un excellent cheval, ce qui était bien loin de concerner la majorité de ces animaux, et encore, pendant quelques paires d’heures. Cette différence de célérité entraînerait-elle l’apparition d’une différence entre un lieu et un paysage ? Le paysage où l’on circule à de telles vitesses ne serait-il plus qu’un lieu ?

© Hervé Bernard 2013-2017

Sources CNTRL, Littré et le Trésor de la Langue Française

- La chute d’Icare, Bruegel, Une Annonciation

- Le paysage, imagination du réel V2

- Peinture chinoise vs peinture occidentale : notes

Article publié par Hervé Bernard dans la revue Paysages écrits n°12