- Les sondages et les statistiques sont-ils une image ? À propos de l’absolument relatif 2/2 V2.0

,  par Hervé BERNARD dit RVB

1 L’addition soustractive : la disparation de l’un
Ce que l’opinion perçoit ce sont des rapports entre les choses. Elle les perçoit cependant de telle manière que ces choses (événements, réalisations, projets, découvertes, etc ...) peuvent trouver leur place dans le grand ordonnancement du monde qu’elle tient pour bon, juste et immuable.

Le rapport que l’opinion entretient avec le monde est basé sur celui qu’elle entretient avec elle-même. Celui-ci est fondamentalement tautologique en ce sens que l’opinion ne connaît et ne peut accepter que des choses à son image, c’est-à-dire devenues moyennes et impersonnelles, vidées de tout contenu expérimental et vécu,. Pour cela, il lui faut néanmoins transformer ces choses, ces expériences, en quelque chose d’acceptable par elle-même. La tautologie ici est le résultat d’un processus d’évidement de la signification au profit de la dénotation et de l’insignifiance.

L’opinion impose son règne au moyen d’une loi singulière qui semble fonctionner à des niveaux aussi divers, par exemple, que l’écriture, les comportements, le travail, la production, la transmission de l’information. Elle consiste en un phénomène simple d’accumulation associé à un phénomène d’évidement.

Des éléments, des signes le plus souvent, liés ou non avec l’élément de référence, vont être mis en relation avec lui de telle façon que sa place et son rôle puissent être déterminés au moyen d’une loi statistique. Ainsi, la particularité de l’élément de référence, qu’il soit événement vécu, expérience inédite, idée nouvelle, se voit enfouie dans la régularité imposée par la loi des grands nombres. Comme le fait remarquer A. Kolmogorov,. « la valeur épistémologique de la théorie des probabilités est fondée sur le fait que les phénomènes aléatoires engendrent à grande échelle une régularité stricte, où l’aléatoire a, d’une certaine façon, disparu. »1

Mais cette disparition de l’aléatoire devient le fait le plus important que s’il se double d’un évidement ontologique. En effet ces éléments auront été auparavant isolés, c’est-à-dire séparés du champ d’expérience auquel ils sont rattachés, et donc transformés en un signe pouvant être utilisé dans n’importe quelle comparaison, pour être transportés dans un autre domaine - on reconnaît là, la métaphore au travail - que leur seule présence suffira à légitimer. Car l’important pour l’opinion, c’est de produire de la légitimité. Elle est la puissance de capture et de régulation des forces susceptibles de participer à une entreprise de légitimation. Simplement, pour pouvoir servir, chaque élément, qu’il soit mot, concept ou idée, expérience ou connaissance, théorème ou élan de l’âme, doit, en quelque sorte, pour être transformé en signe échangeable, être évidé de la part d’expérience vécue, qui est, elle, communicable mais irrépétable, qu’il pourrait contenir. Une fois cette opération terminée, cet élément peut servir dans le jeu infini de la variation généralisée de ces termes vidés de leur signification, c’est-à-dire transformés en stéréotypes.

La fin de l’Homme

Cet évidement ontologique est le résultat de cette opération que l’on nommera l’addition soustractive. L’accumulation de signes sans référent autour d’un élément comme une armée de vampires lui suçant le sang et ne lui laissant aucune chance de s’en sortir vivant, sinon en acceptant de mener une sorte de vie par procuration dans le royaume désincarné des signes échangeables que gère l’opinion. Cette opération redouble celle que le Moi effectue « en privé » et qui consiste à ne reconnaître comme qualité à un objet quelconque que celles qu’il peut, en tant qu’autorité souveraine, lui appliquer de l’extérieur et lui retirer selon son bon vouloir. Mais lorsqu’il brocarde les journalistes, Musil montre combien il sait que le domaine privilégié de cette opération est celui de l’information.

2 La statistique ou la recherche de propensions aux habitudes, aux tendances...
C’est un changement de paradigme, non plus seulement sur les individus, mais sur ce qu’ils pourraient faire du pouvoir comme l’explique le philosophe Grégoire Chamayou dans son livre Théorie du drone qui montre que les frappes de drones se font sur des gens identifiés par un modèle de déplacement, d’activité (cf. De la fabrique des automates politiques). Chamayou montre bien que, par rapport au droit, nous sommes entrés dans une autre perspective : on n’identifie plus des gens, mais des formes de vies. Des formes de vies potentiellement terroristes pour les drones, des formes de vies qui ont certaines propensions à l’achat dans le marketing… “En fait, avec les Big Data, l’identification n’a plus beaucoup d’importance”, estime Antoinette Rouvroy.

La fin de l’Homme

« Pour on ne sait quelle impondérable raison, les journaux ne sont pas ce qu’ils pourraient être à la satisfaction générale,les laboratoires et les stations d’essai de l’esprit, mais le plus souvent, des bourses et des magasins. S’il vivait encore, Platon .. ./ ... serait sans doute ravi par un lieu où chaque jour peut être créée, échangée, affinée une idée nouvelle, où les informations confluent de toutes les extrémités de la terre avec une rapidité qu’il n’a jamais connue .. ./ ... Mais aussitôt que l’actualité de son retour serait passée, si monsieur Platon insistait pour mettre en pratique telle ou telle de ses célèbres idées qui n’ont jamais réussi à percer, le rédacteur en chef lui demanderait seulement de bien vouloir écrire sur ce thème un joli feuilleton pour la page récréative .. ./ ... et le rédacteur de ladite page ajouterait qu’il ne peut malheureusement pas accepter de collaborations de cet ordre plus d’une fois par mois, eu égard au grand nombre d ’autres écrivains de talent.  » (HSQ. II., p. 17 18)

Ce qui relève de la conception que les hommes se font d’un journal se retrouve dans celle qu’ils ont de l’écriture ou plus exactement dans le rapport qu’ils entretiennent avec les mots eux-mêmes .

«  Le monde de ceux qui écrivent et doivent écrire est plein de grands mots et de grandes notions qui ont perdu leur contenu. Les attributs des grands hommes et des grands enthousiasmes survivent à leurs prétextes, c’est pourquoi il y a toujours une quantité d’attributs de reste. Ils ont été créés un beau jour par un grand homme pour un autre grand homme, mais ces hommes sont morts depuis longtemps, et il faut utiliser les notions survivantes. C’est pourquoi l’on passe son temps à chercher des hommes pour des épithètes.  » (HSQ. II., p. 19)

L’addition soustractive est une opération de la perception. Elle consiste en une transformation du réel par des restes flottants et ayant, en gros, perdu leur signification, mais pas leur puissance évocatrice. Cette liberté du signe par rapport à tout référent le rend apte à investir n’importe quel objet. Il sert en cela les opérations du Moi sur le monde. De plus sa liberté qui est liberté de faire varier du ressemblant à l’infini, lui permet aussi d’inventer, de construire, de constituer, ses propres pseudo-référents, si jamais ils venaient à manquer. Ainsi verra-t-on cette époque si riche en grands esprits être celle qui, pour la première fois, dira d’un cheval de course qu’il est génial. Comment, dès lors que l’on ose encore prétendre vivre des expériences, ne pas éviter de se laisser vampiriser par des adjectifs et des qualités qui n’émanent pas de leur objet mais le recouvrent du voile illusion qu’elles ont elles-mêmes fabriqué ?

La fin de l’Homme

3 Analytique de la bêtise
Lorsque Musil écrit son essai De la bêtise en 1935 (E.,p. 296-318), il n’a plus qu’un seul objectif, achever L’homme sans qualités. Pour le reste, son œuvre est derrière lui et sa renommée quoi qu’importante auprès de certaines personnalités, demeure discrète. Volontairement resté en retrait du concert des grandes voix annonçant ou dénonçant le drame qui va emporter l’Europe, Musil n’en est pas moins conscient du danger et, à sa façon, il cherche à produire un diagnostic. Celui-ci est sans appel, quoique non sans espoir, dès lors que l’on serait capables de transformer notre manière de percevoir et de concevoir le monde.

L’analyse musilienne de la bêtise s’effectue sur un double front, celui de sa position parmi les autres modes de perception du réel et celui de son fonctionnement interne. Comme mode de perception, la bêtise a ceci de particulier qu’elle fonctionne à rebours de ce que percevoir implique. Percevoir, c’est appréhender le réel dans son étrangeté et comme étrangeté, ainsi que l’existence d’une distance entre le proche et le lointain, le familier et l’inconnu, la pensée et la réalité et c’est aussi chercher à parcourir la distance qui les sépare. Ce sont les buts, les motivations et les modalités de ce parcours qui permettront de distinguer entre intelligence et bêtise et non une différence d’essence entre elles qu’il faudrait repérer. Il y a plus, intelligence et bêtise cohabitent au point d’être, l’une pour l’autre, comme les deux faces d’une même médaille. La bêtise est une forme de l’intelligence, car comme elle, elle cherche à parcourir la distance qui sépare le moi du monde, et le sentiment d’une appartenance de l’impression d’une étrangeté. Simplement, le programme de la bêtise est d’abolir cette étrangeté. Il est aussi celui bien compris de l’intelligence, en ce qu’elle vise, par l’intermédiaire de la faculté de connaître et de la science en général, à réduire cette étrangeté en ramenenant l’inconnu à du connu ou du moins à du connaissable.

C’est autour de ce noyau singulier de l’étrangeté que se noue l’un des aspects incontournables de la bêtise, son lien avec la peur et son attirance pour les convenances. Si la bêtise veut du ressemblant, c’est parce qu’elle voit dans chaque difficulté non un problème à résoudre et pour la solution duquel il faudrait mobiliser énergie et intelligence, mais un trouble, un obstacle, un danger. La peur naît de l’incapacité à évaluer un danger, à le transformer en problème, et à le considérer alors comme susceptible d’être résolu. C’est pourquoi : « la représentation la plus courante que nous nous en faisons (de la bêtise) semble être celle de l’abdication devant les tâches les plus diverses, donc celle d’un manque physique et intellectuel en général. » (E., p. 305)

Ce trouble, elle sait l’identifier et le repérer mais ne le comprend pas autrement que comme écart à l’équilibre, frange de hasard et d’aléatoire dans les parages de l’ordre, danger donc qui comme tel doit être réduit, annihilé, détruit. Et pour cela, les moyens importent peu. La bêtise se manifeste là où l’indifférence vaut pour toute tentative de réflexion sur les moyens à adopter face à un problème ou un danger. Il y a, pour la bêtise, une sorte de prédétermination des moyens et d’univocité des fins. Tout est bon, pourvu que l’ordre soit respecté, rien n’est bon de ce qui le trouble. La définition de cet ordre doit, autant que faire se peut, rester la plus vague, la plus implicite et la moins analysée possible et ressembler le plus possible à l’image qu’en donne la morale dominante à une époque donnée.

Or, ce qu’identifie Musil comme un des éléments constitutifs de la bêtise, c’est précisément qu’elle “est une faute contre le sentiment - puisque La brutalité en est une ! Ce qui nous ramène tout droit dans la direction de ce « trouble de l’équilibre affectif’ auquel on avait pu faire allusion plus haut sans lui trouver d’explication2. Cette discordance dans “le rapport de l’affect et de 1’l’intelligence tels qu’ils se retrouvent combinés dans la »bêtise appliquée« (E., p. 305), on peut la comprendre comme un simple symptôme et y voir le moteur de la bêtise. Comme symptôme, elle traduit »l’ignorance de ce qu’est l’esprit" (E., p. 305), en tant que cœur de la bêtise, elle fait de toute inconvenance l’ennemi éternel.

Si la bêtise semble ne pas pouvoir exister dans les parages de l’esprit, elle ne cesse pourtant de chasser sur son territoire. C’est là qu’elle se révèle d’ailleurs la plus dangereuse. Car elle n’est pas passive, bien au contraire, elle ne cesse de s’agiter, et sa manière de le faire non seulement la trahit mais révèle la loi de son fonctionnement qui n’est rien d’autre que l’addition soustractive déployée dans toute son ampleur.

4 Postface
« Les faits, la réalité matérielle et immatérielle, nous arrivaient en chiffres et en pourcentages, les chômeurs, les ventes de voitures et de livres, les probabilités de cancer et de mort, les opinions ‘favorables’ et ‘défavorables’. »
« Les chiffres ne disaient rien d’autre que la fatalité et le déterminisme. »
Annie Ernaux dans Les années, roman publié en 2008

Crédits :
Texte et illustrations Hervé Bernard 2014
Les références et citations des ouvrages de Musil sont extraites de l’essai La Cuisson de l’homme, Essai sur l’œuvre de Robert Musil de Jean-Louis Poitevin

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