- Musique et cinéma (2)

,  par Hervé BERNARD dit RVB

« La musique de cinéma n’est pas faite pour être entendue : très peu d’indications musicales dans les scénarios. Certes, il n’est pas douteux qu’il y ait dans un film des situations où la parole doit se trouver au premier plan et où l’exécution des figures musicales de premier plan ne pourrait donc être que nuisibles. Il faut admettre, en outre que de telles situations pourraient fort bien avoir besoin d’un complément acoustique, de ce qu’on appelle « une sonorité de coulisse ». […] Il devient particulièrement problématique d’utiliser en ces endroits des morceaux de musique qui passeraient soi-disant inaperçus. […] Mais quand on utilise en ces endroits une musique qui ne doit pas être remarquée -quoique qualifiée de vraie musique-on agit comme il est dit dans la comptine « je me dessine un barbe […] afin que nul ne l’aperçoive ». […] Dans la pratique, quand on exige que la musique passe inaperçue, c’est qu’il s’agit généralement non d’une musique proche du bruitage mais de banalités pures et simples. La musique doit alors passer inaperçue comme le pot pourri d’airs de La bohême au café-concert. […] La musique devrait intervenir méthodiquement dès le scénario, et la question de savoir si elle doit entrer ou non dans le champ de la conscience en fonction des exigences dramatiques concrètes dudit scénario. Interrompre l’action et faire entendre alors un morceau de musique dans toute son ampleur, cela peut être un moyen artistique extrêmement important. » Une musique distantiative : permet à l’auditeur de concentrer son attention sur l’essentiel du déroulement, sur la situation générale. Alors la musique est exactement à l’opposé de ce qu’on l’en attend d’habitude : elle n’est pas l’expression d’un sentiment privé mais une prise de distance par rapport à la sphère du privé.

L’illustration : « La musique doit suivre et illustrer les événements visuels, ou par imitation directe ou par la recherche de clichés susceptibles d’être associés avec l’atmosphère et le contenu des images qui apparaissent à l’écran. De ce point de vue la nature est privilégiée. […] Certes l’illustration musicale ne constitue qu’une possibilité dramaturgique parmi d’autres, mais elle a été sollicitée avec tant d’exagération qu’il est nécessaire de lui accorder un temps de répit ou, au moins, la plus grande attention et le plus grand soin. Et ce sont justement ces qualités qui manquent à la pratique dominante. Dans la mesure même ou la musique se déclenche au seul mot-clé de nature, elle est rabaissée au rang d’artifice bon marché, destinée à créer une atmosphère, et ce type d’association est si familier que, depuis longtemps, il n’illustre plus rien de précis ; il ne fait que susciter automatiquement la réflexion : « Tiens maintenant ça se passe dans la nature ». […] « Mais dans un film l’image et le dialogue poussent l’explication à l’extrême, une musique conventionnelle ne saurait rien y ajouter, elle tendrait plutôt à l’amoindrir, car de tels effets standardisés restent toujours de beaucoup inférieurs au contenu bien définis des scènes des films, aussi mauvais fut-il. Mais si cette fonction d’explication est abandonnée en raison de son caractère superflu, la musique ne devrait pas accepter d’accompagner sans précision ce que l’image montre avec précision, elle devrait accomplir sa mission propre, même s’il s’agit -chose toujours problématique- de créer un « atmosphère » en renonçant à toute redondance par rapport à ce qui est de toute façon l’évidence. […] Des mélodies jouées à la flûte contraignant le chant de l’oiseau à entrer dans un accord de neuvième sont totalement superflues.

Utilisation de clichés musicaux : […] « moyens artistiques, qui à leur apogée, étaient plutôt conçus pour leur effet excitant et ne procédaient pas de la construction, qui se sont émoussés et usés avec une rapidité extraordinaire. […] « Le développement de la musique d’avant-garde a crée dans les trente dernières années un réservoir inépuisable et non encore entamé de possibilités nouvelles au plan du matériau sonore. Il n’y a aucune raison objective pour qu la musique au cinéma ne les utilise pas. »

La musique de cinéma. Adorno et Eisler