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- Image et ressemblance (9)

L’image, c’est la différence

Dans le sumbolon (morceau de terre cuite brisé en deux dont chaque morceau est conservé par deux familles vivant dans des lieux distants. Ces morceaux servent de signe de reconnaissance par-delà les évolutions physiques de leurs détenteurs qui lors de leur rencontre reconstituent ce puzzle. Ce sumbolon est, en quelque sorte, une garantie d’identité, d’appartenance à une branche alliée. L’importance de cette garantie est d’autant plus grande qu’il est possible d’hériter de ce sumbolon et de tracer ainsi des alliances non seulement dans l’espace, mais aussi dans le temps. Regard sur l’image p 284-285), c’est la différence qui produit l’identité : l’appartenance à la même pièce. C’est parce que les deux morceaux du symbolon sont différents qu’ils peuvent s’assembler pour constituer le même objet. En fait, ils nous paraissent différents mais cette différence cache une forme d’identité, celle de la symétrie : les points d’assemblage sont en symétrie puisqu’ils reconstituent une fois assemblés un seul et même tesson. Les creux d’un morceau sont ressemblants aux reliefs de l’autre morceau et inversement. Leur ressemblance, celle qui leur permet de s’assembler, est constituée de leur différence au sens mathématique de ce terme.

La force de la métaphore, de la métonymie, de la parabole est dans leur différence avec l’objet ou l’histoire décrite. C’est cette différence qui permet d’affirmer, d’aiguiser et de dérouler le fil de la comparaison. C’est par la différence que ces figures de style mettent en valeur la ressemblance. Différence et ressemblance sont les deux versos d’un même miroir. Les différences et les ressemblances entre les deux éléments de la métaphore, de la parabole sont les creux et reliefs du sumbolon.

Valoriser la ressemblance aux dépends de la différence, c’est détruire l’image. Il n’y a de ressemblance que dans la différence, sans la différence, nous sommes dans la fusion. C’est cette différence qui permet d’assembler le représenté et le représentant.

Ainsi, c’est parce que Narcisse ne se reconnaît pas dans son reflet qu’il en tombe amoureux. C’est parce qu’il ne voit pas la parfaite identité entre son reflet et lui-même. C’est cette absence de différence qui est « mortelle » car elle conduit à la folie de la fusion. Une autre version de cette mythologie précise que, dans son reflet, il croit reconnaître sa sœur jumelle morte précocement. Dans les deux cas, c’est parce qu’il est aveugle à la différence entre sa sœur et son reflet ou entre lui son reflet qu’il se noie. Dans le première hypothèse, ce point aveugle, le foyer optique de la symétrie, est la douleur d’avoir perdu cette sœur ou encore un sentiment d’incomplétude. Dans le second cas, ce point aveugle est constitué par une auto-admiration sans borne.

Cependant, lorsque nous racontons l’histoire de Narcisse, la plupart du temps nous omettons de parler de la nymphe Écho. [cf ci-dessous] Pourtant, elle est fondamentalement le pendant de l’histoire de Narcisse. En tout cas, elle en est le pendant du point de vue de l’image. Cette charmante jeune fille eut le malheur de tomber amoureuse de Narcisse. On ne pouvait difficilement tomber plus mal. Et comme les chansons l’affirment, les histoires d’amour finissent mal en général et cet amour là, finit particulièrement mal. En effet, Écho le cœur brisé par Narcisse s’enfuit et dépérit solitaire dans une grotte. Toujours selon la légende, elle maigrie tellement que ses os disparurent totalement ou plus exactement se transformèrent en pierre. Elle se métamorphosa alors en une source et il ne lui resta que sa voix.
Outre le fait qu’Écho pourrait-être la première anorexique de l’histoire de l’humanité, on notera un parallèle intéressant entre Écho et Narcisse. La première aventure narre l’histoire d’une voix qui répète inlassablement celle des autres dans une scansion incomplète car cette scansion ne concerne que la fin de la dernière phrase prononcée par l’autre.

Cette voix, en quelque sorte, est à l’image de la voix et des propos des autres même si cette identité n’est que partiel et partial. Partiel et partial car elle ne concerne que la fin de la dernière phrase, quelque soit la longueur du propos émis par l’autre.

La seconde aventure, celle de Narcisse narre l’histoire d’un amoureux de sa propre image. Chacun des personnages de ces deux aventures, à leur manière, souffrent l’un et l’autre d’une déficience d’image. En effet, la première ne peut être que l’image des autre certes dans une incomplétude fondamentale tandis que le second ne peut voir que sa propre image qui lui fait oublier les autres . Écho est particulièrement bien placée pour savoir que Narcisse ignore autrui. Cette incapacité narcissique à voir les autres, Écho en a payé le prix fort attendu que Narcisse fut incapable de reconnaître l’amour d’Écho.

La première image, celle d’Écho est beaucoup trop incomplète pour permettre une identification. Elle ne permet que d’identifier un écho, une résonance ; la seconde, celle de Narcisse et beaucoup trop ressemblante. La première souffre de carence, la seconde d’absence de carence.
C’est la différence entre l’image et le réel qui permet à l’image d’exister. Quand il y a identité, nous sommes condamnés à mort ou à la folie.

Narcisse et Écho (3, 339-510)
[…]
En effet, à ses quinze ans, le fils du Céphise avait ajouté une année et pouvait passer pour un enfant ou pour un jeune homme. Nombre de jeunes garçons, nombre de filles le désiraient, mais il avait, alliée à sa tendre beauté, tant de dureté orgueilleuse, que ni les garçons, ni les jeunes filles ne purent l’émouvoir. Un jour qu’il poussait vers ses filets des cerfs apeurés, une nymphe à la voix sonore l’aperçoit ; devant un interlocuteur, elle ne sait ni se taire ni parler la première, c’est Écho, « la résonnante ». Jusqu’alors, Écho était un corps, non une simple voix, et pourtant, cette bavarde ne se servait pas autrement de sa bouche que maintenant : elle ne pouvait que répéter les tout derniers mots d’une longue phrase. C’était là l’œuvre de Junon : en effet, comme souvent, dans la montagne, Junon risquait de surprendre des nymphes couchées avec son Jupiter, / Écho, avec sagacité, retenait la déesse par un long entretien / pour permettre aux nymphes de fuir. La Saturnienne s’en aperçut / et dit : « Sur ta langue qui m’a abusée, tu auras seulement / un pouvoir réduit et un usage très limité de ta voix ». / Elle exécute ses menaces. Toutefois, la nymphe répète les sons / qui terminent une phrase, et reproduit les mots qu’elle a entendus. / Or, donc, dès qu’elle vit Narcisse errant dans des terrains vagues, / elle brûla d’amour pour lui et se mit à le suivre à la dérobée. / Et plus elle le suit, plus elle brûle en approchant la flamme : / ainsi le soufre dont on a enduit le sommet des torches / capte avec vivacité la flamme qu’on approche. / Que de fois elle a voulu t’aborder avec des mots caressants / et t’adresser de tendres prières ! Sa nature s’y refuse, / ne lui permet pas de commencer ; mais, elle est prête, chose permise, / à attendre les sons auxquels elle renvoie ses propres mots.

Un jour, le jeune homme, séparé de ses fidèles compagnons, avait dit : « Il y a quelqu’un ? », et Écho avait répondu « quelqu’un ». / Stupéfait, et tout en dirigeant partout ses regards, / « Viens », crie-t-il d’une voix forte ; elle renvoie un appel à son appel. / Il se retourne, et ne voyant venir personne, il reprend : / « Pourquoi me fuis-tu ? », et entend autant de mots qu’il a prononcés. / Il continue et, abusé par ces voix qui semblent se répondre, / « Rejoignons-nous », dit-il, et Écho, qui jamais ne pourrait avoir / son plus agréable à renvoyer, répondit : « Rejoignons-nous ». / Enchantée par ses paroles, elle sortit de la forêt / pour aller entourer de ses bras le cou tellement désiré ; / Mais lui, il s’enfuit et dans sa fuite dit : « Enlève tes mains / qui me serrent ! Je mourrai avant que tu ne disposes de moi » ; / elle ne put que répondre : « que tu ne disposes de moi » ! / Rejetée, elle se cache dans les bois, dissimule sous les feuilles / son visage honteux et, depuis lors, vit solitaire dans des grottes. / Pourtant son amour persiste, accru par la douleur du rejet. / Les soucis épuisent son pauvre corps qui ne trouve pas le sommeil ; / la maigreur plisse sa peau et toute la sève de son corps / disparaît dans l’air. Il ne lui reste que la voix et les os : / sa voix subsiste, et on dit que ses os ont l’aspect de la pierre. / Depuis, elle se cache dans les forêts, invisible dans la montagne, / mais tout le monde l’entend : elle est le son qui vit en elle. [...]

Métamorphose de Narcisse (3, 402-510)
[...]
Ainsi Narcisse s’était-il joué d’Écho et d’autres nymphes / issues des eaux ou des montagnes, de même que de groupes de garçons ; / un jour l’un d’eux, qu’il avait dédaigné, levant les mains vers le ciel : / « Puisse-t-il tomber amoureux lui-même, et ne pas posséder l’être aimé ! », / avait-il dit. La déesse de Rhamnonte approuva cette juste prière. / Il existait une source limpide, aux ondes brillantes et argentées ; / ni bergers ni chèvres paissant dans la montagne / ni autre troupeau ne l’avaient touchée ; nul oiseau, / nulle bête sauvage, nul rameau mort ne l’avaient troublée. / Elle était entourée d’un gazon nourri de l’eau toute proche, / et cet endroit, la forêt ne laisserait aucun soleil l’échauffer. / Ici l’enfant, épuisé par une chasse animée sous la chaleur, / se laisse tomber, séduit par l’aspect du site et par la source, / et tandis qu’il désire apaiser sa soif, une autre soif grandit en lui : / en buvant, il est saisi par l’image de la beauté qu’il aperçoit. / Il aime un espoir sans corps, prend pour corps une ombre. / Il est ébloui par sa propre personne et, visage immobile, / reste cloué sur place, telle une statue en marbre de Paros. / Couché par terre, il contemple deux astres, ses propres yeux, / et ses cheveux, dignes de Bacchus, dignes même d’Apollon, / ses joues d’enfant, sa nuque d’ivoire, sa bouche parfaite / et son teint rosé mêlé à une blancheur de neige. / Admirant tous les détails qui le rendent admirable, / sans le savoir, il se désire et, en louant, il se loue lui-même ; / quand il sollicite, il est sollicité ; il embrase et brûle tout à la fois. / Que de fois il a donné de vains baisers à la source fallacieuse, / que de fois il a plongé ses bras au milieu des ondes / pour saisir la nuque entrevue, sans se capturer dans l’eau ! / Il ne sait ce qu’il voit, mais ce qu’il voit le consume, / et l’erreur qui abuse ses yeux en même temps les excite. / Naïf, pourquoi chercher en vain à saisir un simulacre fugace ? / Ce que tu désires n’est nulle part ; détourne-toi, tu perdras / ce que tu aimes ! Cette ombre que tu vois est le reflet de ton image : / elle n’est rien en soi ; elle est venue avec toi et reste avec toi ; / avec toi elle s’éloignera, si du moins tu pouvais t’éloigner ! / Ni le souci de Cérès, ni le besoin de repos ne peuvent / le tirer de cet endroit ; mais, couché dans l’herbe sombre, / il contemple d’un œil insatiable cette beauté trompeuse / et ses propres yeux le perdent ; se soulevant légèrement, / il tend les bras vers les forêts qui l’entourent et dit : / « Ô forêts, est-il un être qui ait vécu un amour plus cruel ? / Vous le savez, vous qui avez si bien caché tant d’amants. / Vous souvenez-vous, puisque vous vivez depuis tant de siècles, / que, durant cette longue période, quelqu’un se soit ainsi consumé ? / Il me plaît et je le vois ; mais ce que je vois et qui me plaît / je ne puis l’atteindre pourtant ; si grand est l’égarement d’un amant. / Et raison de plus à ma douleur, il n’y a pour nous séparer / ni vaste mer, ni route, ni monts, ni murailles aux portes closes ; / un peu d’eau nous fait obstacle ! Lui aussi souhaite mon étreinte : / car chaque fois que j’ai tendu mes lèvres vers les eaux limpides, / chaque fois il se tend vers moi, le visage tourné vers le haut. / Je crois pouvoir le toucher : un très mince filet d’eau sépare les amants. / Qui que tu sois, viens ici ! Pourquoi me décevoir, enfant sans pareil ? / Où t’en vas-tu quand je t’appelle ? Certes, ce ne sont ni ma beauté / ni mon âge que tu fuis, moi que même des nymphes ont aimé ! / Ton aimable visage me promet je ne sais quel espoir, / et, lorsque je tends les bras vers toi, spontanément tu tends les tiens, / à mes sourires, tu souris en retour ; souvent même j’ai vu tes larmes / quand je pleurais ; d’un geste de la tête, tu réponds à mes signes / et pour autant que je le devine au mouvement de tes jolies lèvres, / tu renvoies des mots qui ne parviennent pas à mes oreilles ! / Cet être, c’est moi : j’ai compris, et mon image ne me trompe pas ; / je me consume d’amour pour moi : je provoque la flamme que je porte. / Que faire ? Me laisser implorer ou implorer ? Que demander, du reste ? / L’objet de mon désir est en moi : ma richesse est aussi mon manque. / Ah ! Que ne puis-je me séparer de mon corps ! Vœu inattendu / de la part d’un amant : je voudrais que s’éloigne l’être que j’aime. / Déjà la douleur m’ôte mes forces, le temps qui me reste à vivre / n’est pas long, et je m’éteins dans la fleur de l’âge. Du reste, / la mort ne m’est pas pénible : dans la mort, je cesserai de souffrir. / Cet être que j’aime, je voudrais qu’il ait vécu plus longtemps ; / maintenant unis à deux par le cœur, nous mourrons d’un seul souffle. » / Il parla et, privé de bon sens, il revint vers la même image, / troublant l’eau de ses larmes, et, avec l’agitation de la fontaine / la forme s’obscurcit ; lorsqu’il la vit disparaître, il s’écria : / « Où t’enfuis-tu ? Reste, cruel, n’abandonne pas ton amant !, / qu’il me soit permis de contempler ce qu’il m’est impossible / de toucher, et de nourrir ainsi ma misérable folie ! » / Et tout en pleurant, il fit tomber le haut de son vêtement / et frappa sa poitrine dénudée de ses mains marmoréennes. / Les coups portés donnèrent à son torse une teinte rosée ; / ainsi souvent des fruits, pâles d’un côté, rosissent de l’autre, / ainsi d’habitude les grappes de raisin aux tons changeants / se colorient de pourpre, déjà avant d’être mûres. / Dès qu’il se vit ainsi dans l’onde redevenue lisse, / il ne le supporta pas plus longtemps ; comme la cire blonde / se met à fondre près d’un feu léger et comme le givre du matin / se dissipe sous un tiède soleil, ainsi, exténué par son amour, / il se dissout et peu à peu devient la proie d’un feu caché. / Déjà son teint n’a plus une blancheur mêlée de rose ; / la vigueur et les forces et tout ce qui naguère charmait la vue, / et le corps, qu’autrefois avait aimé Écho, tout cela n’existe plus. / Écho pourtant, malgré sa colère et ses souvenirs, compatit / en le voyant, et chaque fois que le pauvre enfant disait « hélas », / elle répercutait ses paroles, en répétant « hélas » ; / et lorsque de ses mains il s’était frappé les bras, / elle aussi renvoyait le même bruit de coup. / L’ultime parole de Narcisse, regardant toujours vers l’onde, fut : / « Hélas, enfant que j’ai aimé en vain ! », et les alentours renvoyèrent / autant de mots, et quand il dit « adieu », Écho aussi le répéta. / Il laissa tomber sa tête fatiguée dans l’herbe verte, / la mort ferma les yeux qui admiraient encore la beauté de leur maître. / Même après son accueil en la demeure infernale, / il se contemplait dans l’eau du Styx. Ses sœurs les Naïades / se lamentèrent et déposèrent sur leur frère leurs cheveux coupés. / Les Dryades pleurèrent ; Écho répercuta leurs gémissements. / Déjà elles préparaient le bûcher, les torches et le brancard funèbres : / le corps ne se trouvait nulle part ; au lieu d’un corps, elle trouvent / une fleur au cœur couleur de safran, entourée de pétales blancs.

In Ovide, Métamorphoses, livre III (Trad. et notes de A.-M. Boxus et J. Poucet, Bruxelles, 2006) Légendes thébaines (3) : Narcisse et Écho (3, 339-510) et Métamorphose de Narcisse (3, 402-510)

Ovide, Métamorphoses, livre III, texte intégral

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