Regard sur l’image

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- Interroger ou fabriquer l’image

,  par Hervé BERNARD dit RVB

Au carrefour des technologies de toutes natures, il interroge depuis 40 ans le monde et même le cosmos pour en donner une représentation originale et diversifiée.
Humaniste des temps modernes, Hervé Bernard, alias « RVB », transmet autant qu’il expérimente, sur le web comme par les livres, en conférences comme en stages.
À la convergence de la science et de la poésie, rencontre avec un artiste doublé d’un théoricien.

Comment avez-vous perçu l’arrivée des technologies numériques en 1983 ?
Hervé Bernard - Une agence Pôle emploi cherchait un informaticien connaissant la mise en page ou un maquettiste avec une expérience informatique, je ne me souviens plus très bien. À l’époque, cela ne se trouvait pas, mais je correspondais plus ou moins au profil. J’ai été sélectionné à la suite d’une formation de photographe et de maquettiste reçue à l’école Saint-Luc de Tournai en Belgique, section Communication visuelle, option Photographie.

Pendant trois ans, j’ai fait de la conception d’écran pour le Minitel, mais aussi de la hotline et du rédactionnel, ce qui m’a permis de mettre un pied dans le journalisme technique au sein de la revue Micro System, en me spécialisant sur les techniques de l’image.

Comment organisez-vous votre production ?
Il y a deux axes dans mon activité. C’est d’abord la photographie dans la continuité de ce qu’on appelle le reportage, comme le sujet sur le Jardin des Tuileries ou celui de ’’L’Écume de la Terre« qui traite de l’eau et du paysage. L’ autre versant de mon travail s’ouvre au photomontage comme dans »Scénario pour Gaïa« . Tous ces montages sont construits à partir de photographies de la Terre prises depuis l’espace, mais inscrites en des thèmes environnementaux. Pour La Spirale », j’ai illustré la nouvelle d’ltalo Calvino qui traite de l’invention de la vision par le monde du vivant, depuis la paramécie pour arriver à la complexité de l’œil humain. Un texte littéraire, mais tout à fait rigoureux sur le plan scientifique, et là, mes images se trouvent à la frontière de la photographie, du photomontage et de la peinture.

Entre l’approche théorique des outils et le plaisir esthétique de photographier, où irait votre préférence ?
Je n’ai pas de préférence, l’interaction se fait naturellement. Lorsque j’ai commencé à écrire sur l’image numérique, je me suis toujours dit que je ne m’intéresserais à la 3D qu’à partir du moment où il n’y aurait plus de programmation, plus de code informatique à fabriquer. La photo et l’impression 3D, c’est une autre manière de parler du point de vue qui, de la feuille du dessinateur s’étend à la sphère de l’observateur. Je travaille aussi à intégrer l’impression 3D dans mes sculptures ou dans mes photographies.

Que retirez-vous des résidences d’artistes qui vous ont été offertes, à Amsterdam en 2011 ou au Hakka Cultural Center de Taïwan en 2019 ?
Le plaisir de rencontrer des personnes différentes, de travailler sur des sujets différents. À Amsterdam, j’ai prolongé mon travail sur Paris inondé ; à Taïwan, j’ai approfondi mes recherches sur le paysage. Plus qu’une découverte, la résidence constitue pour moi une continuité, naturelle, de ma création.

Comment s’opère le choix d’une technologie ou d’une autre pour traiter des sujets aussi généraux et contradictoires que la sécheresse et la montée des eaux ?
Je ne raconte pas la même histoire dans un photomontage et dans une photo de paysage. Le point de vue, la manière peuvent changer, mais le sujet reste essentiel, contrairement à l’utilisation de certains procédés qui peuvent faire l’essentiel de la trace d·un artiste, comme on l’a vu avec le Polaroïd qui se réduit à une signature technique.

Comment situer ces deux films, Vive le bonheur qui conjugue en 2020 la beauté des images avec le récit apaisant d’une voix féminine et Retour de vacances qui mélange en 2022 le son d’une alarme et de babillements enfantins à un environnement de friches, de décharge et de béton ?
Il n’y a pas de contradiction. Mon vrai sujet c’est le vivre-ensemble, qu’il s’agisse de la série sur les caméras de télésurveillance ou de la question de l’environnement. Il y a deux manières d’en parler, le discours catastrophiste qui annonce le désastre écologique inéluctable et qui présente tout effort comme inutile, et le constat de la beauté de notre planète qui promet sa préservation au prix d’une somme d’efforts individuels. Je ne suis ni optimiste ni pessimiste, ce débat ne m’intéresse pas. Je récuse la diabolisation, c’est pourquoi aucun lieu n’est indiqué dans ma série ’’L’Écume de la Terre". Je ne désigne personne, nous sommes tous dans le même bateau et nous commettons tous des erreurs.

Il était une fois dans les Tuileries montre une parodie du film de Sergio Leone sur la musique culte d’Ennio Morricone. Le pastiche peut-il devenir pertinent ?
Ce film n’est qu’un des aspects de mes trente ans de photographie dans ce jardin. Il appartient aussi à la série « Hommage à ... » qui évoque des thèmes ou des personnalités, comme Andy Warhol, Ennio Morricone ou encore la chute d’lcare. Cette dernière image est un hommage au mythe, au tableau de Brueghel, auquel j’ai par ailleurs consacré un « Eye tracking » qui montre comment notre regard explore cette peinture. Les Tuileries, c’est aussi Empreintes, un film écrit à quatre mains avec Marco Martella et présenté au Cannes ShortFilm Corner 2015.

Entre le son, la chimie et l’électronique, quel médium vous semble le plus apte à traduire votre vision du monde réel ?
Aucun des trois, toute technique a ses contraintes et ses limites. Je suis par nature curieux et j’aime explorer.

Comment définiriez-vous les attentes des auditeurs de vos conférences et des stages que vous organisez ?
Tout dépend du contexte dans lequel le stage s’inscrit. Quand Adobe me demande de faire une conférence, je sais que le public sera constitué de professionnels ou d’amateurs avertis. Si je fais une formation dans une école pour des élèves de 5e, j’éveille des enfants à la question fondamentale du point de vue, non seulement dans la photographie mais dans la vie. Pour l’école MJM, la responsable était intéressée par mon parcours de créateur visuel et de théoricien de l’image. Pour la formation professionnelle de l’École nationale de la magistrature, j’ai préparé un cours d’analyse d’image mais aussi des documents sur le fonctionnement de la perception visuelle.

Qu’est-ce qui vous inspire le plus, la beauté de notre Terre ou l’apocalypse écologique qu’on lui prédit ?
Le manichéisme ne m’intéresse plus car il empêche de penser. Catégoriser fige la pensée et ce comportement conduit à un discours sans nuances alors que notre monde demande des solutions plurielles, hybrides et modulables.

Propos recueillis par Hervé Le Goff


 Regard sur l’image, un ouvrage sur les liens entre l’image et le réel.
350 pages, 150 illustrations, impression couleur, Format : 21 x 28 cm,
EAN 13 ou ISBN 9 78953 66590 12,
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- Qu’est-ce que la représentation ? qu’est ce que la ressemblance ? En guise d’éditorial I