Regard sur l’image

Accueil > Français > Image et société > Faire des dieux > Black Box + Boîte Noire = Black Museum, Première Partie

Black Box + Boîte Noire = Black Museum, Première PartieFaire des Dieux, séminaire XVIII

,  par Hervé BERNARD dit RVB

Black Box + Boîte Noire = Black Museum

La vidéo est en cours de réalisation, elle sera postée dans le courant de ce WE

L’action des algorithmes et des programmes sur le champ narratif prend la forme d’une triple tentative de destruction : des possibilités de vie, des affects et de la mémoire.

L’épisode de Black Mirror intitulé Black Museum (S4 E6 - 2017) constitue une synthèse particulièrement puissante de ces enjeux. Une analyse détaillée permettra de dresser un tableau final des enseignements que l’on peut extraire de cette série qui a su révéler la tragédie sans appel dans laquelle le jeu généralisé et les appareils nous entraînent. Car rien de ce qui arrive et que nous semblons désirer au plus haut point, ne correspond à ce que nous espérions ou attendions. Le monde qu’invente pour nous le jeu généralisé est pensé et réalisé en vue de la soumission des affects, des corps et des mémoires par leur conversion en souffrance pure.

Introduction

Faire ou défaire des dieux
Il pourrait sembler que nous nous soyons éloignés ces dernières séances du propos originel synthétisé dans la formule « faire des dieux », et c’est vrai dans la mesure où ce qui apparaît à travers l’analyse des épisodes de Black Mirror, c’est plutôt une entreprise générale consistant à défaire pour ne pas dire détruire les dieux et plus encore la possibilité même de l’accès au dieu, accès individuel comme collectif d’ailleurs.

Mais on peut aussi prendre acte du fait que ce que les épisodes de Black Mirror mettent en scène, c’est le remplacement de ce qui avait pris la place des dieux, la conscience, par une nouvelle forme de psychisme, celui qui est comme « généré » par l’adaptation des anciens sujets conscients aux règles imposées par le jeu généralisé.

Et ce que parvient à accomplir le jeu généralisé, c’est à absorber l’intégralité de ce qui constituait le sujet conscient et surtout la part de lui qui à la fois le constitue et est par lui la plus difficilement contrôlable, ses affects.

Puissances des affects
On a déjà plus qu’aperçu que les affects étaient les vecteurs de l’existence qui se découvre et se sait existence. Les affects sont ce qui motive les parties, au double sens du terme, celle que l’on joue et un morceau d’une totalité fut-elle inaccessible en tant que telle. Chaque épisode de Black Mirror est une sorte de partie du jeu généralisé et dans ce jeu généralisé, mais l’épisode intitulé Black Museum concentre en lui non tant la totalité des aspects de la question des affects que le coeur de ce qui les constitue. Ainsi on peut y découvrir la manière dont quels que soit la partie ou l’épisode, les affects y jouent à la fois le rôle de moteur et celui de cible.

En effet, il a déjà été possible de comprendre que dans Black Mirror, les affects, Joie Tristesse Désir si l’on s’en tient aux trois affects fondamentaux posés par Spinoza [1] et dont tous les autres, qui en découlent et en constituent des variations, sont les forces intérieures aux individus qui poussent ceux qu’ils habitent, nous tous les humains donc, à se soumettre aux injonctions qu’ils pensent venir d’eux-même alors qu’elles sont, le plus souvent sinon des ordres du moins des formes de comportement que leur imposent, une société, ou des ordres absurdes provenant du jeu généralisé, ou souvent, comme le montre bien Black Mirror, un « savant » mélange des deux.

Mais ces injonctions et ces ordres lorsqu’ils sont émis par le jeu généralisé n’ont finalement qu’un seul but : tenter de contraindre les sujets à renoncer à leurs affects ou si l’on veut à la diversité des leurs affects, pour accepter de se soumettre aux règles nouvelles du jeu qui impliquent en fait une seule chose : le renoncement à sa singularité, et donc à la diversité de ses affects et sa soumission aux deux affects principaux que sont la peur ou le terreur et le désir de prolonger et dépasser les intensité maximales déjà vécues, de faire des affects des éléments porteurs de violence.

La douleur extrême comme affect fondamental
L’épisode autour duquel on va concentrer la réflexion d’aujourd’hui, Black Museum, traite de ce sujet central, même si des histoires annexes viennent se greffer sur l’enjeu premier. Ce sujet, c’est la douleur et en particulier la douleur extrême comme modalité ultime de la « sensation » ou comme figure ultime de ce qui affecte un individu. Cette douleur extrême remplace donc et vaut pour tous les affects.

On voit qu’on se retrouve très loin de la perspective spinoziste, et pourtant on verra aussi qu’on na l’a pas vraiment quittée.

Le jeu généralisé obéit en effet à une certaine forme de « logique », mais celle-ci n’est pas basée sur la raison, qu’elle soit cartésienne ou kantienne. Le type de raison qui domine ici, c’est une déclinaison mercantile et technique d’une « logique » appliquée à tout ce qui existe, la logique des appareils, des algorithmes et des programmes, une logique obéissant à ce que l’on pourrait appeler un « principe de répétition sans fin » dont le mode de fonctionnement consiste, on l’a vu, en une forme singulièrement violente de « réduction phénoménologique ». Si l’on veut, cette raison et cette logique se basent sur un axiome simple : tout ce qui existe est désormais appréhendé comme POUVANT et finalement DEVANT être réduit à sa dimension calculable.

Raison, rationnel et calculable
Le piège se situe dans le travail incessant opéré par les médias de toutes sortes qui sont devenus, de la pensée, l’expression dominante, au service d’une conception de l’homme et du monde développée par les possesseurs des entreprises de technologies de communication – net, I.A., économie, transports etc., tout étant déjà soumis à l’impératif de l’échange généralisé. Ceci implique la mise en place d’une entreprise générale de conversion des esprits qui consiste à inscrire dans les psychismes des humains d’aujourd’hui une sorte d’équivalence entre efficacité technique des appareils et soumission devenant désirable à force d’être présentée comme nécessaire à la « logique » qui gouverne à la fois la conception et l’utilisation de ces appareils.

Cette logique n’a rien à voir avec la logique censée gouverner la raison, ou la raison censée gouverner la logique, dont le sujet se faisait fort d’être le dépositaire et donc l’incarnation, ainsi que l’entité dont la fonction centrale était de la transmettre, sinon en tant elle que telle, puisqu’elle est censée loger en chaque homme, ou du moins de transmettre les éléments permettant de la comprendre, l’actualiser et la contrôler.

Plus exactement, ce qu’il faut tenter de comprendre, c’est qu’elle est portée, cette soi-disant « raison » qui au sens strict « anime » le jeu généralisé, par une force singulière, une force qui n’a pas d’autre fonction que de parvenir à soumettre ce qui et ceux qui se trouvent pris dans son orbe, c’est-à-dire aujourd’hui la totalité du vivant et de l’existant et à non seulement leur faire respecter ses règles comme on le fait des lois, mais à les contraindre à adopter ces règles comme étant celles qui gouvernent non seulement leurs actions mais leurs pensées, leur psychisme donc.

On conçoit donc d’entrée que ce calculable à quoi tout doit être réduit, n’a rien à voir avec la raison, seulement avec une forme de rationalité obsessionnellement contraignante puisqu’à tout vouloir « calculer » elle transforme tout en unités discrètes qui sont la base des calculs effectués par les machines à calculer que sont les ordinateurs.

Intentionnel et intensif
La propension calculatrice vise à soumettre tout à sa loi et sa loi est, en quelque sorte, comme le montre bien cet épisode de Black Mirror qu’est Black Museum, de faire en sorte que tout ce qui est soit soumis à la condition de possibilité du calcul, condition qui est, du point de vue de l’appareil, la réduction de tout en données calculables, à savoir la conversion de toute différence en une différence d’un seul genre, la différence d’intensité. Car tout calcul d’une certaine manière, surtout s’il est rapporté à es éléments supposés « réels », ne s’effectue qu’entre des valeurs qui oscillent entre un + et un -.

Non seulement les entités mesurée mais les niveau de consistance ou de réalité se trouvent réduits à un seul niveau, celui qui ,n’acceptant que des + et des -, devient le référent unique pour toutes les opérations.

Or ce qui caractérise les affects, c’est qu’ils se déploient de manière infiniment variable et variée. Ils sont l’expression et le reflet de ce qui constitue le coeur vibrant d’un individu, de sa singularité, quand bien même ces affects sont aussi, évidemment modelés et modulés par les forces actives à tous les nivaux d’une société. Mais leur trame profonde est bien la différence de potentiel, comme le remarque Spinoza dès la troisième définition des affects : « Par affects, j’entends les affections du corps, qui augmentent ou diminuent, aident ou contrarient, la puissance d’agir de ce Corps, et en même temps les idées de ces affections. » [2]

C’est à la réduction à ce plan unique composé des seules variations d’intensité que nous donne accès Black Museum. Mais cela ne se passe pas tout à fait comme prévu, car il est inévitable, lorsque l’on s’intéresse aux affects et qu’on les prend littéralement pour cible, de faire face non tant à une résistance, encore qu’elle existe, qu’à une impossibilité, celle d’opérer une conversion sans « restes ».

Il y a des éléments dans le psychisme humain que l’on peut considérer ou tenter de considérer comme étant potentiellement incalculables. En effet ces éléments en tant qu’ils font partie de « l’essence » d’un individu, d’un être humain en particulier, « rechignent » à se laisser calculer ou soumettre au calcul et cela parfois contre la puissance de la soumission acceptée et donc actée par les sujets eux-mêmes qu’ils tentent donc d’imposer à leur propres affects.

Bref retour arrière
On se souvient de ce qui a été présenté lors de la séance précédente. Yannick Haenel dans un texte paru dans AOC notait ceci qu’il avait recherché longtemps une phrase de Duras. « Et puis, quelques jours après avoir fini d’écrire mon roman, j’étais dans un café, il était dix heures du matin, je savourais la fin de l’écriture ; et en relisant Supplément à la vie de Barbara Loden de Nathalie Léger, je suis tombé sur la phrase de Duras, celle que je cherche depuis si longtemps, cette phrase en laquelle j’ai vu tout Duras, et grâce à laquelle j’ai lu et relu ses livres pour écrire ce texte. Nathalie Léger la citait, comme je l’avais souvent citée avant de l’oublier, avant de me jeter dans l’écriture de mon roman et, en un sens, d’accomplir cette phrase.extrait de L’irréductible

Marguerite Duras disait ceci : « Je crois qu’il reste toujours quelque chose en soi, en vous, que la société n’a pas atteint, d’inviolable, d’impénétrable et de décisif. »

C’est vers ce quelque chose d’inviolable, enfin du moins peut-on encore tenter de continuer de le croire, que l’épisode Black Museum nous fait voyager. Notre tâche est de tenter de nommer ce quelque chose et dans le même mouvement de comprendre comment ce quelque chose est, comme nous le montrent la plupart des épisodes de B/M, l’objectif ultime du travail de "déréalisation" et de "destruction" de la de la forme sujet (conscience, attention, capacité de décision, liberté, etc...) entrepris par les appareils, ceux qui les conçoivent et ceux qui les vendent.

Enjeux de Black Museum
Cet épisode (Saison 4 épisode 6) de la série Black Mirror est un concentré ou plutôt une synthèse magistrale des enjeux concernant la relation entre le jeu généralisé et les affects. Identifier cette relation comme le véritable cœur du projet, - car c’est bien un PROJET- que tendent à imposer à l’humanité des entités industrielles et politiques, c’est prendre acte du fait que les affects, entendons leur contrôle et, en cas d’impossibilité de les contrôler, leur soumission, et en cas d’impossibilité de les soumettre, leur éradication, sont le seul enjeu et le seul but à atteindre donc.

Les auteurs de ces visées sont les entreprises ayant pour projet de transformer la vie en jeu généralisé, ce qui n’est qu’une étape sans doute dans un projet en cours dont le développement s’adaptera aux réactions des humains aux nouveaux produits qui leur seront moins proposés qu’imposés chaque jour.

Pour appréhender la richesse de cet épisode, il faut revenir à ce qui a été la trame de ces dernières séances, à savoir la mise en relation, comme l’indique le titre de cette séance, de la black box des appareils, de la boite noire des récits auxquelles on va voir s’ajouter la bicaméralité comme élément central dans cet épisode et central aussi pour la synthèse qui peut être proposée relativement aux question débattues ici.

Voilà donc l’équation : black box + boite noire + NeoBicaméralité = Black Museum. Il faut simplement comprendre que sont en jeu de manière plus intense que jamais les relations ente les appareils et les récits et que ces relations prennent, dans ce musée des crimes et des horreurs, une forme nouvelle en ce qu’elle inclut de manière évidente le fait que ce qui « anime » au sens le plus strict et les appareils et les récits, c’est une dimension bicamérale effective mais à la fois « semblable » dans la structure à celle décrite par Julian Jaynes et absolument « distincte » dans les modes de fonctionnement.

On verra aussi, ce qui a peu été mis en avant dans les deux séminaires précédents, une présence effective de la trame générale dans laquelle nous pensons nos existences, qui est constituée des trames croisées du judaïsme et du christianisme, avec en arrière plan mais remontant à la surface, non tant la pensée grecque que la bicaméralité comprise autour de deux aspects restés à ce jour non pensés en tant que tels, la question de la fonction du dieu dans ce que les hommes appellent « la prise de décision » et le fonctionnement psychique qui est celui du cerveau bicaméral qui consiste en une « accordance » particulière entre éléments relevant d’une perception de notre existence comme continue et les divers facteurs constituant la mécanique de la pensée et de la vie qui relèvent, eux, d’un fonctionnement essentiellement discontinu.

La black box
Redonnons ici en quelques mots les caractéristiques de chacun des éléments de cette équation. La black box est le nom que Flusser donne aux appareils, au sens où aucun appareil ne fonctionne sans programmes, sans ce « monde », un « ventre » dans lequel s’effectuent les calculs opérés par les programmes et les algorithmes et une « bouche », des prises input par laquelle transitent les information et un « anus » par lequel ressortent les informations après qu’elles ont été travaillées dans la nuit de cette boite, et qui a pour nom output.

Mais on a vu qu’en moins d’un siècle, on est passé de l’appareil modèle de tous les appareils, l’appareil photo, à une planète ainsi que ses habitants soumis à la loi des algorithmes. Nul n’ignore plus que sa vie dépend de la black box avec écran noir. D’ailleurs, elle ne les quitte plus, elle qui modèle, module et finalement « informe » au sens originel de donner forme, leur existence. Chacun de nous a été en moins de deux générations transformé en fonctionnaire des appareils.

La boite noire des récits
La dernière séance a été consacrée à la présentation à partir de la petite théorie du récit que j’avais inventée, il y a près de trente ans, de la fonction centrale de la boite noire, quoiqu’elle ne puisse être dans la structuration des récits séparée des trois autres élément que sont l’histoire d’amour, la différence de potentiel et la place à prendre. [3]

Mais on a vu aussi dans la séance qui précédait comment Jean-François Lyotard avait montré, à travers son livre daté de 1979, soit plus de dix ans avant le texte de Flusser sur la photographie, comment les grands récits se trouvaient assaillis par de nouveaux types de savoirs qui balayaient d’un coup les savoirs fondés sur les récits et avec eux les moyens et les formes de leur transmission. Et pour ne garder que ce qui nous intéresse ici, il avait noté à la fin de son ouvrage que la manière dont ces nouveaux savoirs se comportaient vis-à-vis des savoirs traditionnels, fondés sur les récits et l’usage et la connaissance de la langue. C’est le mot de terreur qui venait sous la plume de Lyotard. Voilà ce qu’il écrivait exactement : « Quant à l’informatisation des sociétés, on voir enfin comment elle affecte cette problématique. Elle peut devenir l’instrument « rêvé » de contrôle et de régulation du système du marché, étendu jusqu’au savoir lui-même, et exclusivement régi par le principe de performativité. Elle comporte alors inévitablement la terreur. » [4]

Ce que nous avons cherché à comprendre la dernière fois, c’est comment le jeu généralisé s’est emparé des quatre éléments structurant les récits, et avec eux de la conscience, et les a réduits à un point tel qu’il peuvent être transformés en données ou en information, c’est à dire en éléments susceptibles d’entrer et de nourrir le fonctionnement des appareils.

Or ce qui n’a pas été assez précisé la dernière fois, c’est que ces quatre éléments sont en fait quatre formulations d’état affectifs élevés au niveau de notions partageables.

Le jeu généralisé va en quelque sorte parvenir à les réduire en les renvoyant aux formes les plus basiques des affects. Il ne s’agira pas des trois affects fondamentaux d’où tous les autres découlent selon Spinoza et qui sont la joie, la tristesse et le désir, mais des affects les plus puissants non pour l’esprit mais pour des psychismes liés aux réactions primaire pures. Et ces affects qui sont capables d’intégrer le schéma input-output de l’appareil sont ceux qui peuvent être le plus facilement mesurer et traduits en termes de quantité, c’est-à-dire les affects d’intensité que sont non pas la joie ou la tristesse donc, mais l’angoisse ou la terreur et le plaisir.

Nous reviendrons sur les affects vus par Spinoza au terme de l’analyse de cet épisode, mais ce qui est actif au coeur de cet épisode, c’est bien la terreur comme on va le voir.

Deux formes antinomiques de bicaméralité
S’il a été beaucoup question ces deux dernière années de la bicaméralité telle que la présente et la conçoit Julian Jaynes dans son livre culte et quasiment unique La naissance de la conscience dans l’effondrement de l’esprit bicaméral, elle avait un peu disparu des radars ces dernières séances. Elle était difficile à remettre sur le devant de la scène à travers les exemples choisi dans Black Mirror, mais je la gardais en tête sachant qu’on allait la retrouver au moment opportun.

Et ce moment est arrivé. En effet l’épisode intitulé Black Museum met en scène une série de situations dans lesquelles on a, à chaque fois, affaire à des transfert de données d’un être à un autre jusqu’à un transfert total de « conscience », entendons de toute la psyché d’une personne qui vivait dans un coma profond et irréversible dans la tête de son mari et père de leur enfant. Nous reviendrons en détail sur ces histoires, mais contentons nous ici de noter que l’on va avoir affaire à une bicaméralité à la fois triviale et effective, puisque deux voix vont coexister et cohabiter dans le même cerveau, dans le même corps, la voix de l’homme vivant et la voix de sa femme morte mais continuant de vivre en lui et à travers lui, comme une entité autonome, non dans ses décisions, elle ne peut littéralement rien faire, mais dans l’affirmation de ses goût, de ses envies, de ces choix, de sa singularité affective donc. Et cette singularité elle va la faire entendre à l’autre directement,. Elle va parler dans la tête de son mari, se mêlant donc directement et immédiatement par ses propres idées, opinions, jugements et appréciations sur les situations qu’il vit, de l’existence de son mari.

Mais cette bicaméralité va se révéler impossible à vivre pour l’homme et cela va le conduire à la remettre en cause et à extraire cette autre voix pour l’installer dans un autre « corps » qui sera celui d’un singe en peluche.

Mais ce qui nous importe, c’est de comprendre où nous sommes parvenus en travaillant sur cette notion de bicaméralité.

On se souvient que pour les hommes bicaméraux, c’étaient les dieux qui pouvaient intervenir directement et cela essentiellement dans des moments de stress ou de perte relative de contrôle de l’individu sur la situation en cours, et cette intervention avait pour but de les aider à prendre une décision qui souvent était bonne. Mais ils n’avaient pas conscience de l’avoir prise. Il se « réveillaient » en quelque sorte d’un moment d’oubli en train de reprendre le cours de l’action ou des pensées, mais en sachant quoi faire, en ayant en quelque sorte « trouvé » la solution.

La décision et l’action coulaient de source comme si elles avaient été prises et elles l’avaient été, pas par une sujet conscient mais par un dieu, c’est-à-dire une intervention psychique du cerveau droit porteur des recommandations salvatrices. Et on a extrait de tout ce que Jaynes dit sur la bicaméralité « historique » si l’on peut dire, deux choses.

La première, c’est que la bicaméralité est un régime ayant à voir avec la chose la plus problématique dans la vie des hommes que ce soit au niveau individuel ou collectif, à savoir la prise de décision.

La seconde, c’est qu’elle se met en branle à travers un processus ou un « moteur » bien particulier qui consiste en ceci que la continuité vécue – que nous qualifierions de consciente et qui existait déjà sous la forme de la capacité des hommes à pouvoir se souvenir de leurs actes mais pas des décisions prises par les dieux – était interrompue sans que l’individu ne s’aperçoive de ce qui la produisait. Il vivait, dit Jaynes, une forme d’hallucination parfois visuelle et le plus souvent auditive et s’il pouvait éventuellement « se souvenir » ou inventer en le lui attribuant, ce moment halluciné, il ne pouvait en aucun cas s’attribuer à lui-même la décision qui avait été prise. Car elle ne l’était pas nécessairement sous une forme consciente mais seulement par le fait par exemple que tel ou tel héros, perdu ou inquiet sur le champ de bataille, reprenait le combat sans pouvoir faire le lien entre l’hallucination vécue, le moment où il avait été mis hors de lui-même par son stress, et la reprise du cours normal des choses.

En deux mots les moments de discontinuité dans le vécu héroïque comme quotidien étaient vécus comme des manifestations des dieux et jamais ni attribués ou associés à l’individu et encore moins perçue comme des interruptions. Ces interruptions prenaient place dans le cours de la vie par des « récits imaginaires-fictifs » qu’on pouvait en faire. Car la nature a horreur du vide disait Aristote, et le psychisme lui a horreur de percevoir qu’il est traversé en permanence par des interruptions des discontinuités qui si elles étaient perçues mettraient alors en danger la vie même de l’individu.

Et nous sommes toujours, sur ces deux points, aussi démunis que ne l’étaient les héros grecs. Les décisions sont toujours des moments difficiles et nous ne pourrions pas vivre si nous percevions les millions d’interruptions synaptiques pour ne parler que d’elles, dont est tissée notre vie quotidienne qui nous apparaît toujours comme une continuité certes troublée par le sommeil mais dont la continuité n’est jamais remise en cause par lui.

Nous verrons comment cette bicaméralité produite par les appareils va conduire à un renversement salvateur à la fin de l’épisode.

Scénario
Charlie Brooker, le segment Pain Addict basé sur une histoire de Penn Jillette
Invités
Douglas Hodge (VF : Yvan Gouillon) : Rolo Haynes Letitia Wright (VF : Emilie Charbonnier) : Nish Leigh Daniel Lapaine (VF : Michaël Maïnö) : Dr Peter Dawson Aldis Hodge (VF : Hyppo Audouy) : Jack Alexandra Roach (VF : Emmannuelle Lambrey) : Carrie Lamasse Babs Olusanmokun (VF : Julien Dutel) : Clayton Leigh Emily Vere Nicoll (VF : Elise Gamet) : Madge Yasha Jackson (VF : Maëva Peillon) : Emily Amanda Warren : Angelica

 Lieu de tournage
Cet épisode a été partiellement tourné à Tabernas Espagne (pour l’extérieur du bâtiment principal et la station service avoisinante) et dans le Nevada (pour les scènes de désert et d’autoroute)
 Synopsis
Sur un tronçon d’autoroute vétuste, une touriste tombe sur un musée vantant des artefacts criminels rares. Mais le clou de l’exposition lui réserve une surprise de choc.

 Résumé détaillé
Après une longue conduite sur une autoroute dans le désert, Nish s’arrête à une station service pour recharger électriquement son véhicule. Pour passer le temps, elle s’aventure dans un musée tout proche nommé le "Black Museum", abritant des artefacts de crimes passés liés à la technologie (on retrouve la tablette ArkAngel, le convertisseur biométrique d’ADN vu dans USS Callister, un drone insecte autonome de l’épisode Haine virtuelle, la baignoire ensanglantée vue dans Crocodile, des lits superposés de l’épisode Tuer sans état d’âme, la cagoule vue dans La Chasse ou un diorama du corps pendu de Carlton Bloom, l’antagoniste du pilote de la série), et fait la rencontre du propriétaire des lieux, Rolo Haynes. Ce dernier propose de visiter les lieux à Nish, sa seule visiteuse, malgré la climatisation en panne, tout en lui racontant les histoires derrière certains des objets exposés, montrées en flashback durant l’épisode.

Dans le passé, Haynes était un spécialiste de la neurotechnologie, travaillant comme recruteur au CHU San Juniper (un clin d’œil au titre de l’épisode 4 de la saison 3) de New York. San Juniper fonctionne comme un établissement mixte avec un laboratoire de recherche dernier cri en haut de l’immeuble et un service d’urgence pour les plus démunis au niveau de la rue. Un jour, Rolo parvient à convaincre un jeune docteur, Peter Dawson, de se faire greffer un implant neuronal derrière l’oreille afin de ressentir la douleur de ses patients (transmise via un casque sensoriel) et ainsi mieux les soigner. Avec le temps, les diagnostics du docteur devinrent plus précis, vu qu’il était capable de reconnaître un grand nombre de maladies par une identification précise des symptômes. Dawson utilisait également le combo casque/implant avec sa partenaire Madge (elle aussi employée de San Juniper) pour doubler les sensations orgasmiques. Mais un jour, le sénateur Whitley fut amené dans un état critique à l’hôpital après avoir fait un malaise lors d’un dîner de charité. Alors que Dawson peinait à diagnostiquer la cause de l’intense douleur de son patient, il continua d’utiliser son implant alors que le sénateur était en train de mourir, et perdit connaissance plusieurs minutes. Le sénateur était mort d’empoisonnement, et les décharges émotionnelles vécues par le docteur l’avaient changé, transformant toutes ses sensations de douleur en plaisir intense. Ne parvenant plus à se stimuler par des expériences BDSM avec sa partenaire, il continua d’utiliser la douleur de ses patients comme source de plaisir, mais fut mis à pied quand il a commencé à laisser ses patients dans un état critique pour en tirer sa jouissance. Devenu accro à la douleur, il commença à s’automutiler gravement, sans pour autant se tuer. Mais ayant compris qu’il lui fallait éprouver de la peur en sus de la douleur (pour une stimulation optimale de son amygdale), Dawson agressa un SDF avec un taser avant de lui faire enfiler le casque sensoriel et de le trépaner au moyen d’une perceuse électrique sans fil. Arrêté en plein état d’excitation sexuelle par des policiers qui passaient par là, il est interné de force dans un hôpital psychiatrique où il demeure encore dans un état comateux, un sourire béat dessiné sur les lèvres.

Dans le présent, Nish offre une bouteille d’eau à Haynes qui souffre de la chaleur des lieux. Ils reprennent la visite, et Haynes raconte la tragique histoire liée à une peluche de singe, exposée dans une vitrine.

Dans le passé, Haynes avait convaincu un homme appelé Jack de transférer dans son cerveau la conscience de sa femme Carrie, tombée dans le coma après avoir été fauchée par une camionnette lors d’une sortie en famille. Carrie avait commencé par adorer retrouver des sensations corporelles par procuration, surtout en faisant des câlins à son fils Parker, mais très vite, le partage de conscience se révéla destructeur pour leur couple, vu que Jack n’avait plus aucune intimité, et Carrie n’avait aucune ingérence dans le monde réel. Haynes proposa alors à Jack de contrôler ses pensées en mettant la conscience de sa femme en "pause" via une application sur smartphone. Après plusieurs mois de partage intermittents, Jack fit la rencontre d’Emily, une voisine, et les deux commencèrent une relation, au grand désarroi de Carrie. La situation devenant intenable, Emily proposa Jack de transférer la conscience de Carrie dans une peluche de singe qu’ils offriraient à Parker, afin qu’elle soit toujours près de son fils. Malheureusement, le jouet ne pouvait exprimer que deux émotions. Carrie tenta bien d’exprimer sa fureur, mais Emily la menaça de suppression totale si elle ne se tenait pas tranquille. Au bout d’un moment, le petit Parker finit par se lasser de sa peluche et l’abandonna, Carrie toujours piégée à l’intérieur... De retour au présent, Haynes confit à Nish que, deux ans auparavant, les Nations Unies ont déclaré illégal le téléchargement de l’esprit sur des formats limités (ne pouvant pas exprimer au moins cinq émotions) tels que le singe de Carrie. À la suite de protestations de l’Union des libertés civiles, Rolo est viré de son travail à l’hopital sans percevoir la moindre prime de licenciement, ce qui l’a conduit à monter le Black Museum pour gagner sa vie. Au cours de la conversation, il révèle également que la copie de la conscience de Carrie est toujours piégée à l’intérieur de la peluche, vu que la supprimer est également devenu interdit.

Les deux se dirigent vers le "clou de l’exposition" : une lugubre projection holographique de Clayton Leigh, un prisonnier condamné à la peine de mort pour le meurtre de la présentatrice météo Denise Stockley. Haynes, qui aurait pu innocenter Leigh de ce crime ignominieux via des preuves forensiques, avait préféré le manipuler pour le convaincre de céder l’intégralité de ses droits à une future copie numérique de sa conscience, alors qu’il attendait une éventuelle grâce dans le couloir de la mort. Après son exécution sur la chaise électrique, la conscience de Clayton fut transférée en hologramme dans le musée de Haynes. Clayton y est depuis utilisé pour simuler l’exécution par électrocution, alors que les visiteurs peuvent, en baissant un levier, faire souffrir l’hologramme pendant une dizaine de secondes (au delà de quinze secondes, les synapses numériques sont effacés et la copie numérique est définitivement perdue). Ils peuvent également repartir avec un porte-clefs souvenir contenant une autre copie numérique de la conscience de Clayton, agonisant encore et encore.

Soudain, Haynes se met à suffoquer. Nish dévoile alors son véritable objectif : fille de Clayton Leigh, elle a piraté le système de climatisation, puis empoisonné l’eau qu’elle a offert à Haynes. Elle affirme que son père était innocent, mais que l’État n’a jamais voulu revenir sur sa condamnation, et que tous les soutiens ont fini par se lasser de l’affaire. Cependant les protestations pour le faire innocenter avaient eu un effet : le Black Museum s’est retrouvé boycotté, perdant la quasi-totalité de sa clientèle. Pour éviter la faillite, Haynes a commencé à accepter des pots-de-vin des derniers visiteurs, à savoir des marginaux, des sadiques et des riches suprémacistes blancs, désireux de voir l’agonie du faux Clayton, (un Afro-Américain) se prolonger, au point de chercher à se masturber devant lui ou de faire durer le voltage quatorze secondes (au lieu des dix standards). Quand la mère de Nish était venue rendre visite à son mari, ce dernier était désormais incapable de la reconnaître, et, désemparée, elle tenta de se suicider par un mélange de médicaments et de vodka. Haynes décède du poison quelques instants après, et Nish transfère sa conscience dans l’hologramme de son père. Elle tire le levier d’exécution et pousse la torture au maximum, afin que Haynes ressente toute la douleur de l’électrocution, et que la conscience de Clayton puisse enfin reposer en paix. Nish récupère le porte-clefs avec la copie de Haynes en éternelle agonie, ainsi que la peluche de singe, puis retourne à sa voiture. Elle entre en conversation avec sa mère qui partage également sa conscience avec sa fille, tout comme Carrie l’avait fait avec Jack, son mari. Nish reprend la route, alors que sa mère pleure de joie à la vue du Black Museum en flammes.

Commentaires Le Black Museum fait écho au surnom du Crime Museum (en) de Scotland Yard qui regroupe lui aussi de nombreux artefacts criminels.

Histoire I : Affects et caclulabilité

Deux sortes de narrativité, deux sortes d’affects
Cet épisode est composé en fait de trois histoires et il y a donc bien une dimension narrative et en fait plusieurs qui traversent et portent cet épisode dont on est en droit de penser qu’il constitue une synthèse des enjeux même si l’on pourrait en avançant dans d’autre saisons voire d’autres thèmes majeurs apparaître.

Mais pour notre propos, cet épisode constitue une véritable mine. Tout y est non seulement les allusions à des épisodes anciens San Junipero (S3E4) en particulier. San Junipero est essentiel car il apparaît ici pour ce qu’il est le lieu dans lequel on opère et surtout le lieu dans lequel on conserve les « vies », entendons les « consciences » extraites des cerveaux.
Car l’épisode est porté par une triple histoire celles des personnages dont au moins un élément, un objet, est détenu par le musée. Et cette histoire est inévitablement violente et liée à un crime.

Mais il y a outre la troisième, celle de Clayton qui est elle-même double. Il y a l’histoire telle que la raconte Rolo pendant la visite qu’il fait à Nish, mais il y aura aussi l’histoire que Nish va raconter et qui, elle, va donner lieu à un retournement global des positions et faire que le fond existentiel qui est celui dont le musée est à la fois le témoin et le dépositaire, que ce fond existentiel va être retourné comme un gant et permettre à Nish moins de venger son père que de rétablir un ordre narratif distinct de celui qui porte les histoires racontées par Rolo.

C’est là le véritable enjeu de cet épisode si l’on veut bien créditer la série du fait que pour une fois, un épisode propose une sorte de réponse à l’emprise du jeu sur la vie des humains, une réponse qui n’est pas une « résistance » mais une action.

On notera simplement ici en passant que Spinoza s’il reconnaît l’existence trois affects, en distingue deux sortes et cela dès le premier paragraphe du livre trois intitulé : Des affects.

« Définitions
 I J’appelle cause adéquate celle dont l’effet peut se percevoir clairement et distinctement par elle. Et j’appelle cause inadéquate, autrement dit partielle, celle dont l’effet ne peut se comprendre par elle seule.

 II Je dis que nous agissons, quand il se fait en nous ou hors de nous quelque chose dont nous sommes cause adéquate, c’est-à-dire (par la définition précédente) quand de note nature il suit,en nous ou hors de nous, quelque chose qui peut se comprendre clairement et distinctement par elle seule. Et je dit au contraire que nous pâtissons, quand il se fait en nous quelque chose, ou quand de notre nature il suit quelque chose, dont nous ne sommes la cause que partielle.

 III Par affect, j’entends les affections du corps, qui augmentent ou diminuent, aident ou contrarient, la puissance d’agir de ce Corps, et en même temps que les idées de ces affections. Si donc nous pouvons être cause adéquate d’une de ces affections, alors par Affect j’entends une action ; autrement une passion. » [5]

Ce n’est pas l’heure de nous lancer dans une conférence sur Spinoza, mais il était inévitable de repasser par lui. En effet, d’une part il pose les bases de ce qui est en jeu ici avec la reprise en main de son destin par Nisch, à savoir de devenir cause adéquate, et le mot est essentiel ici, non seulement de ses affections propres, mais de celles de son père et de sa mère, finalement de celles de Carrie qui habite toujours dans la peluche de singe, mais finalement de l’ensemble des victimes du jeu généralisé dont on comprend la fonction et le fonctionnement par les effets qu’ils produit sur les être humains qu’il vient percuter de ses assauts, en les inscrivant sans qu’ils ne puissent trouver de porte de sortie dans le seul jeu des affects de passion, sans qu’ils puissent faire autre chose que pâtir.

Les deux sortes de narrativité correspondraient en fait au deux types d’affects. Et le jeu généralisé qui n’est pas sans produire du récit ou de la narration produits des récits dans lesquels l’enjeu de l’histoire est de raconter comment des gens se trouvent être, tels des drogués en fait, soumis à tel ou tel fonction d’un appareil et en position de ne pouvoir vivre qu’une vie de soumission, de « subissement » pourrait-on dire, ou soumis à des règles plus encore qu’à des lois, qu’ils n’ont pas fixées et dont ils ne comprennent finalement ni les tenants ni les aboutissants, et qu’ils ne font donc que subir.

On a déjà acquis un point majeur : le jeu généralisé produit ou accueille des récits dont la fonction est de démontrer la puissance invincible du jeu en tant que système général de transformation de tous les affects en affects de passion et de rendre impossible aux individus l’accès aux affects d’action.

On peut déjà remarquer que la fin de l’épisode marque un renversement radical de la relation entre ces deux types d’affects et donc de récits puisque les récits du pâtir sont tous symboliquement et physiquement détruits avec l’incendie du musée, mais surtout que Nish, son père, sa mère et Carrie, et partant tous ceux qui seraient soumis au jeu généralisé sont capables de produire, d’inventer dirait Stiegler, non tant un retour à la forme antérieure du récit qu’une situation ouvrant sur une reprise des récits en tant qu’ils seraient « sauvés » de l’emprise du jeu et nous avec !

Black box, boîte noire, black museum
La black box est ce qui a pour mission de convertir les récits qui eux ont affaire, entre autres choses, à la boite noire, en des éléments qui finalement ont pour destin unique de finir dans le bras de la terreur et donc dans le Black Museum.

Ainsi ce dernier, comme lieu de rassemblement des diverses versions des appareils inventés en vue de faciliter la vie de ceux qui veulent parvenir à transgresser les lois de la nature pour accéder aux lois du jeu, est en quelque sorte le coffre dans lequel on recueille l’essence même de l’appareil.

Et cette essence tient en ceci qu’elle se manifeste comme transfert sans reste du vivant ou de ce qui fait l’homme être homme, sa conscience donc, dans des éléments non vivants essentiellement des appareils. Ces appareils vont opérer pour cette conscience sa conversion en un « petit paquet » de données numériques puis ou ou des transferts qui obligeront les opérateurs à tuer la « part de la vie » de l’individu. En effet la réduction à la « transcription en éléments calculables » permettant « l’éternisation » de ces données, est présentée comme un accès sans limite à l’éternité tout court, mais implique la mort cellulaire, la mort du corps.
Mais qu’est donc l’éternité que nous appelons de nos vœux ou qui nous angoisse tant, nous les humains pas encore complètement appareillés ?

Nous verrons combien les trames narratives propres à la black box sont contraintes aussi de tenter d’effacer en les accomplissant les enjeux et les promesses des trames narratives essentiellement religieuses pour les remplacer par les trames narratives pos-humanistes.

Le Black Museum est donc le lieu de stockage à la fois du pire et du plus expérimental de la recherche dans le champ du transfert ou plutôt de la conversion de la conscience en données numériques « pures » et de son stockage.

Mais sous l’apparence d’un musée comme les autres, on s’aperçoit que les éléments majeurs de ce musée du crime sont de nous faire accéder à quelque chose de mieux que la simple position du spectateur passif. Le musée se présente comme un lieu dans lequel est possible au moins une expérience de parvenir à un agir émotionnellement puissant. On l’a déjà entrevu en écoutant le synopsis, il s’agit de ce que doit subir Clayton. Mais nous y reviendrons.

Affects et intensité
Spinoza le dit d’entrée, « Par affect, j’entends les affections du corps, qui augmentent ou diminuent, aident ou contrarient, la puissance d’agir de ce Corps, et en même temps que les idées de ces affections. » [6]

Ce mouvement de balancier entre augmentation et diminution, entre + et – doit être associé avec le fait que ces plus et ces moins, ces augmentations et ces diminutions sont à la fois des facteurs auxquels aucun de nous n’échappe, car ils déterminent les affects et surtout leur source, les sensations, chaud froid, agréable désagréable, etc..

En d’autres termes, nous avons là affaire à la forme la plus simple et la plus incontournable de la différence potentiel qui est l’un des quatre éléments constitutifs de ma théorie du récit et surtout à quelque chose qui admet à la fois des limites au-delà desquelles plus rien ne tient de ce qui est supportable, bref que ce qui y est soumis se brise, et postule que ces limites dans le + comme dans le – peuvent être dépassées et conduites à des limites encore supérieures.

Il nous faut donc accepter de comprendre que les affects peuvent être traduits en termes d’intensité. Et l’intensité est bien la donnée la plus facilement convertible et intégrable dans le champ du calculable.

Le + et le – sont les signes par lesquels s’inscrit le fait que l’homme est déterminé par ces variations d’intensité et que, même s’il ne l’est pas complètement, les éléments qui participent à le former comme sujet, à l’établissement de sa conscience donc, les affects donc, restent absolument déterminants pour la pensée comme pour la vie.

Et les plus déterminants sont et restent les affects les plus incontrôlables, et donc les plus insurmontables et qui sont de ce fait les plus fondamentaux, comme la peur, l’angoisse, la douleur, la tristesse d’une part, et la joie, le plaisir d’autre part. Il faut d’entrée comprendre que pour Spinoza tristesse et joie ne sont pas réductibles à peur et plaisir. Pour le jeu généralisé et les appareils, par contre, c’est le cas ou du moins c’est ce à quoi ils prétendent pouvoir parvenir.

Spinoza on le sait, parle lui de trois affects fondamentaux :
 la tristesse,
 la joie,
 le désir. Il examine dans son livre tous les aspects des autres affects qui, pour lui, ne font que,simplement, relever de l’une de ces trois catégories premières.

Retenons donc que pour le jeu généralisé, ce qui importe, c’est que le jeu généralisé voit dans les affects les éléments humains les plus aisément calculables, c’est-à-dire qu’il les appréhendent comme étant réductibles à des variations d’intensités, intensités qui sont de facto plus facilement calculable par exemple qu’un sentiment de beauté ou de dégoût.

Mais le plus important, c’est que le jeu généralisé, les appareils donc, sont basés dans leur conception même, sur le fait que l’homme peut être réduit à ses affects en tout cas à des éléments calculables. La grande question est et reste de savoir comment procéder pour que l’homme devienne calculable. La réponse est simple il faut effectuer une double opération.

 La première consiste à prendre acte que des éléments qui relèvent de « l’essence de l’homme » sont calculables, et ces éléments sont les affects.

 La seconde consiste en une sorte de réduction au plus petit dénominateur commun et comme on peut dire que pour chaque « enjeu » majeur relatif à le vie d’un homme, il y a, en sous main, un affect, ou des affects, qui sont mobilisés, alors il devient envisageable de traiter tout ce qui est humain à parti des affects et comme des dérivées d’affects.

Ainsi, disons que l’idée de beau pourra être rapportée à celle d’agréable et l’agréable à un certain degré d’intensité de plaisir ou de déplaisir, sur une échelle à déterminer selon l’enjeu.

Et nul n’étant insensible à la douleur comme au plaisir, et la douleur et le plaisir étant les facteurs déterminants de la réaction de chacun aux situations qu’il rencontre, il est aisé d’opérer des réduction de situations complexes, fut-ce au prix de l’occultation d’éléments pourtant importants ou fut-ce au prix de mensonges ou de falsifications. Voilà nous y sommes. Rolo va pouvoir commencer à raconter son histoire.

Tout le monde il est cobaye, tout le monde il veut le bien !
Ça pourrait se chanter sur l’air de « tout le monde il est beau tout le monde il est gentil », mais ça risque de vite déraper.

Il faut d’abord rappeler qui est Rolo, le narrateur et fondateur du Black Museum. C’est un commercial qui vend des produits et qui a accès au lieu où se trouvent les « nécessiteux », l’hôpital San Junipero où l’on opère gratuitement la moitié du temps et où l’on peut donc dénicher des cobayes.

On le comprend, l’enjeu est de montrer que lieu où aboutissent toutes les souffrances, toutes les douleurs, l’hôpital, est pour les entreprises qui travaillent à mettre au point des appareils capables de prendre en charge les « affects », le vivier dans lequel il est possible de trouver des gens au-delà des pauvres prêts à se vendre corps et âmes. Les gens qui souffrent comme Jack et Carrie vont trouver un appareil doté du programme adéquat qui pourra peut-être permettre de résoudre leur problème particulier.

Commercialisation et placement de produits
Rolo place des produits. Son travail est de permette à la recherche de poursuivre ses expériences à taille réelle si l’on peut dire. Il est attentif aux difficultés des gens qui viennent se faire soigner et se permet de mettre un coin dans la porte quand il sent une faiblesse. C’est un commercial, un vendeur, et il n’a pas de scrupules à passer outre ce qui est autorisé en profitant du désarroi des gens. Même si ce n’est pas au centre du film, cette situation est clairement présentée et on y reviendra à chaque fois qu’il faudra expliquer les actions de Rolo qui seront motivées par sa situation sociale et financière personnelle.

Les appareils n’existent pas, ne sont ni conçus ni produits, hors d’un système commercial et donc politique. Et ils le sont pour permettre à ce système d’exister et de continuer à exister !

C’est pourquoi, il fait aussi essayer gratuitement des produits sur des gens particulièrement « perdus », troublés désorientés. L’argument est que la technologie nouvelle n’est pas encore accréditée mais déjà prête et peut leur permettre de surmonter leur angoisse ou leur trouble et, surtout, la difficulté à laquelle il font face.

Rolo en bon commercial et désormais guide de son propre musée, raconte ce qui lui est arrivé, en vue de nous faire savoir comment est né ce musée. Et c’est une histoire tout à fait acceptable, au sens où, au début, l’enjeu est tout à fait sérieux et même plus, c’est une possibilité de sauver des vies qu’offre la nouvelle technologie qu’il va proposer au Dr Dawson.

Passer du rat à l’homme, tel est le saut qu’il faut, un jour, DÉCIDER d’accomplir. Mais quel est le problème auquel fait face le Dr Dawson, ce médecin urgentiste ?

Dire la douleur et retarder le fait de mourir
Un problème qui peut sembler n’être que technique alors qu’il a une dimension absolument majeure à la fois philosophique et théologique. En effet, face aux douleurs des patients, le médecin ne parvient pas toujours à faire un diagnostic. Entre la douleur et l’analyse correcte de la maladie ou de l’accident qui en est la cause, il n’y a souvent pas de mot, ou pas les mots adéquats pour les exprimer de manière intelligible pour le médecin afin qu’il comprenne ce dont le patient souffre.

Cette nouvelle technologie permettrait au médecin, grâce à l’implant qu’on lui posera, de ressentir lui-même la douleur en même temps que le patient et donc ce qu’il ressentira sera la douleur identique. Et il sera, alors, à même de mettre des mots sur la chose, de reconnaître la cause de la douleur en éprouvant la douleur.

Tout est dit ! Ça va permettre de travailler plus vite et mieux et donc de sauver des vies. Voilà ce que l’on retient si l’on prend la place du citoyen lambda et plus encore si l’on se met à la place du malade qui ne veut pas mourir !

On comprend qu’ici, c’est sous son jour le meilleur que l’on présente la société capitaliste et technologique avancée. Elle a en effet repris à son compte la grande promesse chrétienne de l’éternité et la distille à petite dose, faisant de chaque nouvelle étape dans l’invention d’une solution à ce problème, une brique permettant de construire la tour de Babel de l’éternité des corps.

Mais notre travail, si je puis dire, c’est de tenter de traduire nous aussi ce qui est mis en avant, ce qui est dit, comment c’est dit, et finalement de tenter de découvrir à la fois les buts cachés s’il y en a, mais surtout les effets non dits de l’application des règles imposées par l’usage de telle ou telle nouvelle technologie.

Ici un implant qui permet de ressentir ce que l’autre éprouve, car cette autre personne a son crâne recouvert d’une sorte de filet du type de ceux que l’on porte chez le coiffeur ou sous la douche à ceci près que celui-là est couvert d’électrodes qui captent les signaux de douleur et les transfère dans le corps sentant, pensant et parlant du médecin qui lui est muni de l’implant. Ressentir à l’identique la douleur du patient et identifier le mal dont il souffre, tel est le moyen et pouvoir le soigner, lui permettre de vivre et donc de ne pas mourir tel est le but. L’enjeu est de RETARDER, toujours plus la survenue de la mort. Cela s’appelait autrefois SAUVER !

Accomplir la promesse
On le voit, la technologie de pointe et la société qui la promeut se déploient en recyclant des messages qui relèvent de la philosophie et de la théologie. Plutôt que des messages, ce sont des promesses qu’elles, l’hyper technologie et la société capitaliste, prétendent accomplir.

Nous sommes en fait au cœur de la grande promesse chrétienne contenue dans le kérygme dont les éléments sont simplement de prendre acte du fait que le christ est mort et ressuscité. Et ici, ce qui est proposé et le sera à chaque nouvelle histoire développée dans le film, c’est une négociation entre mort, non mort et résurrection. Mais même si l’on s’avance un peu vite, c’est de ça dont il est ici question, sauver des vies. Nous n’en somme qu’à l’étage un de la fusée, la version classique de la fonction de la médecine. Et l’on va assister à un dérapage assez passionnant dans les possibilités offertes par le doublet implant casque, médecin qui ressent ce que la personne qui porte le casque ressent. Vous devinez aisément où cela va nous mener.

Traduction
La question philosophique mais aussi théologique si l’on veut est celle de la langue et de la TRADUCTION. On pourrait dire que ce que propose l’hyper-technologie, c’est une traduction généralisée et simultanée de tout dans toutes les langues possibles et en particulier du langage inconnu dont le corps est porteur dans la langue vernaculaire par le truchement des appareils de traduction que sont, ici, ceux qui décodent, encodent et décodent à nouveau les sensations et les affects. La seconde promesse est celle d’une « traductibilité » intégrale et généralisée entre toutes les entités vivantes, c’est-à-dire d’une vie au PARADIS en quelque sorte, là où le lion et la biche sont amis.

Mais ce n’est pas ce qui va se passer.
Et tout l’enjeu de ce film comme de tant d’autres de la série, c’est de mettre en scène l’impossibilité où se trouve la société capitaliste hyper technologique de tenir ses promesses et surtout de mettre en scène qu’elle ne parvient en fait, qu’au résultat inverse qui est une gouvernance des corps par la terreur. Comme on l’a vu avec Lyotard par exemple, cette terreur est au coeur du processus même du type de discours et de propositions que tient cette société et de son projet. Nous faisons face ici à l’un des aspects essentiels que prend ce que j’ai appelé dans les premiers séminaires le Mensonge Absolu.

De la disjonction ou Quand le + devient le - et le - devient le +
La disruption que Bernard Stiegler a si bien analysée est liée à aux différentes formes de disjonctions qui se propagent à travers le monde et les esprits. Deux formes de disjonction dominent, celle qui traverse les esprits, les psychés qu’on a ici, appelée schize et que l’on va retrouver d’ici peu dans la séquence de l’épisode où est mise en place une bicaméralité forcée, mais aussi le décrochage provoqué par une inversion ou un renversement, écho tardif du renversement de toutes les valeurs de Nietzsche, qui prend ici une tournure à la fois concrète et absolument efficiente, une inversion des polarités qui fondent la différence de potentiel telle qu’on l’a mise en place la fois dernière et finalement qui constitue la source psycho-physique des valeurs, qu’elles soient morales ou autres.

Après avoir évidemment essayé d’utiliser le filet crânien avec sa compagne en vue de connaître, lui, grâce à son implant, un double plaisir, il va voir cet implant disjoncter lors d’une expérience violente à l’hôpital.

En effet, un homme, manifestement en train de mourir, vient d’être admis et le Dr Dawson ne parvient pas à identifier son mal, un empoisonnement en fait. Impuissant à trouver l’origine du mal, il fait l’expérience directe de la mort de cet homme.

En d’autres termes, il éprouve la mort du patient, et donc il meurt, mais sans mourir. On voit que la ligne rouge qui permet d’articuler mort et résurrection et qui court à travers tout l’épisode prend ici une forme très prégnante : elle est à la fois dépassée et objet d’un retour arrière. En fait ce qui était la limite ultime, au-delà de laquelle aucune information ne nous parvenait devient la nouvelle frontière avec laquelle Dawson comprend qu’il peut JOUER, puisqu’il est possible de la passer et d’en revenir.

Et cette expérience fait disjoncter l’implant qui cependant va continuer à fonctionner mais en faisant que le rapport de Dawson à la douleur s’est inversé. Ce qui le fait jouir ce n’est plus le plaisir, l’expérience de la douleur étant jusqu’alors réservée au travail du médecin. Ce qui le fait jouir, c’est la douleur et uniquement la douleur, en ce qu’elle est porteuse d’une jouissance absolu, celle d’un mourir dont on revient.

Dieu entre boucle de rétroaction et intensité maximum
Les différences d’intensité dans la douleur et dans le plaisir fonctionnent toujours autour d’une moyenne et c’est ce qui permet de mesurer des points extrêmes d’intensité. Désormais, pour Dawson, il n’y a plus de limite parce que les polarités ont été inversées ou plutôt renversées.

En fait, ce qui se produit, c’est la modification du fonctionnement de la boucle de rétroaction. C’est le feed-back qui permet de mesurer et qui par le retour des informations permet de concevoir comment les contrôler.

Mais là, le feed-back qui fait exister un lien homme appareil (en ce que l’appareil indique lui-même les conséquences de ce qui sort comme information par l’output), ce lien se transforme en un lien homme-homme, en gommant apparemment la médiation de l’appareil, dans lequel l’appareil n’est plus l’instrument porteur de la mesure si l’on veut, mais l’instrument, le vecteur du dépassement de la mesure ou de la mutation de celle-ci.

L’intensité fait retour directement sur celui qui doit se protéger d’elle ou la contrôler. En fait, il n’y a plus de contrôle possible la situation étant d’accéder au maximum possible et supportable à l’instant T. Sachant que l’expérience suivante aura permis de garder en mémoire le maximum atteint, il y aura une impulsion à dépasser cette limite.

Cette nouvelle « douleur » prend littéralement la place de Dieu, au sens où Duras a pu dire que l’alcool avait pris la place de dieu dans sa vie. Elle fait écho à la phrase célèbre de Saint Anselme de Cantorbéry dans son Proslogion dans lequel en 1078, il donne cette définition de Dieu : « En effet, Dieu est celui dont on ne peut rien concevoir de plus grand. Celui qui comprend bien ceci comprend parfaitement qu’il est d’une manière telle que l’on ne peut même pas penser qu’il ne soit pas. Par conséquent, celui qui comprend que Dieu est d’une telle manière ne peut pas penser qu’il n’est pas. » [7]

Appareil et addiction
En fait cette rétroaction homme-homme se produit parce que l’appareil est déconnecté de l’homme et qu’il agit pour lui-même dans sa logique propre. Et la logique propre de l’appareil est paradoxalement très proche de quelque chose que les hommes connaissent bien, l’addiction.

Il faut comme toujours renvoyer à la préface du Festin Nu dans laquelle Burroughs donne absolument toutes les clés pour comprendre ce qu’est et comment fonctionne l’addiction. C’est simple, l’addiction fonctionne parce qu’il n’y a plus de limite, ce qui veut dire qu’il n’est plus possible de s’en référer à une instance régulatrice, le point neutre à partir duquel s’effectuent les mesures, ou la reconnaissance implicite ou explicite de limites comme ne devant pas être dépassées. Cela englobe à la fois le champ « technique » et le champ moral pour le dire vite.

L’addiction c’est la manière dont, sans système de régulation homéostatique en quelque sorte, il n’y a qu’une solution pour un corps vivant qui est de poursuivre une sorte de ligne droite d’intensification toujours augmentée, la « logique » de l’intensité voulant qu’elle atteigne le point au-delà duquel il n’est plus possible d’aller, c’est à dire en fait la mort. En d’autres termes, le - est devenu autre chose que l’opposé du +, car sinon, les deux se régulent atour d’une moyenne.

Le – est devenu le fondement d’une expérience qui ne connaît pas d’autre limite au + que la prochaine tentative d’atteindre la même intensité et si possible une autre encore plus intense.

L’addiction creuse un gouffre sous les pieds et dans le cerveau de celui qui s’y livre.
Les temps de prendre acte de cette mutation, Dawson découvre qu’il est devenu absolument addict, dépendant à la violence des intensités qu’il éprouve depuis qu’il a connu la mort sans mourir. Sa femme le quitte qui ne s’y retrouve pas dans les relations S/M qu’il veut lui imposer et lui finit par devoir quitter l’hôpital, comme on va le voir.

Devenir boite noire
Après avoir commis une faute professionnelle grave, avoir laissé mourir une patiente parce qu’il était lui tout entier occupé à jouir de retrouver l’expérience de la mort, il est renvoyé chez lui et on lui interdit de travailler. Il va alors poursuivre sa quête porté par son addiction en se mutilant lui-même, puisque désormais c’est la seule douleur qui le fait jouir.

Il faut le dire autrement. La boucle de rétroaction implique que les informations sortent par l’output avant d’être retraitées pour éventuellement servir à améliorer l’appareil. Là, elles font retour sans passer par l’extérieur. Elles reviennent directement sans médiation sur contre et dans l’opérateur même. Et cet opérateur, Dawson, est donc devenu lui-même la boite noire.

Il vit, comme homme, à la manière dont fonctionne l’appareil qui n’est régulé que par des instructions extérieures, des output qui sont analysés et réintroduits dans le système et dont l’objectif étant d’améliorer les performances, on ne prend pas en compte les dépassement de mesure, sauf ceux qui sont susceptible de détraquer l’appareil. Car l’appareil ne connaît aucun affect ! Et il doit donc être régulé par les mesures au sens « moral » que lui impose l’homme.

Là, personne ne contrôle rien, que lui-même, mais il n’est plus un individu muni d’une conscience et d’une capacité de jugement, il n’est plus que la boite noire qui expérimente sans en référer à quelque autorité que ce soit la manière dont cette boite noire fonctionne lorsqu’elle n’est plus contrôlée.

Dawson EST la boite noire, c’est-à-dire un pur système d’intensification qui ne connaît d’autre limite que sa propre destruction. Et cette dimension ontologique sera d’un caractère très particulier comme on le verra.

Mais quelque chose manque malgré tout à ce système auto-référencé et autotélique. Paradoxalement, la disjonction de la relation homme-appareil conduit à une situation qui ressemble beaucoup à celle bien connue de l’auto-affectation maladive qui est privée d’un but autre que ou extérieur à soi, c’est-à-dire de régulateur autre que l’intensification sans but et donc sans limite.

Là où sinon l’homme a un fonctionnement lié à l’appareil, celui-ci est basé sur la l’analyse et la comparaison des intensités et les limites sont posées en fonction de références finalement extérieures au calcul ou de références qui sont des limites inhérentes au jeu même qui ne peut vouloir sa propre destruction.

Ce qui est important ici, et cela va se retrouver dans toutes les autres histoires qui composent cet épisode, c’est qu’il y a un constat que le système du jeu généralisé ne fonctionne pas s’il n’y a pas de régulation. Un système purement autotélique est un système entropique dirait Stiegler, mais à entropie accélérée en quelque sorte. Et le jeu généralisé est un tel système qui invente et crée et impose seulement ses régulateurs et ses régulations à mesure qu’il avance mais toujours sans but ou sans autre but, on l’a vu, que se maintenir en vie, mais sans tenir compte de la vie de ceux qui le servent, et donc des cobayes que nous sommes tous devenus aujourd’hui.

Le jeu généralisé est la forme maximale de l’entropie qui n’accède pas à la néguentropie autrement que pour se permettre de durer un peu plus sans remettre en question ce qui le fonde, la réduction de tout à l’état d’information.

La peur, la terreur, intensités suprêmes
Dawson a vite atteint la limite de l’automutilation et il découvre ou comprend qu’il lui manque quelque chose. Car à se mutiler il ne fait qu’éprouver une douleur qu’il s’inflige. Il y a douleur maximale, mais ce qui manque c’est la peur la grande peur, celle de la mort, la grande terreur, celle qui provoque dans le cerveau ce dégagement maximal d’intensité et fait réagir et s’agiter « tous » les neurones en même temps.

Il va donc aller chercher un cobaye qui va, espère-t-il, lui faire trouver ou retrouver cette terreur, celle qu’il a connu à l’hôpital, un être dans les yeux duquel et donc à travers lequel il va pouvoir éprouver cette « intensité maximale ».

Un aspect des systèmes autotéliques basés sur l’intensité maximale, lorsqu’il sont des hommes, mais on le verra aussi à la fin lorsqu’ils sont des implants, des données numériques donc, c’est le fait qu’il ne leur est pas possible de « vivre sans fin » à un tel niveau d’intensité. C’est même impossible et mortel. Même un système électronique connaît des limites « physiques » à son utilisation, ne serait-ce que la chaleur des grands centres de stockage des données qui doivent être refroidis en permanence.

Au terme de cette expérience stoppée par la police, une fois dans le coma, mais encore en vie, Dawson allongé dans son lit d’hôpital a un visage extatique.

Extase et vérité
Il est nécessaire ici d’évoquer même brièvement ce qui constitue pourtant le cœur du jeu généralisé, à savoir qu’il vient par la manière dont il est conçu et mis en place à la fois, occuper la place de l’extase et en interdire l’accès.

Par extase, il faut entendre le type d’expériences que peuvent vivre les humains et qui leur permettent d’accéder à des états pour le dire d’un mot à peine exact de « conscience modifiée », ou à des états dans lesquels les limites physico-psychiques sont outrepassées, et qui imposent à celui ou celle qui les vit, une transformation de son existence.

L’extase est un rapport à soi et au monde qui emporte tout du seul fait d’être une expérience vécue non médiatisée, qui ne connaît aucune médiatisation, aucun calcul, aucune prévision, aucun média, aucun médium. Le corps et l’esprit de l’individu extatique sont en relation DIRECTE avec le dieu.

Et l’une des promesses les plus radicalement tragiques du jeu généralisé, c’est qu’il dit à chacun, implicitement et explicitement, qu’il peut parvenir à ce type d’expériences, sans indiquer que cela se fera non pas sans médiation, mais par le recours aux médiations les plus innovantes dont « l’argument de vente » est précisément qu’elles parviennent à produire des situations qui semblent être du même type que les expériences sans médiation.

Ce sur quoi Flusser a de longtemps attiré notre attention, c’est sur le fait que nous avons tendance, puisque nous l’utilisons et l’avons aujourd’hui à la main en permanence, à oublier ou à occulter le fait qu’il y a au cœur de ces expériences que nous croyons être peu ou pas médiatisées, un ou des APPAREILS. Et un appareil, c’est un ensemble de médiations stratifiées dont l’effet sinon la fonction est précisément de tant nous éloigner de nous-mêmes que nous oublions ce que peuvent être de telles expériences non médiatisées, et de n’avoir pour solution, pour nous rapprocher de nous-mêmes et ainsi de la possibilité d’expériences de type extatique, que de recourir aux programmes du jeu qui proposent ce type d’expériences.

Mais elles ne peuvent rien avoir à voir avec les expériences extatiques parce qu’elle sont basées sur la seule intensification de l’intensité, là où l’expérience de l’extase est précisément un mouvement qui conduit hors de soi non pas à la rencontre d’intensité mais à la rencontre d’un état médiatisé par le seul imaginaire social, théologique ou autre, qui vit en chacun.

L’extase que vit Dawson est super intense mais morbide et mortelle sinon pour lui du moins pour autrui. Et elle n’affecte le « moi » qu’à travers des phénomènes d’intensification de la douleur. Et ce moi n’est plus quelqu’un mais quelque chose, pourrait-on dire en paraphrasant une phrase du journal de Musil.

Alors que l’extase est une telle mise hors de soi qu’elle entraîne une transformation si puissante du moi qu’il n’est plus le cadre de référence de et pour l’expérience, même s’il y a un inévitable retour arrière, un après coup.

C’est bien ce que comprend le jeu généralisé qui, par le truchement du narrateur Rolo, commercial d’une société qui invente les implants les plus performants, va être en mesure de revenir un peu en amont et offrir à une famille en deuil une chance de vivre ensemble au-delà de la mort de la mère.

Lien vers la Seconde Partie