- Frank HORVAT, Un photographe au clavier

,  par Hervé BERNARD dit RVB

Frank Horvat, photographe et novateur, fut l’un des premiers à faire descendre la mode dans la rue (en 1955). Rappelons que la photo de Mode se faisait à l’époque dans des studios, avec des décors, des lumières artificielles et des poses très figées. Il provoque ainsi une révolution comparable,toutes proportions gardées, à celle des Impressionnistes, un siècle auparavant, lorsqu’ils installent leurs chevalets à la campagne.

Depuis un an, toujours dans cette volonté de faire évoluer la photographie,il fait «  descendre la rue dans l’ordinateur  ». Cette découverte de l’image numérique ne lui fait pas pour autant oublier son vieux compagnon de route : l’appareil photo. En effet, ses photos des sculptures de Degas viennent d’être réunies dans un livre publié par l’Imprimerie Nationale.

Paradoxalement, Frank Horvat a abordé l’ordinateur par la couleur alors qu’il est surtout reconnu pour son travail en noir et blanc même s’il a aussi photographié la mode en couleur et réalisé plusieurs livres de photographies en couleur dont, notamment, ‘’The Tree’’ chez Aurum Press, à Londres avec un texte de John Fowles.

© Frank Horvat

A l’opposé de la plupart des photographes qui abordent l’image sur ordinateur pour réaliser des solarisations, des inversions, des montages plus aisément, Frank Horvat est venu à l’ordinateur par la couleur. Il a choisi l’ordinateur parce qu’il voulait que ses photos soient regardées comme des images tel qu’il les voyait et non comme une mise en valeur d’un support (Cibachrome, Fresson ou autre...). Pour lui l’ordinateur est un moyen de mettre fin au débat quelle photo pour quel papier photo couleur.

«  J’ai commencé l’image numérique pour maîtriser la couleur . Au départ, j’ai changé les couleurs, j’ai bougé des morceaux d’images. Puis, pris par le jeu je me suis mis à travailler d’une manière qui ne tournerait pas autour de l’instant décisif. »

Et là apparaît l’autre paradoxe du travail sur ordinateur de Frank Horvat : il est rare qu’un héritier de Cartier-Bresson se mette à travailler avec une technique à l’opposé de « l’instant décisif », de l’instant où il faut déclencher l’appareil.

« Quand on se donne de nouveaux moyens, on gagne, mais on perd aussi. Il faut donc trouver de nouvelles règles. De même que le 24x36 et le moteur ont fait disparaître « l’instant décisif » en le remplaçant par le coup de chance l’ordinateur m’a permis de gagner au prix de pertes. »

Il est vrai qu’avec le travail à la chambre 10x12,5 voire, 20x25 il n’est pas question de faire deux photos en un quart d’heure. On n’a pas le droit à l’erreur. Il faut donc déclencher au bon moment contrairement au 24x36 qui « armé » d’un moteur permet de déclencher jusqu’à quatre images à la seconde. Frank Horvat considère que l’ordinateur fait, lui aussi, perdre la tension de cet instant de manière diamétralement opposée à celle du 24x36 puisque devant l’écran on a tout son temps.

Pourtant, d’une autre manière, on retrouve cet instant, lorsque arrive le moment où tout est à sa place. On sait que l’image est bonne, c’est à dire que tous les éléments du montage s’accordent. Avec un ordinateur on ne fait pas un bon photomontage en associant de mauvaises images. Pourtant on ne réalise pas non plus un bon montage en n’utilisant que de bonnes images. Pour Frank Horvat : «  Il est indispensable d’avoir une idée en tête, un projet. Je n’accepte pas que l’ordinateur me conduise ailleurs. Par exemple, pour « Minos » je suis parti de la fille qui me faisait rêver. Je voulais retrouver cette émotion. J’ai donc commencé avec la fille, puis, j’ai cherché dans mes archives et j’ai « mélangé les cartes » jusqu’à ce que j’arrive à la bonne image après plusieurs tests. »

Promenade à Carrare en compagnie de © Frank Horvat, cette image appartient à une série ultérieure aux Mythologies

Selon ce photographe l’apport de l’ordinateur c’est d’abord la souplesse. Certes, cette image (Minos) pourrait-être réalisée avec les techniques traditionnelles car rien ne s’oppose à l’association de ces éléments. Pourtant si l’on regarde l’origine de toutes ces photos, Frank Horvat reconnaît qu’il n’aurait probablement pas pensé ou osé associer ces personnages, ces objets, ces ambiances éloignées sans la liberté de cet outil. Ce qui est frappant dans « Minos » c’est la diversité d’origine des images utilisées dans ce montage. Diversité géographique, d’ambiance mais aussi temporelle. Ainsi Titus provient de photographies de plateau (1958) d’une pièce de Laurence Olivier d’après « Titus et Andronicus » de Shakespeare. L’Opéra, a été photographié pour Vogue, pour des photos de valise, il y a environ dix ans. La fille au premier plan est extraite d’une série personnelle intitulée « Vrai-semblances », inspirée par des peintures il y a une dizaine d’années... C’est cela, on va jusqu’au bout d’une image, de son imagination et du fignolage et on gagne aussi à se laisser-faire, on n’arrête pas notre imagination. Tout se passe comme si la photo n’était plus le garant d’une vérité -cela on le sait depuis longtemps- mais aussi d’une unité de temps. Avant l’ordinateur, lorsque l’on voyait une photo on pouvait dire : « Tout cela s’est passé en même temps  » même si certains truquages permettaient de faire disparaître des parties de l’image. Aujourd’hui, même l’unité de temps d’une photographie est remise en cause, n’a plus de garantie.

Couverture du Chat Botté, relecture du conte en collaboration avec Véronique Aubry © Frank Horvat

Il est intéressant que Frank Horvat reconnaisse en « avoir profité pour redécouvrir certains problèmes de la peinture » :
- une personne doit avoir un poids c’est à dire une ombre pour ne pas « décoller » ;
- la couleur, trouver le bon filtrage ne se fait plus au détriment de « l’instant décisif » puisque le temps est enfin maîtrisé ;
- la perspective, sans une perspective cohérente entre les différents éléments du montage leur intégration est impossible même si un logiciel comme Photoshop offre des possibilités de la corriger, voire de la modifier dans certains cas.

C’est justement cette difficulté d’insertion qui a amené l’auteur d’image numérique à demander au photographe de prendre son appareil pour résoudre ce problème (cf le montage sur le sport). Après avoir photographié Paris vide, il est parti à la recherche de ce groupe de cyclistes pour compléter cette commande. A la réalisation deux difficultés sont apparues :
- l’intégration des arbres avec feuilles sur des arbres nus. La solution a été de choisir dans la photothèque un arbre puis, de le détourer, de le déformer trois fois et enfin le coller à trois reprises.
- l’incorporation des cyclistes et des autres personnages, l’écueil : les empêcher de ‘’décoller’’, les faire tenir au sol. L’ajout d’une ombre ne semble pas suffisant et Frank Horvat reconnaît ne pas encore très bien maîtriser cet obstacle.

Par ailleurs, pour la bicyclette du premier plan, les rayons ont été tout simplement remplacé par un flou transparent. Autre indication, apparemment pour intégrer un élément de l’arrière plan il faut le photographier de loin. De même pour l’incorporer au premier plan il faut le photographier de près car même si les défauts de perspective peuvent-être légèrement rattrapés avec certaines fonctions cette règle paraît importante.

En somme, « Ce que je gagne, c’est un immense plaisir physique avec l’ordinateur que je n’ai pas avec le laboratoire qu’il soit noir et blanc ou couleur. Par plaisir physique, je veux dire multiplication de mes propres facultés par un logiciel qui a la beauté de Photoshop, qui m’enchante par son intelligence. Pour finir, l’ordinateur me redonne envie de ressortir pour faire de ‘’vrais photos’’ comme les Impressionnistes ont eu envie de faire de nouvelles choses avec l’invention de la photographie. L’ordinateur va redonner une jeunesse à la photographie. »

© Hervé Bernard

Recension d’un article de Création Numérique, novembre 1991