- Image et corps V2

,  par Hervé BERNARD dit RVB

Image et corps, il n’est d’image qu’incarnée

L’image est intimement liée à notre corps. La doxa en matière de perception et, particulièrement, dans le domaine de la vision est de nous laisser croire qu’elle est autonome, indépendante de notre corporéité. Hors, il n’existe de perception que liée à notre corps et c’est là la paradoxe de l’image. Au-delà de notre verticalité, de notre taille, du fait que nos jambes sont pliées, c ’est parce que la vision est intimement liée à notre corps que l’on ne saura jamais ce que l’autre voit, sent ou entend.

Ainsi, si l’on croit toujours que la couleur de la peau ne change pas malgré le changement de lumière c’est parce que le couple œil-cerveau corrige automatiquement la dominante de couleur d’une scène éclairée à la bougie. Certes, il existe une exception à cette correction automatique de la balance des blancs, c’est le tunnel souterrain éclairé au sodium.

Point(s) de vue(s)

1 Perspective et corporéité
De tous les sens, la vision est le sens le plus lié à notre corps comme nous le montre la vision selon la perspective. En effet, la perspective dépend de notre hauteur, des saccades de notre regard, de la largeur de notre champ visuel, de la vision binoculaire qui crée l’impression de profondeur... Cette dépendance est tellement automatique que nous en oublions la réalité de son efficacité.

Ainsi, statistiquement, nous effectuons, au minimum, trois saccades à la seconde. Ce qui implique que, pendant la dite seconde, entre-pendant chacune de ces saccades, notre regard se déplace à trois endroits différents de la scène observée. Ces trois déplacements impliquent qu’il réalise simultanément trois mises au point, trois balance des blancs (correction de la dominante de l’éclairage qui nous donne l’illusion que les teintes de la chair ne changent pas) sans compter toutes les opérations de reconnaissance de formes nécessaire à l’identification de la scène. Bien entendu, toutes ses opérations sont effectuées en pilotage automatique, sans que nous en prenions conscience et même en nous laissant croire que ces opérations n’existent même pas.

2 Corps et point(s) de vue
L’image que nous voyons est tel que notre corps nous permet de la voir. Depuis un même point, nous ne voyons pas la même chose si nous sommes allongés (sur le dos, sur le ventre), à genoux, accroupis ou debout... Et, ce n’est pas seulement une question de hauteur. En effet, ces positions influent sur l’amplitude de notre champ visuel et sur l’efficacité de la vision binoculaire. Ainsi, la perception du relief peut-être perturbée quand nous sommes couchés sur le côté, la tête à-même le sol. Outre le rétrécissement du champ visuel latéral de l’œil situé sur le côté appuyé sur le sol, la différence de pression oculaire éventuellement générée par cet appui peut générer des perturbations visuelles. Comme le montre ces différents éléments, il n’est d’image qu’incarnée. Cette incarnation est d’ailleurs une des problématiques qui ne va pas être simple à résoudre lors de la mise au point de robots autonomes.

3 Asie-Occident
Une des différences entre l’image occidentale et l’image asiatique réside dans une construction sur la permanence de l’instant pour la première tandis que la seconde est construite sur l’impermanence de cet instant. La première donne la priorité au cerveau qui nous raconte cette histoire, la seconde est construite sur notre ressenti physiologique. La première est l’image occidentale qui donna lieu à l’invention de la perspective, de la photographie et du cinéma ; la seconde est l’image chino-japonaise construite sur l’impermanence de la sensation. Comment l’Asie a-t-elle pu penser une image qui, quoi qu’on en pense, est quelque chose de permanent, à partir de cette impermanence ?