- Le trompe-l’œil

,  par Hervé BERNARD dit RVB

« [...] le trompe-l’œil est la rencontre d’une peinture et d’un regard, il est conçu pour un point de vue particulier et se définit par l’effet qu’il est censé produire. (p 36)

[...] Car voir, sous la verrière de l’atelier de la rue du Métal, défoncée dans les odeurs de peinture et de solvants, les muscles douloureux et le front brûlant, cela ne consiste plus seulement à se tenir les yeux ouverts dans le monde, c’est engager une pure action, créer une image sur une feuille de papier, une image semblable à celle que le regard a construire dans le cerveau. Pour autant, il ne s’agit pas de voir dans le détail et avec précision -cela, c’est quand même la moindre des choses, pensait Paula, et plus tard qu’elle s’exaspérerait d’entendre ses parents vanter sa ’’précision d’orfèvre’’-, il ne s’agit pas seulement de reproduire la réalité, d’en donner un reflet, de la copier. Voir, ici, c’est autre chose (p 54)

Conversation intime
© Hervé Bernard 2013

[...] on distingue Paula dans l’assistance, les yeux luisants, alors que ceci, au même moment, s’entrouvre en elle : l’idée que le trompe-l’œil est bien autre chose qu’un exercice technique, bien autre chose qu’une simple expérience optique, c’est une aventure sensible qui vient agiter la pensée, interroger la nature de l’illusion, et peut-être même -c’est le credo de l’école- l’essence de la peinture. Dans son cerveau pétulant mais mal débrouillé, l’enseignement qu’elle reçoit se résorbe en un principe élémentaire qu’elle s’approprie lentement : le trompe-l’œil doit faire valoir alors même qu’il occulte, et cela implique deux moments distincts et successifs : un temps où l’œil se trompe, un temps où l’œil se détrompe ; si le dévoilement de l’impostura n’a pas lieu (...) cela signifie que l’on se trouve face à une idiotie, face à un procédé, à une supercherie, alors la virtuosité du peintre, l’intelligence de son regard, la beauté de son tableau, tout cela ne peut être reconnu, tout cela demeure hors d’atteinte.

[...] Apprendre à imiter le bois, “c’est faire histoire avec la forêt” » p 55-56

Maylis de Kerengal, un monde à portée de main, éditions verticales
Les italiques sont des ajouts