- Photographier ?

,  par Hervé BERNARD dit RVB

« Lorsque mon œil se colle à mon viseur d’appareil photo, j’organise le monde qui se présente à moi. Je transforme cette humanité en une· géométrie des attitudes, une organisation de mon cadre qui dessine un chemin pour parler au futur spectateur de mon image. Souvent, mon sujet est pauvre. Un homme qui parle, un autre qui fuit. Un personnage qui rentre, un autre qui sort. Moi, photographe du quotidien, j’attends l’arrivée de mes protagonistes pour finaliser mon cadre. Cela peut parfois prendre beaucoup de temps. Plusieurs heures à attendre pour quelques secondes de photos. C’est le sel de mon métier. […]

Chacun vit en simultané l’information et sa narration. Serge Daney disait que “ le direct, c’est se regarder en train de regarder l’événement ”. La tyrannie du direct impose une hallucination collective qui réduit le champ des explications et des descriptions.

Alors que je me trouvais dans un endroit interdit lors de l’allocution d’un politique, son conseiller en communication est venu me demander de me mettre “ dans l’axe des caméras ”. Refus poli de ma part. Mon défi est, justement, de me tenir hors de l’axe des caméras.


Photo Sébastien Calvet, tous droits réservés

Le photographe est là où l’immédiateté n’est pas, il fige l’instant et lui redonne sa part d’éternité. Je pose donc des jalons chaque jour dans les pages du journal. Même si mes reportages ne durent que quelques heures, je tente de tisser un fil rouge entre toutes mes images. Je raconte un monde de la représentation, d’idées toutes faites. Je lutte avec le public qui, armé de son smartphone, s’écrie “ mais moi aussi j’ai le droit de faire des photos ! ”. La preuve par l’image est aujourd’hui le leitmotiv de notre société. Je photographie donc j’ai été, donc, j’ai vécu. Mes images ne sont pas la vérité, elles ne prétendent pas expliquer. Elles sont le résultat de mon expérience une fenêtre de réalité que je donne à voir au lecteur de Libération.

A la fin du chemin, je me trouve confronté à mon image imprimée dans le journal. Je la découvre à nouveau lorsqu’un lecteur parcourt ces pages devant moi dans la rue ou au café. Je tente de deviner dans son regard le chemin qu’il poursuit.

Son œil glisse- t -il sur mon image rapidement ? Ou bien s’attarde-t-il sur ces éléments que j’ai mis en avant pour qu’il les lise ? J’apprécie-l’idée qu’il replie le journal et parte en courant prendre son bus avec mon image dans sa poche. La tentation est forte, pour moi, de m’approcher de lui et de lui dire « Cette image, c’est moi qui l’ai faite. »

Extraits de la profession de foi du photographe Sébastien Calvet paru dans Le Libération du 14 novembre 2013, Dans ce numéro, tous les espaces réservés à l’image étaient vides en protestation contre le traitement des photographes.