« Reel-Unreel » Francis Alÿs

,  par Hervé BERNARD dit RVB

« Reel-Unreel »
Kaboul, Afghanistan 2011, Francis Alÿs

Tout commence par deux enfants-transformateurs de vieux pneus de bicyclettes en cerceaux. Des pneus-images de cerceaux ou des cerceaux-images de pneus mais, peut-être avons-nous imaginé tout cela. Ces deux pneus ne sont que des vieux pneus qui laissent croire à de jeunes enfants qu’ils les guident. Oui, en fait, c’est le désir de ces pneus qui les guident et entraînent ces enfants, faisant d’eux de possibles adjuvants à leur rotation. Tout est là ! Tout est posé. L’image est là ! Tout est image !

Kaboul, toujours, ces cerceaux-pneus sont devenus deux bobines, une bleue, une rouge qui déroulent et enroulent alternativement une pellicule tout en traversant Kaboul. Kaboul transformée en une métaphore de projecteur géant. Ces deux jeunes enfants guident plus ou moins maladroitement la pellicule dans son défilement et mutent dans un gros plan magistral un pilier de béton en un bord de passe-vue et, dans la même opération magique, transforment, un fil de fer échappé d’un grillage coupé, en une tête de lecture de la piste-son dudit projecteur. Le contenu de cette pellicule nous restera à jamais inconnu si ce n’est qu’il pourrait s’apparenter à la vie comme nous le suggère l’un des enfants. Surgit alors une question :

Le réel et l’image, c’est quoi ? Comme l’écrit l’auteur dans un générique de fin ou de début impossible à déterminer, [le film était projeté en boucle, à Vevey pendant le Festival Image] : « Cinema : every thing else is imagination. » [Cinéma : tout le reste est imagination.]

C’est quoi le réel ? Celui de l’image imaginée ou encore celui de la pellicule, celui de l’image projetée ? Qu’est-ce que projette une image ? Et qui projette l’image ? Où nous mène ce fil d’Ariane de l’image ?

Le film du temps qui passe, le fil, j’allais dire, le film de la vie. Ici, encore, le sujet n’est pas le sujet. Certes, pour continuer à filer, et oui, toujours le fil de la métaphore, Kaboul nous projette bien les images de son quotidien. Passe ainsi, dans un instant fugace, une djellaba qui dissimule dans un éclair des talons aiguilles devenus dans ce même éclair resplendissant, un pont de béton enjambant un torrent devenu ru, un quatre-quatre japonais, un âne, un vieux, les yeux dans le vague, trônant sur le toit de sa maisonnée regardant passer dédaigneusement cette étrange caravane...

Reel - Unreel

Cette indifférence est l’une des choses les plus surprenantes de ce film, personne ne songe à arrêter ces deux enfants, ne les interroge, ne commente ce magnifique duo digne d’un Laurel et Hardy des Temps Modernes. Le fil de la projection va être arrêté, c’est inexorable. Ce jeu, ce plaisir de la vie est interrompu, on le sera plus tard où on le sait déjà, par le feu destructeur des talibans qui, le 5/09/2001 décidèrent de brûler dans un incendie d’une durée approximative de 15 jours, toutes les archives de la cinémathèque de Kaboul. Mais, ici, dans le Kaboul de 2011, il suffira d’un minuscule feu pour couper le fil reliant ces deux bobinots, ce minuscule feu rappellera à certains, le moment où les charbons du projecteur se consumaient et manquaient une fois sur deux de mettre le feu à la salle. Ici, les charbons-talibans ont failli réussir, mais ce qu’ils ne virent jamais dans leur fanatique ignorance c’est que l’on ne leur avait donné, comme dans la salle de cinéma, que les positifs. Les négatifs de la vie étaient sauvés et Kaboul pouvait continuer à projeter la vie même si brûler les images, c’est brûler la vie.

En effet, Francis Alÿs en faisant de Kaboul le projecteur de son histoire passé et de son histoire contemporaine nous rappelle que les talibans n’échappent pas, eux aussi, à l’image. Même si, une fois le fil coupé, la tentation vient quelques instants de se jeter dans le vide. C’est là où la forme de cette projection est essentielle dans cette histoire. Son défilement, en continu, peut être interrompu, mais jamais arrêté, son défilement nous renvoie au défilement continu de ces deux bobines rouge et bleue. Ces deux bobinots, qui font de Kaboul le projecteur de la vie. Et ce jeu de la vie, celui qui se déroule au fil du temps devant nos yeux, sans même se rembobiner restera vainqueur. Ici, il n’y a ni rewind ni fast forward, il n’y a que le film de la vie qui ne tient qu’à un fil, celui du jeu de deux enfants qui enroulent et déroulent les images de Kaboul dans un pied de nez. Alors, Kaboul, une métaphore de projecteur ou un projecteur de métaphores ?

Le site de Francis Alÿs