- Le bleu et l’aveuglement au bleu des Grecs, des Mayas... V9

,  par Hervé BERNARD dit RVB

« 1 Le bleu ne fait pas de bruit.
C’est une couleur timide, sans arrière-pensée, présage, ni projet, qui ne se jette pas brusquement sur le regard comme le jaune ou le rouge, mais qui l’attire à soi, l’apprivoise peu à peu, le laisse venir sans le presser, de sorte qu’en elle il s’enfonce et se noie sans se rendre compte de rien.

2 Le bleu est une couleur propice à la disparition.
« Une couleur où mourir, une couleur qui délivre, la couleur même de l’âme après qu’elle s’est déshabillée du corps, après qu’a giclé tout le sang et que se sont vidées les viscères, les poches de toutes sortes, déménageant une fois pour toutes le mobilier de ses pensées.

Sédiments I

3 Indéfiniment, le bleu nous échappe.
« Ce n’est pas, à vrai dire, une couleur. plutôt une tonalité, un climat, une résonance spéciale de l’air. Un empilement de clarté, une teinte qui naît du vide ajouté au vide, aussi changeante et transparente dans la tête de l’homme que dans les cieux.

« L’air que nous respirons, l’apparence de vide sur laquelle remuent nos figures, l’espace que nous traversons n’est rien d’autre que ce bleu terrestre, invisible tant il est proche et fait corps avec nous, habillant nos gestes et nos voix. Présent jusque dans la chambre, tous volets tirés et toutes lampes éteintes, insensible vêtement de notre vie. » (Jean-Michel Maulpoix, « Une histoire de bleu », 1993)

4 L’aveuglement au bleu
Pour reprendre les termes de Jean-Michel Maulpoix, cette couleur ne fait tellement pas de bruit, est tellement propice à la disparition qu’elle s’évade du vocabulaire de certaines cultures comme nous le montre le mythe de l’aveuglement au bleu de la Grèce Antique. Ce mythe né au XIXe et propagé par Nietzsche cache un “règlement de compte” des romantiques allemands face à la prééminence gréco-romaine dans la culture européenne (voir plus bas). Cependant, cet “ aveuglement ” transcende les cultures à tel point que l’on peut parler d’un secret de polichinelle. En effet, on retrouve l’absence de ce mot dans le vocabulaire chinois et dans celui du Mexique pour ne nommer que les plus grandes cultures “victimes” de ce syndrome.

En Chine, bleu, vert ou noir ?
« Qing 青, 81 occurrences, est ici le plus fréquent des termes de couleur dans les Trois cents poèmes Tang (qui sont en réalité 320), anthologie établie au 18è siècle. Le Dictionnaire chinois-français propose : 1, bleu ou vert ; 2, noir ; 3, herbe verte, céréales en herbe ; puis 45 entrées pour les mots ou expressions commençant par qing, tendant vers l’une ou l’autre de ces couleurs. Il fait partie du système traditionnel des 5 couleurs.

Parmi les pigments anciennement employés, les bleus purs sont d’azurite « qing minéral », plutôt clairs, ce qui explique que le cyan ait aussi été nommé qing. C’est la seule couleur à avoir été à certaines périodes employée de manière conséquente dans la peinture à l’encre, rehaussée d’or.

Une fois sorti du vocabulaire pictural professionnel, qing qualifie aujourd’hui encore aussi bien la céramique bleu et blanc qui a inspiré celle de Delft et les azulejos, les bleus sur la peau (variables par nature), les cheveux noirs, le goudron, la brique de Pékin et de la Grande Muraille (d’un gris moyen), le bronze, que les végétaux verdoyants du printemps et la jeunesse. Hormis le fait que qing peut tendre vers le vert plutôt que le violet, cette couleur variable est donc à la fois comparable au kyaneos et au glaukos grecs.

- “ Plus vert ” : Bi 碧, 17 occurrences ; émeraude, bleu, suivi de 4 entrées ; en poésie, il peut désigner l’herbe, les arbres aussi bien que le ciel ou la mer, ce dernier cas n’apparaissant qu’une fois dans le recueil. La partie inférieure de l’idéogramme est la pierre, c’est le seul de cette catégorie parmi les idéogramme de couleur. La partie supérieure désigne l’ambre. On pourrait s’attendre à une connotation précieuse, mais il peut aussi évoquer une atmosphère lugubre ou la pourriture. Il est rare dans la langue courante actuelle, sinon pour l’associer à la mer, qu’elle paraisse verte ou bleue, mais plutôt foncée.

- “ Un peu plus vert ” : Cui 翠, 19 occurrences ; « vert, vert émeraude », suivi de trois entrées seulement, dont « oiseau cui », le martin-pêcheur (qui est le même que celui d’Europe), éponyme de l’idéogramme.

- “ Vert, blanc, brun..? ” : Yu 玉, 52 occurrences ; le jade, suivi de 18 entrées ; la simplicité de l’idéogramme atteste de son ancienneté, c’est wang 王, « roi »

- “ Bleus ” ;Cang 沧, « bleu foncé » puis 3 entrées, 6 occurrences.
Lan 蓝, « bleu » de la langue courante suivi de 8 entrées, une seule occurrence, pour un toponyme célèbre pour ses gisements de jade vert foncé tirant sur le jaune... C’est un patronyme rare. Un ciel d’azur se dit aujourd’hui communément lan, mais qing, bi, et cang (voir ci-dessous) conviennent également. »1

Bleu à tous les étages

5 De la couleur
On sait que les couleurs sont définis par deux champs principaux :
- le perceptuel,
- le sémantique
(Ces champs regroupent la sensation et la symbolisation en s’appuyant sur la comparaison au tournant de laquelle on retrouve la question de la ressemblance.) On sait déjà que l’on peut évacuer le perceptuel pour au moins deux des civilisations citées. En effet, on a retrouvé du bleu dans des tombes grecques et les grecques connaissaient bien l’Égypte antique, culture où le bleu est extrêmement présent.

Quant aux grandes civilisation du Mexique, le bleu maya —première utilisation référencée : 800 av. J-C— un pigment dont la teinte va du bleu clair au bleu-vert fabriqué les civilisations précolombiennes de la Mésoamérique, comme les Mayas et Aztèques est là pour nous rappeler qu’il est hors de question de parler d’aveuglement à cette couleur même si le mot est absent du vocabulaire de ces civilisations.

Le coupable de cette absence du bleu ne peut donc être la perception, c’est donc sa soeur —pour reprendre les mots de La Fontaine, en les féminisants— la sémantique. Cette hypothèse se trouve renforcée par les études de Berlin et Kay (1969) (voir aussi notre essai Regard sur l’image pour un développement autour de ces auteurs) qui nous indiquent que cette couleur est l’une des dernières couleurs à apparaître dans le vocabulaire des cultures2.

On en perd notre latin
En écossais, langue de la famille de l’anglais, on trouve le phénomène inverse, le mot bleu désigne d’autres couleurs du spectre. Ainsi, ce mot recouvre, non seulement, la couleur bleue et, simultanément, une part du spectre du vert et du gris malgré le fait que dans l’écossais contemporain cette différence ait tendance à s’estomper.

- Terme écossais........... Concept équivalent
gwyrdd.............................. vert non bleuté
glas..................................... bleu, bleu-vert et gris bleu
llwyd................................... gris sauf le gris bleuté.

Le bleu n’est pas la seule couleur absente du vocabulaire de nombreuses cultures. Les marrons et les gris sont eux aussi très souvent manquants. Pourtant, le bleu est la seule couleur pour laquelle, au XIXé siècle, la culture européenne a affirmé l’aveuglement d’autres cultures. Me vient une réponse que je n’ose formuler. Pour l’empire greco.romain le bleu est la couleur des barbares, cette histoire serait-elle une revanche des “germains” du XIXe qui affirmeraient : « Les Grecs voyaient la nature d’une autre façon que nous, car il faut admettre que leur œil était aveugle pour le bleu et le vert et qu’ils voyaient, au lieu du bleu, un brun plus profond, au lieu du vert un jaune (ils désignent donc par le même mot la couleur d’une chevelure sombre, celle du bluet et celle des mers méridionales, et encore, par le même mot ; la couleur des plantes vertes et de la peau humaine, du miel et des résines jaunes : en sorte que leurs plus grands peintres, ainsi qu’il a été démontré, n’ont pas pu reproduire le monde qui les entourait que par le noir et le blanc, le rouge et le jaune). Comme la nature a dû leur paraître différente et plus près de l’homme, puisqu’à leurs yeux les couleurs de l’homme prédominaient dans la nature et que celle-ci nageait en quelque sorte dans l’éther coloré de l’humanité. [...] C’est par ce défaut que c’est développé la faculté enfantine particulière aux Grecs, de considérer les phénomènes de la nature comme des dieux et des demi-dieux, c’est-à-dire de la voir sous forme humaine. Mais que ceci serve de symbole à une autre supposition. Tout penseur peint son mode à lui et les choses qui l’entourent avec moins de couleurs qu’il n’en existe, et il est aveugle à l’égard de certaines couleurs3. Ce n’est pas là uniquement un défaut. Grâce à ce rapprochement et à cette simplification, il introduit, dans les choses, des harmonies de couleurs qui ont un grand charme et qui peuvent produire un enrichissement de la nature. Peut-être est-ce par cette voie que l’humanité a appris la jouissance en regard de la vie, par ce fait que l’existence, lui fut d’abord présentée avec un ou deux tons simples, avant de passer à des nuances plus variées. Et maintenant encore, certains individus s’efforcent de sortir d’un daltonisme partiel pour parvenir à une vue plus riche et une plus grande différenciation : à quoi non seulement ils trouvent des jouissances nouvelles, mais ils sont forces d’en abandonner et d’en perdre quelques anciennes. ». Nietzsche4, associé ou non à d’autre(s) fantasme(s) culturel(s) européen(s), en serait-il la cause ?

Cependant, l’étymologie pourrait détenir une partie de l’explication. En effet, l’histoire des langues européenne montre que le mot bleu, issu du germain, est d’une signification imprécise. En effet, les sens les plus anciens sont : pâle, blanchâtre, livide et bleuâtre. En cela, il rejoint ses ancêtres grecques et romains eux aussi ambigus et variant entre des pôles opposés. En effet, le grec kuaneos, peut-être traduit par bleu sombre (noir bleuâtre, selon certains traducteurs) mais, peut aussi avoir le sens de brillant, luisant, éclatant, épais, profond, effrayant5 [...] Kuaneos est tour à tour éclatant et sombre, séduisant ou sinistre et effrayant, domaine de l’ombre, de la mort... Quant à glaukos, il exprimait le “bleu-vert-gris” (couleur du cuivre oxydé et poison violant) et qualifiait notamment Athena, la déesse aux yeux pers, sens que reprendra le latin sous la forme glaucus appliquée à Minerve.

De ces quelques lignes, on peut donc conclure que cette imprécision est beaucoup plus commune, certes l’Europe occidentale a précisé cette couleur au cours des siècles cependant, il ne faut pas oublier que l’imprécision sémantique est commune à toutes les couleurs. Alors, pourquoi le XIXe siècle s’est-il focalisé sur cette couleur ?

Le cyanomètre de Horace-Bénédict de Saussure
Conçu pour mesurer les différentes nuances de bleu du ciel, le “cyanomètre” a été inventé en 1789 par le physicien suisse Horace-Bénédict de Saussure et le naturaliste allemand Alexander von Humboldt. Il se compose de 53 sections.

Avant que la Vierge ne s’en empare, le bleu a été longtemps une couleur néfaste. Cependant, cette connotation s’est prolongée bien au-delà de cette période avec le bleu de cobalt fabriqué, pour la première fois, en 1802 par le chimiste français Louis-Jacques Thénard.6 En effet, le mot cobalt est originaire de l’allemand Kobald qui désigne, dans les légendes minières allemandes, un esprit malfaisant. Ce mot aurait été donné comme nom à un minerai présent dans les mines de cuivre du Harz et longtemps jugé inutile. D’autres sources7, affirment qu’il serait originaire de Kobold, nom d’un lutin malicieux hantant les anciennes mines8 qui aurait subrepticement dérobé le minerai d’argent pour le remplacer par ce minerai jugé alors inutilisable. Néfaste ou mauvais plaisantin, de toute manière la balance penche du mauvais côté.

6 Point de mot et point d’aveuglement, en fait un autre point de vue
En matière de sémantique, un adage proclame l’impossibilité de penser quelque chose sans le mot pour le désigner. L’exemple du bleu montre que cet adage est faux ou pour le moins erroné si cette absence dissimule, à contrairo, une profusion. Faux car l’usage de la couleur est une manière de penser cette couleur, surtout quand cet usage est abondant comme au Mexique. Ces différentes absences du mot bleu ne montrent pas, d’un point de vue perceptif, l’absence de cette couleur, son inexistence puisque dans le cas des Aztèques, c’est même une couleur essentielle à leur culture.

« [...] je mets au défi quiconque de me traduire en grec ou en latin le mot homosexuel, et même le mot hétérosexuel, et même le mot sexuel tout court. S’il n’y a pas ces mots, c’est qu’il n y a pas de pratiques sexuelles équivalentes. »9. Ce qu’on appelle la sexualité aujourd’hui est un concept issu de la psychanalyse. Viendrait-il à l’esprit de quelqu’un de dire que les grecs et les romains n’avaient pas de vie sexuelle parce qu’ils recouraient à des catégories ontologiques différentes des nôtres ?

L’arc-en-ciel et l’iris sont eux aussi des exemples de cette soi-disante déficience grecque, dans cette citation de l’Iliade, XVII, 547-552 « Tel l’arc-en-ciel pourpre que Zeus étend depuis le ciel pour les mortels, qui est un signe (teras) soit de guerre, soit du mauvais temps glacial, et de fait interrompt les hommes dans leurs travaux sur la terre, et inquiète le bétail ; telle est la nuée pourpre dont s’enveloppe la déesse pour plonger au milieu de la troupe achéenne et pour y réveiller chacun des combattants.  » Homère est bien loin d’évoquer les six couleurs de l’arc-en-ciel chères aux poètes européens.

Il en est de même pour la couleur. Cette absence montre que cette couleur est pensée autrement et, dans certains cas, avec une plus grande précision. Si cette absence démontre quelque chose, c’est donc que la langue est un point de vue sur le monde. Tout comme, c’est un anachronisme de vouloir exporter notre modèle de la sexualité issu de la bourgeoisie capitaliste dans la Rome antique. C’est un au mieux un anachronisme de parler d’aveuglement au bleu et au pire un discours destiné à étayer une éventuelle supériorité. Quant à l’iris, si l’on doit en croire Xénophane de Colophon, « Ce qu’on appelle Iris, c’est en fait par nature un nuage qui apparaît pourpre, écarlate et vert pâle. ». Aujourd’hui nous aurions bien du mal à trouver du vert dans la couleur iris.

« L’histoire peut être définie comme l’inventaire explicatif, non pas des hommes ni des sociétés, mais de ce qu’il y a de social en l’homme, ou plus précisément des différences que présente cet aspect social. Il suffit par exemple que la perception des couleurs soit différente d’une société à l’autre (aux yeux des Grecs, la mer était violette) ; ipso-facto, les couleurs appartiendront à l’histoire autant qu’à la science. »10

7 Ébauche d’un épilogue
La langue anglaise dispose de 11 termes de base pour désigner les couleurs et un seul mot pour désigner la couleur bleue. Quant au russe, il dispose de douze termes de base et deux termes : siniy (bleu foncé) et goluboy (bleu clair) dédiés au champ de la couleur bleue tandis que le grec moderne a deux mots pour le bleu alors que le coréen possède quinze termes. Cette disparité du champ sémantique engendre et/ou le résultat d’une perception différente de la couleur.

Cependant, des chercheurs se sont interrogés sur l’influence de la latéralisation de la perception visuelle. En effet, ce que voit l’œil gauche est traité par le cerveau droit tandis que ce que voit l’œil droit est traité par l’hémisphère gauche. Est-ce que les couleurs perçus par l’œil droit seraient plus influencées par le langage ?

Plusieurs études ont, semble-t-il, confirmés cette étude. Cependant, cette interaction n’est pas encore bien comprise.11

En guise d’exergue
« Ta guitare est bleue.
Tu ne joues pas les choses telles qu’elles sont. »
L’homme répliqua : « Les choses telles qu’elles sont
Changent, sur la guitare bleue.
 »12

Achetez le livre

  • 47.50 € TTC Le livre (France metropolitaine)
  • 45.02 € TTC + 6.98 € de frais de port pour le livre (Suisse et CEE)

Quiproquo : Le bleu en japonais