- Nos ambivalences à l’égard de l’image (2)

,  par Hervé BERNARD dit RVB

sont-elles l’image ou le reflet de l’étymologie ?

Couleur

Du latin color « couleur, teint du visage » au figuré : « aspect extérieur », « couleur, coloris du style ; argument (donnant aux faits une couleur favorable) »
1050 « sensation visuelle » (Alexis, éd. C. Storey, ici figuré. perdre sa color « perdre son caractère »).
1100 en parlant du visage, de la peau (Roland, éd. J. Bédier)
1268 « substance colorante » (Étienne Boileau, Livre des métiers, LIV)
1280 « raison spécieuse » (Couronnement de Renart)
1393 « couleurs distinctives d’un personnage (livrée, etc.) » (Compte de la Cour de Charles VI)
1794 « caractère d’une opinion » (CHAMFORT, Caractère et anecdote)
.cf la couleur politique d’un parti.

Pour désigner la couleur, Platon utilise dans La République le mot pharmakon. Or, selon Baillu, les premiers sens de ce mot sont :

- « toute substance au moyen de laquelle on altère la nature d’un corps »

- « toute drogue salutaire ou malveillante ».


Cette étymologie du mot couleur comme l’usage du mot pharmakon, pour la désigner annoncent déjà le double sens de la couleur :

- négatif : drogue à laquelle on s’accoutume, substance qui altère, dissimule ;

- positif : substance qui vivifie. Encore aujourd’hui, nous ne savons toujours pas choisir entre ces deux aspects de la couleur.

Une dualité positif — négatif
Donc, cette dichotomie est présente dès les premières apparitions de ce terme puisque la couleur concerne l’aspect extérieur des choses, le teint du visage. En celà,elle est bien un masque, un dissimulateur.

Cependant, elle est aussi déjà victime de notre fond qui affirme que l’intérieur : l’âme est plus importante, voire meilleure que l’extérieur. Dichotomie issue de notre héritage manichéen. Bien entendu, cette signification se retrouve dans le Couronnement de Renart, cité précédemment et qui affirme que la couleur est une raison spécieuse.

Cette dichotomie se retrouvera au Moyen-Âge dans les recherches des grammairiens, En effet, pour certains d’entre eux, couleur serait issu du mot color qui proviendrait lui-même du mot celare cacher. La couleur est donc ce qui dissimule, cache. En conclure qu’elle trompe est un pas que l’histoire occidentale a amplement franchi. C’est cette étymologie qui est aujourd’hui considérée comme l’étymologie officielle.

Toujours au Moyen-Âge, d’autres, comme Isidore de Séville, rattache ce mot au substantif calor (chaleur) et donc à la chaleur. Cette autre étymologie a pour force de souligner que la couleur naît du feu et du soleil. Cette rupture entre ces deux étymologies reste profondément ancrées dans nos habitudes et continue à marquer deux camps tout en rejoignant la double interprétation de pharmakon par Platon. L’évolution de pharmakon l’amènera à désigner aussi bien une drogue médicinale qu’une potion magique, ou encore la drogue du droguiste, celle qui servira à teindre, la peinture, le fard, le maquillage égyptien... Ce qui nous ramène à nouveau à la question de la dissimulation. C’est seulement avec Pline qu’elle deviendra un critère de qualité et un principe de classement des matériaux.

La danseuse et le moucharabieh

Sa retranscription dans le monde de l’art
Donc en Occident et au Moyen-Orient, très tôt le mot couleur se construit autour de deux camps. Le premier, celui de la valeur négative, dans le monde chrétien regroupe les mormons, les protestants et plus largement les intégristes occidentaux de tous les bords qui réprouvent son emploi pour les vêtements et la décoration. Dans le monde des arts, il est représenté par ceux qui considèrent le dessin à la mine de plomb, au fusain comme l’art par excellence pour ne pas dire l’art suprême. Leur succéderont les partisans du noir et blanc chez les photographes.

Tandis que le second, celui de la valeur positive de la couleur, affirme qu’elle est un hommage à la vie. Dans le monde des arts, ce seront les partisans d’une peinture chatoyante et l’on pense bien entendu à Kandinsky tandis que dans la photographie couleur on pourra évoquer des photographes comme Pete Turner, Irving Penn ou Harry Gruyaert...

Saint-Bernard de Clairvaux, quant à lui a renforcé l’étymologie négative avec l’invention d’une nouvelle vision théologique des couleurs. Il les exclut en raison de leur impureté, de leur cécité (caecitas colorum) et les considère comme vanité. Cet abbé les associe aux idées troubles (turbidus), obscur (surdus). Il ira jusqu’à bannir toutes décorations, ne tolérant que la présence de l’essentiel, c’est-à-dire du crucifix et, sa tolérance à la couleur n’ira pas au-delà d’une harmonie monochrome.

Selon John Lyons, les mots grecs melas et leukos se traduisent aussi bien par “ noir ” et “ blanc ” que par “ foncé ” et “ clair ”. Le terme chloros employé essentiellement pour décrire la végétation, le feuillage est indissociable du contexte dans lequel les Grecs l’utilisaient ce qui lui donne une signification plus large que celle de la couleur verte. Raisonnement qui l’amène à penser que la traduction de chloros par “ feuillage vert ” est souvent justifiée.

Michel Pastoureau exprime une pensée similaire en affirmant que la plupart des adjectifs traduits du grec comme des mots renvoyant à des couleurs, décrivent en réalité le monde en termes de luminosité, de brillance plutôt que de teinte.

L’aveuglement des grecs
Jean-Claude Schmitt signale d’autres controverses autour des traductions en français de certains termes bibliques tels que purpureus (rouge ou violet ?). Ainsi, il semblerait qu’il ne faille pas systématiquement traduire un même terme grec par le même mot français. La dénomination des couleurs du grec ancien au français est loin de se recouvrir totalement. Toujours, selon John Lyons, le mot glaukos peut varier du gris au bleu clair. Et ochros du jaune au rouge. Ce sentiment d’imprécision est renforcé lorsque l’on s’aperçoit des différentes “ valeurs ” que les Grecs conféraient aux couleurs. La perception des couleurs dans le monde antique serait donc plus “ quantitative ” que “ qualitative ” et par conséquent, concernerait plus la luminosité que la chromie.

Aujourd’hui, notre regard se porte d’abord sur la couleur, se pose sur l’image du point de vue de la couleur ; les Grecs, eux, portaient le leur d’abord sur la luminance de l’image. D’où, une prédominance d’adjectifs connotant la luminosité dans les tragédies grecques comme celles d’Eschyle ou de Sophocle et une quasi-inexistence du bleu bien que les grecs de l’Antiquité ont manié de très beau bleu comme l’ont montré certaines fouilles effectuées en Grèce au XX.e siècle. Les imprécisions cités dans le paragraphe précédent et la prédominance de la luminance pourraient, à elles seules, expliquer la soi-disante cécité des anciens grecs à la couleur bleue.

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Source : Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales, pour les dates d’apparition des différentes significations..