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- L’Orgien Mysterien Theater ou du rituel comme œuvre, Hermann NitschDans l’atelier des dieux

,  par Hervé BERNARD dit RVB, Jean-Louis Poitevin, philosophe, critique d’art, romancier

Séminaire Jean-Louis Poitevin, image et montage Hervé Bernard
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Dans l’atelier des dieux séance du 27 Janvier 2026

L’Orgien Mysterien Theater ou du rituel comme œuvre

Note introductive sur le sens et la fonction des rituels en Grèce antique en relation avec l’Orgien Mysterien Theater d’Hermann Nitsch.

Introduction
Nitsch, Nietzsche et la Grèce antique
Il s’agit là d’une brève introduction qui permettra d’envisager les images que l’on va monter de la dernière action conçue par Nitsch et réalisée après sa mort par les équipe ayant participé à un grand nombre de celles qui ont précédé au cours des 70 années précédentes, non pas comme matière brute mais bien comme résultat à la fois du travail d’une vie, élément ultime d’une oeuvre et surtout mise en œuvre d’une pratique reliée de manière essentielle à des éléments à la fois présent et incompris et pour les autres occultés ou en tout cas oubliés et qui pourtant sont aux sources de ce que l’on nomme notre « civilisation ».

1 Le cours de Nietzsche : le culte grec
Nietzsche, le philosophe donc, a fait l’un de ses tous derniers cours à Bâle sur le culte grec, et cela pendant les semestres d’hiver 1875-76 et 1877-78. Cet ouvrage paru il y a peu, aux Belles lettres, constitue la grande synthèse philologique de Nietzsche sur le culte religieux grec.

Ces cours suivent de plusieurs années la publication en 1872 de La naissance de la tragédie. Même si ce n’est pas directement une réponse aux polémiques crées par cet ouvrage, il y a là une compilation impressionnante des connaissances de Nietzsche sur le sujet.

Et le cours de philologie n’est jamais exempt de réflexions qui lui serviront plus tard dans son œuvre, que ce soit dans Humains, trop humains qui paraît en 1878 et constitue un tournant dans son œuvre ou dans La Généalogie de la morale, en particulier. Ces notes remettent en cause la plupart des catégories avec lesquelles il avait abordé jusqu’ici le monde grec note Manfred Posani Löwenstein dans la présentation qu’il fait de l’ouvrage sur le culte grec. Mais c’est parce que Nietzsche remonte plus avant dans le temps. Les origines des cultes en Grèce sont de plusieurs siècles antérieurs à la tragédie et même si la tragédie prend sa source dans le culte grec en tant que genre elle se déploie principalement au Ve siècle avant notre ère.

L’âge d’or de la tragédie grecque s’achève dès la fin du Ve siècle : aucune pièce complète n’a été conservée après -404 et le programme des Dionysies présente la reprise de tragédies anciennes probablement dès -386. Comme l’expose Jacqueline de Romilly « ce fut […] une éclosion soudaine, brève, éblouissante. La tragédie grecque, avec sa moisson de chefs-d’œuvre, dura en tout quatre-vingts ans ».

Avec Le culte grec, on remonte bien avant l’Iliade, dans un temps très antérieur à celui de la tragédie et donc on plonge dans une tout autre mentalité que celle, teinté de pessimisme, qui caractérise, selon Nietzsche, la tragédie.

Il n’en reste pas moins que l’influence de Nietzsche est grande sur l’autre Nitsch, Hermann, qui nous intéresse au premier chef ici.

En effet on va le voir, le fameux Orgien Mysterien Theater, (O.M.T.) dont il dit avoir eu la « vision » très jeune avant même la première action qui a lieu vers 1952 et donc alors qu’il n’avait pas encore vingt ans,,est à la fois porté par e qui fait le cœur du premier livre de Nietzsche, La naissance de la Tragédie et par ce qui est présenté et mis en scène dans Le culte grec, étant entendu que pour ce second corpus de références, Hermann Nitsch a du aller chercher aussi ailleurs des références et ne pas se contenter de cet ouvrage de Nietzsche.

Résumons en deux mots l’enjeu qui vous paraitra évident dès que vous aurez vu les premières images et surtout une fois terminée cette projection d’images et de coures vidéos.

Du côté de La naissance de la tragédie, tenons nous en, aujourd’hui, au partage entre Apollon et Dionysos que propose ce livre, partage qui constituent le nerf central des actions de l’Orgien Mysterien Theater : « … l’art plastique, l’apollinien, et l’art non-plastique de la musique, celui de Dionysos… », et partage qui trouve chez Nitsch une tentative d’unification effective et efficace.

Du côté du culte grec qui nous importe ici, c’est à la fois une méthode et une source d’inspiration qui nous sont offertes.

Mais, c’est avant tout une sorte de rupture « épistémologique », si l’on peut dire, que se propose d’accomplir Nietzsche en reconnaissant à ce que l’on pourrait nommer le grand champ des pratiques magico-religieuses, et si l’on veut à tendance non ratioïde et que les tenants de l’’ordre philosophique et moral à la fin du XIXe siècle pouvaient tenir pour irrationnels, en tout cas non dignes de l’homme moderne débarrassé de certaines formes de croyances dont ils se pensaient les dignes représentants, une importance majeure tant pour comprendre ce qu’a été la culture grecque même aux époques postérieures, mais comment s’est formé ce qui deviendra parla suite l’esprit grec au sens classique du terme. Et l’on va s’apercevoir que cet esprit grec que l’on tient pour si rationnel et si emprunt en même temps de violence et d’ivresse, a des sources complexes qui ne sont en rien fondées sur quelque forme de rationalité que e soit mais bien sur des logiques absolument hétérogènes à celles que tente d’imposer la rationalité à fondement supposé scientifique.

C’est bien ce qu’indique Nietzsche au début de son ouvrage lorsqu’il écrit à la page 58 : « Deviner quelque chose de cette pensée des grecs est encore une fois notre tache. Il aut toutefois reconnaître que la logique de la pensée qui s’exprime dans le domaine des rites religieux est quelque peu tombée en discrédit : car cette forme de logique est dans un rapport d’hostilité et d’antagonisme avec la logique scientifique ; Elle s’apparente à la logique de la superstition mais aussi à celle de la poésie.../… C’est sur ce sol de pensée impure qu’a fleuri le culte grec ; de même que c’est sur le sol du désir de vengeance qu’a fleuri le sens de la justice. Tout comme on a pu dire : « les meilleures choses et les meilleures actions ont des entrailles répugnantes ». [1]

À l’évidence Nitsch Hermann n’a pas eu peur de plonger les mains et le nez et de nous plonger avec lu dans ces entrailles répugnantes qui sont de la pensée un terreau originaire.

Il apparaît déjà ici que les pratiques qui participent à la richesse des cultes grecs ne seront pas indemnes de violence et de sang même si, probablement, avant que cela ne s’impose, le sacrifice et la viande, il y a eu une strate cultuelle où les ingrédients du culte étaient et peut-être n’étaient que des produits de la terre, grains, fleurs etc.

On verra que chez Nitsch, tous ces éléments sont présents et que précisément, il conçoit ses actions comme des moments où les diverses strates de note humus noétique comme le dirait Bernard Stiegler, sont repositionnées en même temps sur le devant de la scène, comme si précisément il était vital de nous rappeler d’où nous venons.

2 L’approche généalogique comme méthode

Il faut cependant une sorte de méthode relativement nouvelle pour parvenir à extraire quelque chose de partageable d’une telle plongée dans cet humus noétique. Nietzsche va pratiquer une méthode que l’on peut dire généalogique. Qu’il invente d’une certaine manière et qui trouve sa formulation dans La généalogie de la morale. Dans l’approche généalogique « la flèche du temps se brise en fragment d’histoires » dit Manfred Posani Löwenstein dans sa présentation (p.44) et cite dans la foulée un passage de La généalogie de la morale dans lequel Nietzsche que « toute l’histoire d’une chose, d’un organe, d’un usage peut être.../… une chaine de signes continue faite d’interprétations et de réarrangements toujours nouveaux dont les causes n’ont pas besoin d’être reliées les unes aux autres, mais au contraire, à l’occasion se succèdent et se relaient de manière purement fortuite. » [2] Il poursuit ainsi : « la philologie du culte grec aura don été une des écoles ou Nietzsche a appris à penser l’histoire avec cette radicalité généalogique. C’est sur ce terrain, notamment, qu’il a commencé à remettre en question ce que Michel Foucault appellera le « déploiement métahistorique des significations idéales et des indéfinies téléologies ». [3] Mais l’éclatement des téléologies linéaires pose dès lors en creux une nouvelle question qui deviendra elle aussi un leitmotiv de la généalogie nietzschéenne : que signifie telle ou telle pratique, dans son contexte précis d’émergence ? »

À la page 46, Manfred Posani Löwenstein poursuit en remarquant que « Nietzsche répond à un certain Schömann ceci : « que la religion grecque n’a pas grand choses à voir avec l’attitude intérieure et les représentations ». Il s’agit d’une autre illusion téléologique et d’un autre contresens a posteriori,car en réalité, les Grecs ne se souciaient que de leur culte. Seul le culte était inviolable, mais il n’y avait pour autant « aucune obligation de croyance », « aucune orthodoxie ». Et les législateurs se souciaient même fort peu de l’instruction religieuse du peuple, puisque l’essentiel n’était pas pour eux de cultiver de « bonnes représentations au sujet de la religion » [4]

Si je le traduis dans mon vocabulaire, le culte grec évoqué dans ce livre est antérieur à la formation de la conscience et ce qui se produit pendant les cultes, quelle que soit la forme que prend ce culte, sacrifice, procession, adoration d’« images sacrées », libations etc. n’a évidemment encore rien à voir avec l’art qui lui, pour exister, suppose qu’ait été forgé l’espace mental dans lequel ce que l’on nommera re-présentation viendra prendre place et dont on voit la forme qu’il prend en particulier dans la tragédie grecque.

Il est essentiel de mentionner ici ces enjeux philosophiques, car, comme on ne cessera de le voir, non seulement Nitsch Hermann est extrêmement cultivé, mais il est aussi capable de prendre en charge par son œuvre les choses sur lesquelles il fait des recherches, mais surtout de faire intervenir dans sa pensée les résultats qu’il perçoit de ce qu’il invente et réalise. Sans oublié le fait que comme il le lasse entendre, il a eu une sorte de « vision globale » de l’Orgien Mysterien Theater très jeune avant même de commencer les actions.

3 Omniprésence des dieux et culte comme expression du monde d’avant la représentation

Nous sommes donc dans un ensemble de strates antérieures à la conscience et à la représentation, autant dire au monde dans lequel nous avons vécu depuis près de 3000 ans et qui est en train de s’effondrer sous nos pieds et sous nos yeux.

Mais que peut vouloir dire que les dieux étaient omniprésents si, comme le laisse entendre Nietzsche, les grecs n’avaient pas besoin de croire eux pour vivre avec eux et pour constater qu’ils faisaient en quelque sorte fonctionner le monde ?

Pour cela Il faut suivre Nietzsche sur la piste de la présentation du mode de pensée de ces grecs d’avant la conscience et du monde dans lequel ils existaient en redisant que c’est le culte ou les cultes qui déterminent et permettent d’appréhender leur manière de pensée et de vivre, et non une quelconque forme de « foi ». Il n’y a rien de sémite ni de chrétien ici.

Nietzsche synthétise cette manière de penser et de raisonner par la formulation de cinq point :
« 1 L’inexactitude de l’observation : on préfère la preuve d’un miracle à sa réfutation.
2 Le recours à un faix concept de causalité par la confusion de la succession et du concept d’effet.
3 le recours à une mémoire sélective qui ne retient que les cas insolites.
4 une force pour et un penchant à l’appréhension de ressemblances
5 une propension à la paresse, à l’indolence et à l’humeur oisive, parce que les cérémonies coûtent certes des efforts,mais beaucoup moins que le travail naturel qui renonce au concours ds dieux et de la sorcellerie.
La réflexion des hommes qui croient à la magie et aux miracles vise à imposer une loi à la nature : et pour résumer les choses,le culte religieux est le produit de cette réflexion. [5]
Il y a bien une dimension spirituelle dans tout cela mais pour ces grecs dit encore Nietzsche « tout ce qui est spirituel a un pendant corporel.../...Tout ce qui a un corps est accessible à la nature donc aux esprits de la nature. Si un dieu est vraiment lié à son image,alors sur lui aussi on peut exercer une contrainte tout à fait directe.../…
Toutes ces relations magique à la nature donnent naissance à d’innombrables cérémonies ; et en définitive, quand leur fouillis est devenu trop grand, on s’efforce de les ordonner et de les systématiser, en croyant s’assurer d’un cours favorable de l’ensemble des processus naturels, en particulier du grand cycle annuel par le déroulement correspondant d’un système de procédure. » [6]

On y reviendra mais il ne faut pas entendre ici le terme d’image comme étant une représentation faite de main d’homme, mais d’un objet naturel, qui n’a pas été touché par l’homme, une pierre, une branche, un tronc d’arbre, une fleur, etc.. bref d’un élément naturel qui relève d’une double causalité : un événement échappant à ce qui constitue la trame des jours, qu’il soit heureux ou violent, et un lieu dans lequel cet événement se produit.

Pour ces grecs et pour d’autres cultures ailleurs sur la terre, le monde dans lequel ils vivent, le monde naturel donc est un monde rempli d’esprits. Tout ce qui est vivant est soumis à l’action d’esprits sur lui ou peut l’être. Et tout ce qui échappe au fonctionnement habituel des choses quotidiennes confirme l’existence de ces esprits puisque c’est ainsi qu’ils se manifestent, en interrompant le long fleuve tranquille de la continuité vivante.

Nietzsche repère plusieurs éléments révélant cette attitude générale les hommes envers la nature.

Il y a évidemment la tombe des ancêtres, lieux primordial sinon premier de la relation aux esprits, ici ceux des morts. Il a ensuite le gage c’est-à-dire tout ce qui permet d’exercer une action à distance sur autrui, un ennemi en particulier. Il y a la purification qui vise surtout non à se laver mais à chasser les esprits malveillants. Et enfin il y a l’action imitative, chaque culte étant une sorte de drama de drame de moment durant lequel le dieu était présent comme on le voit en particulier dans les fêtes de Dionysos,l’enjeu é&tant de faire et de subir ce que le dieu fait et subit. [7]

Il me semble bon, ici, de lire tout le passage concernant la purification. Vous allez comprendre pourquoi immédiatement ou d’ici peu car cela nous permet de faire un premier pas dans les cérémonies de l’Orgien Mysterien Theater En passant notons que le mot orgia signifie cérémonie. « Empr. au lat. orgia, neutre plur. « fêtes solennelles en l’honneur de Bacchus », gr. ο ρ γ ι α « cérémonies religieuses avec mystères », en partic. « mystères de Bacchus », nous dit le CNRTL centre national de ressources textuelles et lexicales.
En effet ce qui nous importe ici, c’’est la fonction accordée à la musique.

Voici donc ce passage p.64-65 :
Quant à l’action imitative il faut bien comprendre que pour se sentir proche du dieu, il ne s’agissait pas seulement de faire la même chose que le dieu mais aussi de faire des choses semblables. Ainsi note Nietzsche au sujet des cultes à Déméter, « le germe planté dans le giron de la terre pour produire des fruits était l’analogon de la génération sexuelle, toutes les femmes se sentaient pareilles à la terre mère et la servaient. » [8]

Ce qui nous importe le plus pour l’instant, c’est de saisir ce qu’il en est de ces cultes qui se tiennent partout en Grèce dans une Grèce antique qui n’est pas dénuée de conflits, violents souvent, entre régions, entre cités, ce qui n’empêche en rien, à l’aune de la longue durée, de voir des cultes s’associer, s’intégrer les uns aux autres, un culte originel passer sous la bannière d’un dieu venu s’installer plus récemment. Et c’est sur ce point que Nietzsche clôt sa longue introduction : « C’est un spectacle remarquable de voir subsister les innombrables cultes,partout ménagés comme la part la plus délicate et la plus embarrassante, et pourtant constamment déplacés, réassemblés, se développant de la manière la plus vivante, avec une infinie diversité et dans le développement du culte, ce qui prédomine n’est nulle part la violence, la brutalité hégémonique, la passion momentanée. C’est une vie ménagée avec soin, au milieu de toutes les violences. » [9]

On comprend en lisant ces quelques mots, combien l’Orgien Mysterien Theater de Nitsch est proche de ces cultes et il faudrait même aller jusqu’à dire que ce à quoi nous assistons lors d’une de actions, et a fortiori lors d’actions de plusieurs jours, c’est bien à quelque chose qui se rapproche de manière excessivement juste de ce qu’on pu ou dû être les cultes en Grèce et les cultes à mystères en particulier.

Ce qu’il faudra tenter de décrypter, au-delà des différentes actions qui se déroulent parfois en parallèle dans une même journée, c’est la place, la fonction et le sens que ces actions qu’ont pu prendre dans notre monde. Une chose est sûre, c’est que si, en effet, c’est en tant qu’artiste que Nitsch s’est imposé, un artiste aux multiples talents, c’est à nous conduire à reconsidérer ce que nous appelons art que ces actions nous invitent. Car que peut bien vouloir dire aujourd’hui agir rituellement pour faire venir un dieu, pour qu’un dieu soit présent et pour que les participants eux-mêmes puissent en quelque sorte devenir « dieux », c’est-à-dire en fait vivre une expérience de partage vital entre eux et un dieu ?

On voit, encore une fois ici, que si cela peut avoir lieu, si cela peut avoir un sens, c’est que nous acceptons ou laissons advenir en nous une autre forme de psychisme que nous avons appelé avec Jaynes bicaméral, mais auquel il n’est pas nécessaire, ici et en tout cas pour l’instant, de donner un nom.

4 Formes et lieu du culte en Grèce antique

Il n’est pas ici question de prendre en considération la totalité du livre Le culte grec de Nietzsche, mais nous allons cependant continuer à en extraire les éléments qui peuvent nous permettre avant de voir les images, d’appréhender les actions de Nitsch pour e qu’elles sont de véritables inventions tentant de nous permettre de vivre autant que faire se peut une expérience qui se rapproche le plus de celles que pouvaient vivre les grecs lors des cérémonies diverses qui ponctuaient leur existence, ou qui, mieux encore, conféraient à leur vie sens et puissance.

Pour qu’il y ait culte, il faut qu’il y ait un « lieu » et que ce lieu soit lié à un dieu de manière directe et que l’histoire de ce lieu puisse être rattachée par des récits divers à celle d’un ou de plusieurs dieux.

Avant de pratiquer un culte on le sait il faut se purifier. Et ces purifications, présentes et vitales dans es pratiques grecques sera très souvent présent dans les grandes actions comme on le verra avec l’action 160, l’ultime dont on va découvrir les images. On peut se reporter sur ce sujet p.165, où Nietzsche note que « seul l’homme purifié a le droit de s’approcher du sacré, lui seul a le droit de faire des prières et des sacrifices. C’est même la raison du lavage des mains avant chaque repas, car le repas débute par le péan. »

Un péan ou pæan est un chant ou un poème lyrique en action de grâce ou célébrant le triomphe. Péan est à l’origine le nom d’un dieu guérisseur , puis une épiclèse d’Apollon, mais le nom recoupe par la suite celui d’un chant à l’honneur de ce dernier. Ce type de chant sera ensuite utilisé pour louer d’autres dieux puis finalement utilisé en l’honneur d’êtres humains.

S’il n’y auras directement de chants chez Nitsch, il y aura comme va le voir des lavements de pieds qui ont lieu avant que ne commence les actions de la journée.

Et ici, on le comprend, même si les actions ont commencé évidemment à Vienne au début des années 50, et ont pu avoir lieu dans une infinité de lieu, c’est une fois acquis le château de Prinzendorf, un cadeau de sa première femme, qu’il va pouvoir déployer des actions d’une ampleur et d’une durée qui se rapproche des plus importants des mystères ayant existé en Grèce et dont le plus connu par le nom et celui sur lequel on sait finalement le moins de choses, est celui d’Éleusis.

Reprenons. Qui dit culte dit un dieu ou une déesse, un lieu, un ou des éléments matériels rendant sensible la présence du dieu, des « images » selon le terme employé par Nietzsche mais qui ont été dans les périodes archaïques et même souvent bien plus tard des éléments « naturels », arbres, branches, morceaux de troncs, pierres, par exemple. Nietzsche y insiste, il distingue ces « images originelles » si l’on veut et qui ne trouvent PAS dans le temple, mais dans des salles reculées accessibles seulement aux membres du plus haut clergé, de celles, souvent des sculptures de grandes valeur en ivoire et en or comme le Zeus d’Olympie ou l’Athéna du Parthénon. Mais la grandeur d’un temple tient à « l’image » dont il peut disposer et il sera d’autant plus puissant que « l’image », non pas « incarnation du dieu »,mais là où « siège » le dieu, là où il se tient, là où il est non pas tant matérialisé qu’actif, sera ancienne, remontera loin dans le temps, témoignant ainsi d’une présence originaire du dieu dans ce lieu. C’est le cas à Dodone, Lieu oraculaire de Zeus et de la déesse mère archaïque situé au coeur d’une forêt de chênes, à Délos, lieu de naissance d’Apollon et à Delphes lieu oraculaire et surtout de résidence partagée d’Apollon et de Dionysos.

Il me semble, mais on affinera dans les prochains séminaires, que les tableaux de Nitsch, tous ceux qui sont réalisés lors d’actions, ont à voir avec cette dimension cultuelle on s’inscrive dans une telle dimension du moins si l’on s’accorde pour voir dans l’Orgien Mysterien Theater une tentative de rendre vie à la forme cultuelle et mystérique dans notre monde.

Même lorsqu’il peint dans l’immense grenier du château, et évidemment lors d’actions dans des lieux fermés, il le fait dans le cadre général du « culte » qu’il a mis en place au fils des décennies. Ainsi, c’est à cette complexité du statut des images dans le culte grec plus encore qu’à celui des images inventé par le christianisme, même si en permanence comme on le verra on a affaire à la fois à un va-et-vient voire à des fusions, qu’il faut se référer pour tenter de comprendre les œuvres picturales de Nitsch.

Puis, le culte appelle en quelque sorte les offrandes, et avec elles, les sacrifices. On peut penser qu’il y a eu une sorte d’évolution entre les premiers cultes de type agraires et qui ne comportaient pas de sacrifices sanglants, mais il faut surtout prendre acte du fait qu’il y a eu au moins superposition d’offrandes diverses provenant d’époques diverses et constitution à partir de ces empilements de pratiques de rituels plus ou moins formalisés avec le temps. Et puis, il y a les offrandes faites par tous ceux qui participent au culte, tous ceux qui veulent interroger les oracles lorsque le temple dispose d’une telle puissance, offrandes qui sont souvent des objets de grande valeur surtout quand elles sont faites ces offrandes non par des simples particuliers, mais par des rois ou par des cités.

Nietzsche relève ainsi trois types de temples, ceux qui servent uniquement aux rites cultuels ce qui inclut un autel pour le sacrifice, ceux qui servent aux festivités non cultuelles, et ceux qui servent uniquement aux dépôts des offrandes, qu’on appelle trésors ou thésauroï.

On sait que certains de ces trésors, comme on peut encore voir au moins un debout à Delphes, étaient des sortes de banques que l’on allait piller allègrement lorsque l’argent manquait, pour aller faire la guerre en particulier.

S’y ajoutent lors de cérémonies d’autres éléments encore, fleurs, ou grains de toutes sortes par exemple.
On va voir que l’on retrouve ces éléments dans la mise en oeuvre de l’Orgien Mysterien Theater par Nitsch dans son château de Prinzendorf.

Écoutons ce que dit Nietzsche dans le chapitre intitulé instruments cultuels dans le sanctuaire Lire p.114-115

Il nous faut aussi prendre acte de la dimension « festive » des cultes, pas de tous évidemment,mais aussi selon les périodes de l’année ou les types mystères qui sont célébrés. Mais on le sait, ces pratiques sont absolument populaires au sens où le peuple y participe pleinement, les dieux étant, on l’a dit, partie prenante de l’existence des humains et le culte étant le vecteur essentiel du lien qui les unissait.

On va s’en référer brièvement à une présentation faite par Nietzsche au sujet de fête plus tardives, non sans rappeler que s’il y a, sinon évolution, du moins glissement dans la relation des hommes aux dieux, qui se marque par l’invention du théâtre dont on a dit la durée de vie très brève d’un siècle à peine à Athènes.

Mais ce qui importe le plus et les Bacchantes d’Euripide en témoigne,c’est à Dionysos que l’on doit la dimension festive liée à certains cultes. Cette dimension festive perdurera tardivement mais dans des cadres moins sacrés comme en témoigne des fêtes non dionysiaques célébrées par Alexandre ou par Philippe. C’est ce qu’évoque Nietzsche aux pages 162-163 de son ouvrage.

Pour conclure cette introduction il faut là encore laisser la parole au philosophe et lire l’ultime paragraphe de ce livre, à la page 176, un chapitre très bref, dont on ne sait pas pourquoi il est si court et si peu développé puisqu’il évoque une question centrale celle des sacrifices. Mais nous y reviendrons dans les prochains séminaires plus en détail.

Nous n’en dirons rien de plus aujourd’hui mais il sera au centre des recherches pour le prochain séminaire, en bon interprète se tenant à la lisière de la philosophie et des questions relatives à la puissance des dieux, il faut simplement mentionner le nom du dieu que Nitsch, Hermann révère et pour lequel il a mis en place ces extraordinaires Orgien Mysterien Theater : le SEIN.

On peut et on doit bien sûr comprendre que ce mot signifie l’être, mais ce serait voir en Nitsch un bien pâle artiste ayant passé à jouer à la doublure de la philosophie que de s’en tenir à cette traduction et ainsi de favoriser une sorte de repli de la signification de son travail sur l’être au sens philosophique. Nous verrons donc par la suite de quel SEIN, il s’agit.

Conclusion.
Maintenant il est l’heure d’assister, certes de manière partielle et assis sur vs chaises de l’ultime action conçue par Nitsch la seconde et ultime donc de 6 jours qui, cette fois aura dû être coupée en trois séquences pour diverses raisons économiques surtout et organisationnelles et liées à la santé de Nitsch qui malheureusement est mort quelques semaines avant la réalisation des deux premiers jours.

Afin de clore ce moment et d’ouvrir sur les images et les vidéos je vais vous présenter très rapidement les moments essentiels de ces journées, à partir des petits programmes et flyer qui sont distribués aux spectateurs. J’essaierai de présenter pendant le visionnage le thème auquel se rapporte telle ou telle action sans être pour le moment encore bien certain de ce que je pourrai affirmer.

Mais à l’évidence vous conviendrez vite que l’on se trouve pendant ces journées dans quelque chose qui est véritablement proche de ce que pouvaient être ces mystères grecs même si d’une autre côté, certaines des actions ne pouvaient se passer ainsi. Ce qui importe c’est de comprendre que Nitsch ne fait pas n’importe quoi, qu’il n’improvise pas du tout, et que tout au contraire il y a une véritable tentative de synthèse à la fois culturelle et artistique qui en remettant sous nos yeux des couches disparues de notre humus noétique, de notre passé culturel, nous fait à la fois comprendre qu’elles n’ont pas été abolies par l’histoire, bien au contraire, que ce dont elles parlent et témoignent est encore bien vivant « en nous » et enfin que nos psychés sont peut-être bien plus proches que nous le pensons de ces psychés archaïques que ces actions nous permettent de découvrir.