Partie III
Second moment de la visite
1 une approche cosmique de la couleur
Revenons donc en détail sur les mot choisis par Karlheinz Essl et tentons de voir ce vers quoi ils nous portent. Les voici donc un nouvelle fois.
licht geboren / Né de la lumière, blütenstaub / pollen, widerkehr /retour, licht / lumière, verklärung / transfiguration, frabenpracht / splendeur des couleurs, auferstehung / résurrection
Et ce vers quoi ils nous portent, c’est vers la résurrection. Pour ceux qui auront pu voir les images du dernier jour de l’ultime action de Nitsch, cela paraîtra sinon familier du moins évident que toute cette agitation théâtrale et musicale, toute cette mise en scène avait pour fonction de nous conduire jusqu’à ce moment manifestant à la fois l’un des désirs des humains sinon le désir des humains le plus intense, celui d’une vie éternelle ou d’une vie après la mort, bref d’une résurrection. Cela pouvait être mis en scène non pas en le représentant de manière artificielle et clownesque, mais en le représentant à travers des éléments matériels et symboliques évoquant à la fois ce désir même et les formes culturelles qu’il a prises en Europe au moins, mais aussi ailleurs, tant les éléments relevant du printemps sont utilisés dans de nombreuses cultures.
Mais ce qui doit surtout retenir notre attention, c’est la cohabitation, ici, des termes évoquant les couleurs ainsi que la lumière, cohabitation qui témoigne en fait de leur intrication profonde dans la pensée et la pratique artistique de Nitsch.
Un texte de ZOM nous éclaire un peu sur ce point et élargit encore l’enjeu en ce qu’il met en relation le oui à la vie qui était présent dans l’autre partie de l’exposition avec le cosmos, - et quoi de plus cosmique que la lumière et en un sens que les couleurs si on les pense comme réalisation du cosmos sur terre -, comme manifestation incessante de vie. Voici ce qu’écrit Nitsch : « tous les bouillonnements cosmiques dans les profondeurs des galaxies, tous les efforts, tout le oui passionné à la vie, tout l’advenir de la volonté de vivre totale malgré le danger de la mort, de l’échec, du tragique, trouve son apogée dans la plus grande vigilance et clarté de la vitalité consciemment reconnue de l’être. des instants de bonheur suprême, d’ivresse suprême, des instants d’ivresse de l’être donnent valeur et sens à l’entreprise de la création. pour ces instants de présence pleine et entière, l’éternité est nécessaire, dans l’espace et l’étendue infinis de laquelle le MAINTENANT de la mystique de l’être se produit une infinité de fois. la création elle-même se reconnaît dans l’état de mystique de l’être d’un être conscient. le moi ivre devient le soi ; l’individu qui se dissout dans le tout se reconnaît comme le centre du monde, comme la création, comme SOI dans le MAINTENANT DE L’ÉTERNITÉ. » [1]
Et ce que nous donne à voir cette seconde partie de l’exposition dans ce face à face qu’il ne faut pas mal comprendre, c’est bien une explosion de couleur qui sont travaillées le plus souvent directement à la main, c’est-à-dire une des manifestations terrestres de l’explosion de la vie, du oui à la vie, un oui provenant du fond du corps et pourtant égal en tout à celui qui traverse et le cosmos et les êtres vivants et donc les humains.
Mettre face à face deux aspects aussi différents de la peinture de Nitsch doit attirer notre attention sur le fait que les deux côtés sont en fait les deux faces d’une même pièce de monnaie, c’est-à-dire indissociables et complémentaires, ou plus exactement ils expriment une pensée qui comme toute pensée doit se déployer. Et se déployer implique d’entrer dans la diversité en se soumettant aux lois spatiales et temporelles, même si, comme on le comprend, pour Nitsch, cet espace et ce temps ne sont que des paramètres concrets mais qu’ils ne sont en rien ce qui détermine le cœur ni le mouvement de sa pensée.
En cela, on peut dire que toute son œuvre est portée et enveloppée dans une dimension mystique non visible mais que l’on comprend dès lors que l’on reconnaît qu’une seule pensée est à l’œuvre dans tous les aspects de ses pratiques.
Ces mots ne décrivent rien, mais ils permettent d’articuler les diverses couches de signification qui constituent l’humus noétique sur lequel croît l’œuvre de Nitsch. Le sang et le rouge, on l’a vu parlent la langue du cœur au sens le plus strict. Car le cœur est ce par quoi passe et se déploie la vie. Mais la vie est évidemment aussi le monde qui nous entoure. et ce monde n’existe pour nous que parce qu’il y a de la lumière pour le rendre visible et nos yeux pour le percevoir. Cette lumière en elle-même, est la part essentielle de l’action cosmique dans nos vies. Elle permet aux phénomènes d’exister pour nous et en nous. Elle est aussi directement ce par quoi le cosmos nous touche à travers les rayons du soleil, et ce qui rendant le monde visible, transforme ce monde en une fête colorée.Déploiement de force, fission nucléaire de tous les innombrables SOLEILS. La couleur est la plus glorieuse abondance, l’exubérance de la nature, l’ÊTRE le plus intime et le plus profond et le grand INSTANT d’une naissance et d’un renouvellement perpétuel, d’une RÉSURRECTION permanente. La couleur est le contraire de la nuit du NÉANT. La couleur est l’événement glorieux, rayonnant, riant de l’existence — tous les sens perçoivent la couleur, l’ÊTRE, à travers le goût de l’œil. [2] »
Voici ce que Nitsch peut écrire dans un texte de 1979-1991 publié en 2007 [3]. C’est la fin d’un texte dont on lira plus tard d’autres passages :
« La couleur est une affaire de la plus haute vigilance, de l’existence la plus intense. On rêve rarement en couleurs. »
LA COULEUR EST ÊTRE, MOUVEMENT, LUMIÈRE]]
Déploiement de force, fission nucléaire de tous les innombrables SOLEILS, La couleur est la plus glorieuse abondance, l’exubérance de la nature, l’ÊTRE le plus intime et le plus profond et le grand INSTANT d’une naissance et d’un renouvellement perpétuel, d’une RÉSURRECTION permanente. La couleur est le contraire de la nuit du NÉANT. La couleur est l’événement glorieux, rayonnant, riant de l’existence — tous les sens perçoivent la couleur, l’ÊTRE, à travers le goût de l’œil. [4] »
Comme chacun de ses textes, outre la poétique qui lui est propre, il y a un jeu conceptuel intense que l’on va essayer sinon d’analyser du moins de présenter sous un angle philosophique.
2 le plan d’immanence
Il nous faut donc moins revenir sur les termes évoquant la beauté du monde que sur le premier, né de la lumière et sur le dernier résurrection. Ces deux expressions délimitent parfaitement l’univers mental de Nitsch et constituent le cœur de son message et de ce qu’il aura élaboré tout au long de sa vie. Et si l’on peut reprendre ici le concept deleuzien, lumière et résurrection délimitent le plan de consistance ou d’immanence de l’œuvre de Nitsch.
C’est dans le deuxième chapitre de Qu’est-ce que la philosophie ?, que Deleuze et Guattari affirment que si la philosophie commence avec la création de concepts, le tracé d’un plan constitue son instauration, que si la création de concepts est le début de la philosophie, il y a un plan pré-philosophique. le plan d’immanence. Le plan d’immanence est « l’image de la pensée » et « la matière de l’être », la Nature et la Pensée, la Physis et le Noûs. Les auteurs définissent le plan comme l’« Un-Tout illimité »
Le plan d’immanence est ce que le philosophe se donne tout d’abord comme totalité. Tout d’abord le philosophe se donne une conception du tout, une ontologie. C’est la conception de l’être, la configuration du monde. Si chaque philosophie constitue une expérience qui lui correspond, si le concept est une façon de mettre en ordre le chaos, le plan d’immanence est le concept qui, dans la méta-philosophie deleuzienne, signifie la constitution du tout, la délimitation des marges de cette expérience.
« Si la philosophie commence avec la création des concepts, le plan d’immanence doit être considéré comme pré-philosophique. Il est présupposé, non pas à la manière dont un concept peut renvoyer à d’autres mais dont les concepts renvoient eux-mêmes à une compréhension non-conceptuelle. Encore cette compréhension intuitive varie-t-elle suivant la manière dont le plan est tracé. […] Pré-philosophique ne signifie rien qui préexiste, mais quelque chose qui n’existe pas hors de la philosophie, bien que celle-ci les suppose. » [5]
Tout ceci juste pour montrer que le travail de Nitsch est tout autant artistique que philosophique à ceci près qu’il confère à ce plan d’immanence une dimension « palpable », c’est le moins qu’on puisse dire. Et ceci nous renvoie à l’aspect relevé la dernière fois de l’absence de recours au langage dans l’O.M.T. voire précisément de type d’expérience pouvant exister hors langage ou avant le langage, pour comprendre que ce plan d’immanence Nitsch lui a donné une consistance et l’a fait exister concrètement, montrant ainsi que la philosophie, si l’on accepte de comprendre qu’elle ne commence ni ne s’arrête au livre, peut voir des pans de ce qu’elle cherche à englober mais comprendre qu’en fait, ils l’englobent elle-même, s’incarnant précisément à travers des actions et des réalisations concrètes.
Si l’on s’accorde à comprendre ce plan d’immanence que constitue l’ensemble des pratiques artistiques de Nitsch comme n’étant pas une application d’une philosophie, mais bien à la fois ce qui la précède, la porte, l’englobe, on voit se transformer sous nos yeux ce qu’il en est de la création.
Deleuze a beaucoup travaillé sur ces questions, mais Nitsch nous offre une rare pour ne pas dire unique, réalisation de la philosophie, non pas au sens d’un décalque d’une pensée qu’il suffirait de traduire en actes ou actions, mais d’une création nouvelle en ceci, d’une part qu’elle reconnaît l’existence de ce plan d’immanence ou de consistance comme étant le « sol mobile » de son existence, sa conditions de possibilité, et d’autre part parce qu’elle confère à cette philosophie, non seulement un caractère non dogmatique qui fait qu’elle est irrécupérable par quelque dogme que ce soit, mais surtout une forme de réalisation complète, c’est-à-dire parvenant à faire percevoir à qui y participe d’une manière ou d’une autre, le mystère qu’est la création et à l’accueillir puisqu’il est, ce mystère devenu un élément vécu.
Il va de soit que ce mystère fait écho aux mystère au sens grecs du terme et non pas à un simple « truc » caché derrière la porte qu’il faudrait découvrir pour posséder enfin le joyau qui nous offrirait une possibilité d’être maître du du monde.
Unique, Nitsch l’est, même s’il partage peut-être avec Beuys et Debord, voire quelques autres, cette capacité à penser et agir sur des plans aussi distincts mentalement qu’imbriqués et unis par l’existence, mais aucun n’a semble-t-il pu accéder à cette intensité artistique et cette ampleur de vue, seule capable de permettre une telle capacité créatrice dans tant de domaines à la fois.
Quant au décalque d’une philosophie dans une œuvre, il me semble que c’est là le gros problème qu’on rencontre avec Damasio dans ses romans, qui décline métaphoriquement un ’’deuleuzianisme’’, peut-être bien compris si l’on s’en tient à la lettre du discours, et pas si bien si l’on s’accorde à comprendre que le plan d’immanence vital pour une pensée ne peut, lui, être « copié ». Il est là de toute éternité et il doit être redécouvert à chaque fois par chaque artiste.
On voit que l’on commence à s’approcher de la question de la création et à poser quelques bases qui permettront par la suite de mieux saisir ce qui est en jeu lorsque l’on crée. On aurait envie de dire lorsque l’on crée vraiment.
Ici, chez Nitsch donc, lumière et résurrection indiquent les limites du plan d’immanence, ses bornes à la fois théoriques et concrètes. Ces mots indiquent à la fois ce que l’on doit prendre en charge dans la pensée et ce qui est rendu manifeste ou semble être attendu et espéré dans l’existence.
Parce qu’il n’y a pas de différence réelle entre le champ de la pensée et celui de l’existence, du moins lorsque l’un et l’autre sont appréhendés non pas à partir de ce que le champ de nos connaissances nous impose de croire à leur sujet, mais à partir de ce dont nous faisons l’expérience et que nous parvenons en parallèle à élaborer par la pensée et à travers ou grâce à nos connaissances.
Le décalage, la différence est ici essentielle puisqu’elle détermine d’une certaine manière ce qui est enjeu dans toute création. Et c’est bien ce que nous propose Nitsch en mettant en place son O.M.T., des expériences telles qu’elles atteignent en nous et les éveillent, des zones concrètes et psychiques, mentales et sensibles, qui échappent, en général, aux règles sociétales qui balisent les comportement comme les affects et les pensées.
Éveillées, vécues donc, elles peuvent dès lors faire l’objet d’une élaboration non pas seulement en tant que telles mais en ce que ce qui est vécu fait retour sur ce que l’on vit ou vivait et offre des possibilités non seulement de penser autrement mais de vivre autrement.
Parvenir à ouvrir des portes qui permettent l’accès à ce plan d’immanence dont parlent Deleuze et Guattari, voilà qui est en quelque sorte le véritable projet de la philosophie d’Hermann Nitsch.
À la différence de la quasi totalité des artistes artistes de son temps, il ne laisse jamais hors du champ de l’action tout ou partie du corps perceptif et pensant de ceux qui participent à l’action. Et, comme on le voit avec sa peinture, il offre dans sa peinture même non seulement une trace de son projet mais son projet même transformé en message pictural.
Mais, et c’est là que l’enjeu est essentiel, ce qu’il peint, comme il peint, ce qu’il montre et comme il le montre, rien n’échappe à l’élaboration du plan d’immanence ou plus exactement tout nous y ramène tout nous y reconduit. Et c’est en cela que son O.M.T. en tant qu’œuvre d’art total, nous permet de concevoir ce que peut vouloir dire la création dans un monde qui ne crée plus mais applique les réponses que des appareils sophistiqués leur dictent. Car, ils restent des boites noires, ces appareils, avec leurs programmes et leurs algorithmes.
3 De l’explosion des couleurs à la résurrection
Encore uns fois, le mieux est d’écouter Nitsch. Il est on ne peut plus clair dans ce bref passage qui clôt le long texte dont on a déjà lu un extrait.
Le voici : « La couleur est l’apanage de l’éveil plus vif, de l’existence la plus intense. On rêve rarement en couleur. La couleur est l’être, le mouvement la lumière. Déchaîner la puissance, la fission nucléaire de tous les soleils innombrables.
La couleur est l’abondance la plus glorieuse, l’exubérance de la nature, l’être le plus intime, et le plus profond et le grand moment de création et de renouvellement perpétuels, de naissance et de résurrection perpétuelles. La couleur est l’opposé de la nuit du néant. La couleur est l’événement glorieux, radieux et joyeux de l’être ; tous les sens perçoivent la couleur, l’Être, par le goût de l’œil. [6] »
On le comprend aisément, la couleur présente depuis longtemps dans l’œuvre de Nitsch prend une importance absolument majeure dans les dernières années de sa vie, comme si quelque chose se confirmait à travers leur usage. Et ce qui se confirme, c’est qu’après près de 70 ans, son projet a tenu, et que d’avoir pataugé dans le sang et les tripes, d’avoir pratiqué ou inventé des scènes toutes plus sanguinolentes les unes que les autres, il creusait son chemin à travers les murs de nos psychés, et pas seulement de la sienne, jusqu’à parvenir si l’on veut à une sorte de révélation seconde, au sens où elle avait eut lieu dès les commencement mais qu’elle pouvait enfin être activée alors que le trajet de sa vie et donc de son œuvre approchait de sa fin.
Et cette activation de la couleur comme révélateur de l’approche de la résurrection, voire de son accomplissement, prend une tournure dans l’usage de couleurs claires qui n’étaient pas présentes auparavant, dans la réalisation de la toile uniquement blanche, unique dans l’œuvre, et de la jaune, présentée, elle dans la salle de méditation, dont nous parlerons à plus tard.
Ceux qui auront vu l’exposition de Paris, à l’Orangerie, en 2024, comprendront encore plus aisément de quoi il retourne avec ces couleurs claires et qui plus est travaillées pour l’essentiel directement avec les mains. Par le truchement de la main, le corps devient pinceau et quelque chose se produit d’une affirmation radicale dont le sang était porteur mais qui n’allait pas de soi. Et c’est cela le problème la question et l’enjeu, de comprendre en quoi cela n’allait pas de soi.
Pourquoi cela n’allait pas de soi ? Précisément parce que l’enjeu était et est toujours de faire accéder l’art à un régime de vérité supérieur, supérieur au sens de plus englobant, de plus direct, de moins médiatisé, donc supérieur au sens de plus intégral et de plus intense.
Aller de soi aurait voulu dire qu’il n’y avait pas d’enjeu, que tout était écrit d’avance, et que son œuvre aurait été une simple application déductive en quelque sorte d’un projet dont il aurait eu les plans d’entrée de jeu.
On l’a vu, s’il a eu en quelque sorte une sorte de révélation assez jeune, il ne disposait, en lui, comme force, que du désir d’une œuvre plus immense que celle de Sade et de Wagner réunis, d’une œuvre totale qui durerait 6 jours. Mais, à ce moment là, il ne sait ni comment y parvenir ni quel sens elle pourra avoir.
Et le déploiement de l’œuvre entier doit être vu comme un continuel approfondissement de ce projet dont il disposait en quelque sorte « in nucleo », pour reprendre la formule utilisée par Musil, pour évoquer L’homme sans qualités et les relations entre Ulrich et Agathe. Tout son travail vise à cela, il le répète assez souvent dans ses textes pour qu’on puisse le croire. Et surtout cela nous ouvre une porte sur la mécanique de la création chez Nitsch et plus globalement sur ce que sont, ce que doivent ou devraient être les enjeux d’une vie créatrice.
L’ampleur de son œuvre, de ses capacités, de sa puissance de travail, est immense. Mais c’est surtout, non tant une obstination bornée qui le porte, que la quête quasi mystique de parvenir à vivre mystiquement, étant entendu ici que mystique ne veut pas dire expérience solitaire et vie retirée du monde, mais bien vie en phase avec les dimensions du monde qui ne se peuvent joindre que par l’extase, ou des moments d’extase qui, renouvelés forment une trame d’un genre continu et qui s’expriment à l’évidence sur le plan d’immanence évoqué précédemment.
Voilà ce qu’il écrit au §728 de ZOM : « ce n’est pas seulement la mystique, mais aussi la philosophie qui a toujours cherché le tout, la cohérence globale. l’individu, issu de cette cohérence globale, la recherche à nouveau, voudrait ne faire qu’un avec le tout, précisément cette cohérence globale. l’individu ne veut pas être isolé, au contraire, il souhaite apporter sa contribution créatrice au tout ou se fondre entièrement dans la grande mission créatrice de tout ce qui advient. la philosophie a souvent cherché l’identité avec un tout possible. ce tout était alors responsable de tout, ce tout était précisément la CAUSE, l’effet et la délivrance, le principe englobant ; l’idée du tout, les forces motrices de toute la création ont été personnifiées, remplacées par dieu et les dieux. [7] »
Le vocabulaire de Nitsch, souvent répétitif, montre que on écriture fonctionne, elle aussi, comme le fait le reste de sa vie et de son œuvre, comme une vague qui revient sans cesse. Rien à voir avec ce qui pourrait produire évoquer un être obstiné et borné. Au contraire cette vague est, en tant que telle, l’une des manifestation de la création et donc du mouvement créateur tel qu’il peut être expérimenter par des humains.
Vague qui revient et pourtant chemin qui avance non pas vers un but éloigné dans le temps, mais vers un but qui apparaît comme une sorte de « miracle », qui apparaît là où pour celui qui ne fait que creuser le même arpent, rejouer la même musique, qui ne voit pas d’ennui à être bercé par la même vague.
L’obstination porteuse d’une révélation, il l’a compris, ne permettra de la réaliser que s’il persiste là où il est dans ce qu’il a en lui de plus puissant et intime et originel, ce théâtre de 6 jours.
On voit donc que créer, ici pour Nitsch, en tout cas est une opération de grande envergure dont la puissance tient à sa philosophie, celle qu’il déploie et remanie au fil du temps aussi comme le reste. Et cette philosophie, on vient de l’entendre, pose une possibilité d’accéder à une forme d’extase et de vérité qui ne sont pas ultimes, mais au contraire commençantes. Et repartir à chaque fois du commencement, ne rien oublier ni occulter de l’impulsion des commencements, c’est cela creuser vers la lumière. Creuser, ici, c’est affirmer que la lumière est là et parvenir non pas à la voir mais à la faire exister, la créer.
C’est l’action qui prime ici, et c’est pourquoi il faut agir, agir c’est faire et faire c’est donc créer. Voila ce qu’il faut ajouter, « rien d’autre », mais là encore, pas comme un patron obsédé par le rendement, mais comme un artiste qui veut parvenir à faire en sorte que chaque instant de sa vie, et pas seulement les fêtes avec les amis, participe et soit ainsi une part vivante de l’œuvre.
Faire de sa vie une œuvre, tel a été ce par quoi nombre d’artistes du XXe siècle ont été tentés. Mais ce n’est là que la quête foncièrement narcissique d’individu au moi exacerbé.
Avec Nitsch, il s’agit de faire que sa vie soit tout entière déterminée par le travail en vue de l’accomplissement de l’œuvre, et en parallèle, soit en tant qu’existence vécue, portée à la même hauteur d’exigence que celle qui a motivé au commencement le devenir artiste.
L’explosion des couleurs, c’est une arrivé fracassante du cosmos sur la toile. Mais ce cosmos n’est pas composé d’images du cosmos. Ce cosmos est tout entier ce qui est et vit. Les couleurs et la lumière sont des formes de sa manifestation en ce qu’elles sont partie prenante de la grande nature et de surcroît animent ce monde de leurs variations infinies.
Écoutons le encore évoquer la dimension cosmique dans le § 842 de ZOM : « tous les bouillonnements cosmiques dans les profondeurs des galaxies, tous les efforts, tout le oui passionné à la vie, tout l’advenir de la volonté de vivre totale malgré le danger de la mort, de l’échec, du tragique, trouve son apogée dans la plus grande vigilance et clarté de la vitalité consciemment reconnue de l’être. des instants de bonheur suprême, d’ivresse suprême, des instants d’ivresse de l’être donnent valeur et sens à l’entreprise de la création. pour ces instants de présence pleine et entière, l’éternité est nécessaire, dans l’espace et l’étendue infinis de laquelle le MAINTENANT de la mystique de l’être se produit une infinité de fois. la création elle-même se reconnaît dans l’état de mystique de l’être d’un être conscient. le moi ivre devient le soi ; l’individu qui se dissout dans le tout se reconnaît comme le centre du monde, comme la création, comme SOI dans le MAINTENANT DE L’ÉTERNITÉ. [8] »
Nous n’allons pas pouvoir revenir cette fois en détail à l’éternité, enjeu philosophique majeur en général et de l’œuvre de Nitsch en particulier. Mais, retenons pour le moment, le fait que la résurrection qui passe pour l’aboutissement de la vie comme de l’œuvre, est appréhendée par Nitsch comme simplement sa conclusion transitoire. Et encore !
4 Résurrection !!
On doit, ici, commencer par évoquer le tableau blanc, à ma connaissance, unique dans l’œuvre de Nitsch. Le blanc ici n’est pas pureté mais manifestation de la lumière pure, et l’on verra par la suite l’interprétation que je fais de ces « tableaux à la chemise » pourrait-on dire, c’est-à-dire dans lesquels elle est le personnage majeur et pour le moins central.
Mais acceptons de voir là, dans cette toile unique, le fait qu’elle marque, dans le champ pictural, ce qui a été, pour Nitsch, l’acmé dans le champ phénoménal, de ce que l’on nomme résurrection. Et la résurrection qui n’est que le moment pendant lequel tout ce qui est se disperse et devient ou redevient lumière, étant entendu que ce devenir n’est en rien un stade ultime, ni la réalisation d’une promesse pour l’après la mort, mais une transition avant, non tant de nouvelles réincarnations, que de nouvelles formes de participations au cosmos.
Cette version si radicale se doit d’être unique. Ce n’est pas le blanc aveuglant qui constitue l’objet de sa peinture, mais on l’a vu le sang en tant que présence cosmique dans le corps ou ce qui fait de chaque corps un élément non pas lié mais appartenant de fait et de droit au cosmos, ce pourquoi il est aussi en proie aux couleurs, pourrait-on dire.
L’enjeu, pour Nitsch, n’est pas faire des toiles à thèse, on l’a vu, mais de mettre en scène la dimension ou les dimensions cosmiques de l’existence. L’art est pour lui le vecteur le plus approprié pour cela, mais c’est à cause de ses capacités hors normes qu’il fait ce choix évidemment, encore qu’il ne savait pas à 17 ans qu’il en disposait avec une telle ampleur.
L’enjeu pour lui est de faire exister ce qu’il appréhende et pense, et ce qu’il pense et appréhende, c’est, on l’a vu, une redistribution des cartes permettant de construire une nouvelle manière d’expérimenter, de vivre, de concevoir les choses et donc de penser. C’est là que je vois plus qu’un parallèle à faire avec l’œuvre de Jean François Billeter, nous y reviendrons tout à l’heure.
Il faut dire un mot de cette résurrection qui est au cœur du message chrétien, comme nous le savons. C’est la seule religion à avoir proposé un tel schéma faisant de la résurrection, le cœur de la promesse, mais une promesse qui a été différée de manière insurmontable depuis plus de deux mille ans.
Toutes les religions ont cherché à trouver une solution à la grande question de la rupture de continuité qu’est la mort. Le positionnement de Nitsch, malgré de trompeuses apparences dues à la présence massive y compris dans cette exposition d’objets liés au rite chrétien, son positionnement est en quelque sorte supra chrétien. Et d’autre part, il est opposé au bouddhisme, le message de Bouddha étant de parvenir à s’effacer du cours général des métamorphoses et donc de la vie ou de ce cours céleste en concevant la vie comme renoncement.
Elle est, chez Nitsch, la marque de l’événement dont l’urxzess, l’excès originel qui est, lui, la marque de l’univers en tant que tel, toujours en expansion, toujours en train de se transformer. Elle en est même le nom. Si ressusciter est bien un enjeu, avec sa vision cosmique de la vie, Nitsch nous indique qu’il ne s’agit en rien de cette vie après la mort, que les individus désirent ou sont supposés désirer, mais de bien autre chose : de faire de cette vie une surrection plus encore qu’une résurrection, ou si l’on veut une fête, ou si l’on préfère, pour Nitsch, de l’inclure dans un rituel pour la transformer toute entière en événement.
Voici l’ultime paragraphe du livre intitulé Zur Theorie des orgien mysterien theaters (abrégé en ZOM), le § 844 qui fait deux pages et clôt ce livre si dense : « Je me suis efforcé de dégager les moments les plus lumineux de l’être pour la fin de ce livre, dans le sens d’un final. Il fallait faire référence au monde de la recherche intensive de l’être, à la RÉSURRECTION ÉTERNELLE, qui devait triompher. Les couleurs de la résurrection, toutes les structures de l’être devaient être ordonnées comme un final, comme une apothéose. Mais j’ai vu que je devais exposer différemment ce final, l’accomplissement de ma vision du monde. Ce final n’est plus placé à la fin —ce qui est décisif dans le final n’est plus à la fin de quelque chose, un prétendu but. Le triomphe du final est placé au centre. J’ai exposé à maintes reprises le final, le message de la vitalité qui s’éveille, comme Bouddha l’extinction. J’ai tenté plusieurs fois d’expliquer que ma philosophie signifie l’inversion de l’enseignement de Bouddha. L’enseignement de l’extinction est retourné, comme un sac retourné. Ce n’est pas le non-né, l’extinction dans le « néant » qui est le point final du chemin, du pèlerinage, mais l’être-né- inconditionnel, l’éveil à la vie. La plus haute vigilance nous remplit, l’être se révèle dans son essence, qui est la réalisation de soi-même.
Le final, l’accomplissement de la grande vitalité intensive, se produit à tout moment, se produira toujours, MAINTENANT et à jamais. Il se produit dans L’ÉVEIL TOTAL, dans l’instant vécu MAINTENANT. Encore une fois : notre triomphe de la vitalité intensive pleinement déployée nous est apparu maintenant, ne signifie aucune suffisance statique, mais veut être vécu un nombre infini de fois. Dans le giron de notre vécu accompli et à accomplir réside donc notre délivrance, notre réalisation, le FINAL de notre vie et ainsi de notre édifice du monde, qui réside dans le MAINTENANT toujours vivable. Cet accomplissement signifie présent et avenir inconditionnels. Le MAINTENANT vécu de manière MYSTIQUEMENT EXISTENTIELLE réside au cœur de notre vivacité sainte et glorieuse, qui se produit à travers la CHAIR et le SANG. Tout commencement et tout accomplissement résident dans le MAINTENANT vécu intensément. Le MAINTENANT vécu est commencement et fin simultanément. L’accomplissement est toujours là quand on vit intensément. Nous sommes au cœur de L’ACCOMPLISSEMENT ET DE LA RÉALISATION à travers le MAINTENANT, dans lequel la graine lève. Dans l’ouverture de l’éternité, l’accomplissement de l’instant vécu MAINTENANT apparaît un nombre infini de fois. La NAISSANCE LUMINEUSE de la résurrection, la prise de conscience du cosmos sont installées au cœur du processus vital.
LA GRAINE LÈVE MAINTENANT, ce MAINTENANT est l’expérience de l’impulsion créatrice qui se produit éternellement. Le commencement se produit toujours. Chaque instant est le début permanent de la création, puisqu’il n’y a ni commencement ni fin de la création, l’accomplissement et la réalisation de la création résident au centre de notre existence. Dans le maintenant vécu intensément, nous sommes enfilés sans commencement et sans fin sur le fil de la continuité, sur l’éternel retour. Cette pensée est nouvelle : la réalisation réside au centre, rien n’est promis, rien n’est annoncé — c’est ce qui s’accomplit dans le MAINTENANT. Ce livre doit contribuer à révéler la vivacité de la vie MAINTENANT. La construction créatrice est accomplie MAINTENANT, de la plénitude de l’accomplissement se produisant un nombre infini de fois dans l’éternité découle l’« absence de commencement ». Une chaîne n’a pas de commencement. Un cercle accompli n’a pas de commencement, le commencement n’est plus reconnaissable. La création est recommencée à chaque instant par celui qui vit en état d’extase. L’impulsion créatrice de l’instant vécu MAINTENANT fait advenir l’éternel devenir à l’être. L’éternel devenir roule vers l’être. L’être est l’accomplissement du devenir. En s’immergeant et en s’élançant dans le MAINTENANT, vie et être s’élèvent à la conscience-ÊTRE. L’être est amené à la conscience-ÊTRE par le maintenant vécu.
Après les nuits de pleine lune naît le temps de la nouvelle lune. Le maintenant se révèle à travers la splendeur du ciel étoilé. Du maintenant de leur être rayonnent des mondes, des soleils, la plénitude de notre voie lactée, des myriades d’autres galaxies dans le maintenant profond de ma conscience. Du maintenant se révèle l’être.
La naissance du cosmos est accomplie maintenant par moi.
nous buvons l’être avec ivresse. [9] »
Je voulais lire ce texte pour clore la séance, mais il est trop important et utile et doit donc être commenté et prendre sa place dans l’argumentation peu à peu. Ce que l’on voit ici outre la relation entre couleurs et résurrection, dont le « modèle » si l’on veut, est le Christ ressuscité de Mathias Grünewald, qui se trouve à Colmar, et que Nitsch prend souvent comme exemple, comme dans l’entretien qu’ils nous a accordé, pour souligner le fait que, pour lui, ce Christ nimbé de son aura de couleurs, un exemple quasi unique dans l’historie de la peinture, est un homme qui rit.
On voit aussi dans ce texte, comme dans tant d’autres, que le résurrection est liée à la formule que l’on a évoquée dans la séance précédente, celle qui clôt le livre que l’on appelle la Bible Nitsch, « Tout ce qui est, l’Être, est mouvement et transformation », c’est-à-dire qu’elle n’a rien à voir avec la résurrection personnelle d’un individu mais tout avec le fait qu’il n’y a rien à craindre de la mort si l’on s’inscrit dans une approche de ce type qui dit que cette loi absolue est celle de l’univers et que l’univers étant en nous, c’est le sang, et étant donc quelque sorte nous, autant que nous sommes une infime partie de lui, la résurrection est le fait de s’accorder à cet événement unique et infini qu’est l’univers et l’accueillir en nous et ainsi de nous élever à la hauteur de ce que cette révélation nous propose.
Il écrit dans le § 843, avant dernier 6 du livre donc, ceci : « dans la nature dite naturelle règne un instinct souvent inconscient des êtres eux-mêmes, voire même une contrainte, vers cette haute forme de vie ».
Cela nous donne une indication majeure sur ce qui constitue, a constitué ou devrait constituer la « mission de l’art », mettre en œuvre cette « haute forme de vie ». Cela ne signifie pas prendre la place de la religion mais participer à cette quête humaine sinon d’absolu, du moins d’intensité de vie.
L’art, en tout cas ici, est conçu comme ensemble d’activités visant à prendre en charge ce qui en chacun existe à l’état non pas latent mais à l’état de semence ou de noyau vivant, que Nitsch nomme appartenance au cosmos ou ÊTRE, et à l’amener à la visibilité maximale, à l’expérience vécue, afin que ce noyau vivant prenne en nous la forme d’une conscience supérieure.
Cette conscience supérieure est constituée d’une connaissance à la fois de ce qui était là en latence et de ce qui fait la réalité de l’ÊTRE, à savoir, à travers l’excès originaire, le fait que nous sommes des êtres semblables au cosmos en éternelle transformation. Cette conscience supérieure est ce qui en nous accède à la fois à la connaissance de l’irrationnel et par l’irrationnel et qui nous permet de penser notre vie sur le mode de l’expérience continue d’une vie à la fois libérée du poids que font peser sur nous les religions du livre et l’obsession scientifique d’une exactitude dénuée de liens avec cet excès originaire qui est le nom des affects en nous et donc dénuée de sens.
5 L’homme, rien que l’homme mais tout l’homme : le tableau jaune
Il faut ici évoquer, un instant, ce tableau jaune qui était donné à voir pendant cette exposition, mais qui était en quelque sorte indépendant et se trouvait dans la salle de méditation, une salle dans laquelle il n’y a que deux ou trois sièges et depuis lesquel il est possible de regarder une toile pendant le temps que l’on souhaite.
Et pour tout dire, c’est là que j’ai eu en quelque sorte non pas une révélation mais que m’est apparu la fonction d’un tel tableau, je ne sais s’il est unique comme le blanc, mais il est de la même famille, le blanc disant la lumière pure, le jaune la lumière dans sa puissance solaire, la lumière du cosmos pour ceux qui vivent sur la terre.
Ici, la chemise du moment de l’acte de peinture fait partie intégrante du tableau. Il faudrait même dire qu’elle est intégrée au tableau à la fois comme témoin du geste pictural, présence de celui qui la portait et symbole de l’homme en tant que tel.
Ce tableau, plus que d’autres, par cette fusion et néanmoins cette distinction maintenue entre toile et chemise, dit ce qu’il est en est de la pensée de Nitsch relative à la création dans les deux sens du terme, cosmique d’une part et humaine d’autre part, et de ce qui constitue la fondement de sa réflexion. Ce qu’il a dans son viseur lorsqu’il travaille, me semble-t-il, c’est l’homme, mais rien que l’homme et tout l’homme ou tout de l’homme.
C’est d’inventer une nouvelle anthropologie qui me semble être au cœur de son projet, même s’il ne l’a évidemment pas formulé ainsi, d’inventer un homme nouveau, mais pas comme un projet idéologique dont on a vu au XXe siècle les ravages, mais au sens où il s’agit d’installer l’homme dans une nouvelle connaissance de lui-même.
Et cet homme, il nous le montre dans toute son œuvre, mais en particulier dans ce tableau. C’est en tout cas ce tableau qui m’a permis de trouver cette idée. Sa facture, sa luminosité la manière dont la chemise s’intègre, tout parle de cela l’intégration de l’homme au cosmos en même temps que de la manifestation de l’homme comme cosmos. Cela met en scène sa position par rapport au cosmos en ce qu’il s’avance non pas vers mais dans la lumière, si l’on veut bien interpréter le blanc comme une autre manifestation de ce blanc que l’on a vu sur l’unique tableau entièrement blanc.
Ainsi, c’est à ce double et permanent mouvement d’intégration à ce qui nous constitue - et l’on voit bien que le sang est largement présent en sous couche avec sans doute d’autres couleurs -, qui est révélé ici. Il s’agit de prendre acte de notre dimension cosmique, sanglante et sanguinaire, explosante dans la lumière et joyeuse, excessive et glorieuse et ainsi de montrer l’homme non pas en le renvoyant à la seule et terrible histoire des hommes, celle de la violence, celle de la conscience, de la mauvaise et malheureuse conscience, celle de la culpabilité, mais au contraire à l’autre histoire, à comprendre au sens où Musil parle de l’autre état, celle qui fait de l’homme un être cosmique et non pas seulement terrestre et engoncé dans ses malheurs, dus pour l’essentiel, à son incapacité à penser que sa fonction en quelque sorte, on pourrait pour faire sourire dire son devoir, c’est de faire exister et y accédant, cette haute forme de vie qu’on a évoquée il y a peu. Un peu au sens où, on s’en souvient, Bergson disait que la fonction essentielle de l’univers était d’être une machine à faire des dieux. Et c’est sur cette haute forme de vie qu’il faut mettre fin à cette séance. C’est là qu’elle doit se terminer dans un suspens en quelque sorte plein de promesses.
Conclusion
Tout ce que je n’ai pas dit esquisse un programme pour la saison prochaine.
On a vu se dessiner ce que pourrait être une nouvelle conception générale de la création dans les deux sens du terme. Mais pour y parvenir, il faut à l’évidence, une fois encore sur le métier remettre cet ouvrage.
Mais pour ne pas partir sans semer quelques graines, je vais rassembler brièvement les quelques éléments glanés au cours de ces cinq séances et qui dessinent les contours de cette réflexion qui me semble nécessaire pour ne pas dire vitale sur les enjeux de ce qu’est la création.
Je vais le faire en semeur, c’est-à-dire un peu dans le désordre et à la volée donc en lançant tout autour de moi quelques éléments qui pousseront ou pas, comme les fleurs sauvages.
Il faudra, comme je le voulais faire aujourd’hui, mais cela aurait été vraiment trop long, évoquer l’éternité très présente dans les textes de Nitsch, on l’a vu et le faire en repartant des passages du cours de Deleuze du 17 03 81, dans lequel il parlait de l’éternité telle que le conçoit Spinoza.
« Ce que je voudrais vous faire sentir c’est la différence entre les deux propositions : ‘’je sais et je maintiens que je suis immortel’’ et ‘’je sens et j’expérimente que je suis éternel.’’
On pourrait dire quela première est une théologique tandis que la seconde expérimente que je suis éternel. En effet Spinoza s’en prend, dans le Livre 5, à toute conception de l’immortalité. Il nous dit : non non, il ne s’agit pas de dire que chacun est immortel, il s’agit de dire que chacun est éternel, et ce n’est pas du tout pareil. [10] »
Et repasser alors par Nitsch pour voir comment il a lui-même abordé cette question. Une fois ceci fait, il faudra prendre en charge tout ce qui a été en quelque sorte acquis cette saison. Et quoi donc me direz-vous ? Eh bien voici une sorte de schéma général des enjeux d’esquisse, de carte, non pas du tendre, mais d’une autre manière de concevoir la création et avec elle notre manière de penser.
Qu’avons approché comme éléments nouveaux ?
Le corps
Le corps est cosmique, cosmos et pas seulement relié au cosmos par on ne sait quelles connexions secrètes. Ces connexions sont, dans le corps, le sang, entre autres et donc ces connexion font et sont le corps. Ici donc, corps = cosmos.
La personne
Nous n’avons pas pu aujourd’hui présenter plus en détail comme je le voulais le texte de JF Billeter, Un paradigme. Il y propose une approche de modification de l’individu ou du sujet en ayant recours au terme de personne. À une kantienne qui lui demandait un jour de définir la notion de personne il s’entendit répondre : « elle ne se définit pas, elle se manifeste » [11]. Nous verrons comment en recourant à ce terme il sera possible, et là je saute loin, de penser cette personne comme dotée d’une pensée néo-bicamérale ou su l’on veut sans avoir peur de la contradiction, une forme de conscience néo-bicamérale. Désolé je n’ai pas mieux, mais je crois que cela dit déjà pas mal de choses sur ce qui se profile.
Le temps
On a de nombreuses fois évoqué les termes de continu et de discontinu. Ce sera le moment de tirer tout cela au clair. Et on verra, aidés encore par Nitsch et Billeter, entre autres, comment il nous sera possible de transformer notre conception du temps.
L’espace
En ce qui concerne cette notion, le travail n’est pas simple et je n’ai que peu de pistes pour le moment, mais il faudra le repenser en relation avec le cosmos et non en relation avec la géométrie et ce que les sciences nous contraignent à accepter comme étant les seules manières de voir, sentir et penser.
L’excès originaire
Cette notion centrale chez Nitsch pourra nous servir à approcher des zones psychiques autrement que par le biais de la psychologie ou de la psychanalyse en repassant s’il le faut, par l’univers des dieux grecs ou autres d’ailleurs.
Voilà quelques éléments sur lesquels il faudra travailler.
Il se dégage cependant déjà un schéma général dans lequel cette réflexion pourra s’inscrire. On peut d’ores et déjà dire que l’enjeu est clair : sortir du piège dans lequel nous sommes prisonniers et que nous avons nous-mêmes construit autour de nous à partir de deux croyances qui finissent par devenir néfaste selon la règle du pharmakon.
– les trois monothéismes et leur idée d’un dieu extra territorial et pourtant potentiellement actif et présent sur terre. Et au-delà, repenser la manière dont ils ont donné forme à nos psychés, et poser qu’il est envisageable de concevoir une nouvelle forme de psyché, que l’on pourrait nommer néo-bicamérale.
– l’hégémonie du rationnel ou, si l’on préfère, l’emprise devenue a-morale, sinon immorale, des formes techniciennes de la raison, devenues sciences et technologies avancées. L’enjeu n’est pas de nier leur existence et leur puissance, mais de renverser ou d’échapper à leur hégémonie
– le schéma mental et intellectuel déductif qui est le nôtre depuis trop longtemps et qui a mis en position d’infériorité l’autre manière de penser qui est, elle, inductive. Je dois évidemment à JF Billeter la formulation la plus précise de cet enjeu. On la trouve toujours dans le même livre : « Dans l’éthique, Spinoza a suivi la méthode déductive (parce qu’il ne pouvait faire autrement à son époque). Au lieu de poser des axiomes et de raisonner à partir d’eux, il convient donc d’observer et de progresser ensuite vers la connaissance par la voie de l’induction, ou celle de l’intégration qui sont une seule et même chose. [12] »
On peut résumer ainsi le projet qui sera celui de la prochaine session :
Sortir du monothéisme sortir de l’individu sortir de l’hégémonie du rationnel et finalement parvenir à échapper à l’emprise de l’idéologie qui quelque soit sa couleur constitue pour la pensée et la vie le même piège.
Regard sur l’image

