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- La question du rituel et du sacrifice, 2/3Aspects du tragique et puissance de l’excès, Séminaire XXIV 24 février 2026

,  par Hervé BERNARD dit RVB, Jean-Louis Poitevin, philosophe, critique d’art, romancier

Partie II

Aspects du tragique et puissance de l’excès

L’irrationnel
Nitsch est clair sur la question de sa relation aux rites. Il s’en explique dans le § 12 de son livre, on l’a vu. On comprend qu’il n’a pas recours au rite comme à quelque chose d’extérieur à son travail mais que la ritualisation de ses actions naît de la dimension même de l’action et en constitue le mode d’expression. Si les mythes constituent une sorte de structure interne dans une action, la ritualisation, c’est-à-dire finalement le fait que tout ce qui advient dans et durant l’action soit préparé, écrit, prévu dans les moindres détails, la dimension rituelle répond, elle, à une forme d’ordre. Cet ordre est ce que l’action cherche à faire naître et dont elle est la manifestation la plus visible.

Il faut bien saisir ici, comme souvent dans la pensée de Nitsch, que ce qu’il vise à mettre en place et en œuvre, c’est une sorte de porosité entre des plans de consistance que l’on tient généralement pour inconciliables. Ainsi ne rechigne-t-il pas à utiliser le terme d’irrationnel, et ce faisant sans se préoccuper de ses significations habituelles toutes marquées du stigmate de l’impossible ou de l’irréalisable, il installe non pas un sens nouveau à ce mot mais la possibilité d’un usage nouveau.

Et ainsi, il le dégage de sa gangue irrationaliste parce qu’il parvient à en montrer la pertinence en le renvoyant à ses composantes anthropologiques. L’irrationnel a des fondements anthropologiques et c’est en s’appuyant sur eux qu’il est possible d’en faire à la fois un concept opérationnel et un activateur de renouvellement de la pensée.

Ceci nous indique donc la voie à suivre pour appréhender la fonction du rite ou de la dimension rituelle des actions. Il nous faut partir de la pensée de Nitsch et remonter au mythes au rites et au tragique à partir d’elle et non pas l’inverse, partir de nos connaissances pour tenter de vérifier une adéquation avec ce passé qui seule serait la garantie de la justesse de son propos.

Une nouvelle approche de l’Être
Et la pensée de Nitsch se base sur une chose et un seule : l’être, le sein. Mais bien loin d’être encore une fois un concept d’être qui relève de la philosophie, c’est un concept d’être qui est façonné à partir de la vie, qui synthétise cette approche de la vie et qui, alors et alors seulement, s’ouvre à des boucles de rétroaction sur tout ce qui constitue le fond non interrogé non questionné de nos certitudes et des évidences non justes qui nous servent de croyances.

On pourrait croire par exemple que l’on est finalement proche du moment dans la pensée tardive d’Heidegger où il rapproche l’Être du Il y a, le sein du es gibt. S’il se rapproche d’une pensée philosophique qui installe la métaphysique comme une dimension propre à la pensée, un plan auquel l’homme fait face de toute éternité pourrait-on dire, il va dégager sa propre conception d’une vision limitée et de l’être et de la métaphysique.

Il cite d’ailleurs un bref passage de Heidegger tiré de Qu’est-ce que la métaphysique auquel il adjoint aussitôt une phrase célèbre tirée du Tractatus de Wittgenstein, et cela dans un texte repris dans le NITSCH publié par Walter König en 2015 et qui sera enregistré ici sous le titre Bible Nitsch (abréviation B.N.) lorsque des textes qui s’y trouvent seront cités.

Voici le passage de Heidegger : « La métaphysique fait partie intégrante de la nature humaine ; elle n’est ni un objet de philosophie académique, ni un champ d’idées arbitraires. La métaphysique est le processus fondamental de l’existence. Elle est l’existence même… nous ne nous sommes pas simplement placés en son sein. Nous ne pouvons même pas nous y placer, car – dans la mesure où nous existons – nous y sommes déjà… tant que l’humanité existe, la réflexion philosophique, en un certain sens, se produit. La philosophie, telle que nous l’appelons, est l’initiation de la métaphysique, par laquelle elle se révèle à elle-même et à ses tâches explicites. [1] »

et celui de Wittgenstein : « nicht wie die welt ist, ist das mystische, sondern dass sie ist / L’aspect mystique ne réside pas dans la manière dont le monde est, mais dans le fait qu’il est. [2]. »

Mais Nitsch, s’il trouve ici des confirmations de sa propre conception, s’envole littéralement loin d’eux en ceci qu’il fait de l’être non pas un concept lié à l’histoire de la philosophie et donc un « mot philosophique », si l’on peut dire, mais une synthèse à la fois évidente et indépassable de ce qu’est la vie. Et c’est ainsi qu’il en fait un « mot vivant » qu’il définit ainsi : « alles was ist, das SEIN, ist bewegug und verwandlung ». « Tout ce qui est, c’est-à-dire l’être, est est mouvement et métamorphose. » Cette phrase qui vient d’un de ses livres est considérée par lui comme si importante qu’elle se trouve inscrite sur l’ultime page de la Bible Nitsch [3], dont elle constitue donc le dernier mot qui se trouve être évidemment aussi finalement le premier de sa philosophie, de sa pensée, de sa conception générale des choses et du monde.

Et ce point est absolument central en ceci qu’il marque une prise de distance irréversible avec le fondement de la philosophie et des religions monothéistes et de la plupart des mouvements plus ou moins dissidents dans ces deux univers. En effet, le SEIN, s’il est un concept, ne fait qu’exprimer l’étonnement insurmontable face à ce qui est. L’être chez Nitsch, n’est en rien lié à l’idée d’unité, de un, de monos, que ce UN soit le concept sur lequel reposerait le fondement de la pensée ou le concept se signalant comme nom et forme de son aboutissement. Et il n’est pas non plus lié au UN comme nom ultime et forme du « dieu ». Il n’est en rien pensé comme le fondement de la pensée et le but auquel doit tendre la même pensée.

Il faut le dire à cet instant, que l’être soit non seulement mouvement mais métamorphose permanente, cela implique deux choses qui installent la pensée de Nitsch hors du piège que nous tend la métaphysique classique, que la vie et la mort ne s’opposent plus comme des termes inconciliables et donc que la mort ne peut plus prétendre à se constituer comme fondement de l’angoisse originaire. Dès lors, ce qui existe doit être rapporté à une forme de « puissance » innommable dont les manifestations sont la preuve en acte, puissance qui, certes, existe sous des formes incluant lois et régularité dans la manifestation des phénomènes, mais dont la source constante est dispensation incontrôlable d’énergie. Et vue sous cet angle, elle ne peut porter qu’un seul nom, celui d’excès.

Et c’est de la saisie de l’être comme excès, - et répétons le encore un fois, cette thèse contredit toutes les approches philosophiques qui certes peuvent inclure l’excès comme une donnée ou un concept, mais ce concept est toujours marqué au fer rouge de la marque d’infamie. Car, comme nous le « savons », l’excès c’est la marque du mal infusant dans le champ existentiel – que Nitsch part pour déployer son O.M.T. et donc l’ensemble de sa pensée. Et, en cela, elle relève du cadre occidental, et dans le même temps, à la fois s’en écarte, permet de l’appréhender sous un autre angle, et l’enveloppe, puisqu’elle trouve néanmoins ses sources dans ce même monde occidental, mais en faisant fond sur des sources et des comportements occultés, oubliés ou simplement volontairement ignorés par la pensée dominante.

À propos de l’excès originel
On comprend que si telle est l’idée centrale à partir de laquelle se déploie sa pensée, elle ne prend sa source hors du champ de la philosophie et des religions monothéistes, c’est-à-dire à la fois dans une relecture de certaines inventions de l’homme archaïque et dans la prise en compte de ce fond archaïque comme élément constitutif de nos psychés contemporaines en tant qu’il est toujours actif en nous. C’est autour de cette question fondamentale que se nouent les relations entre la pensée de Nitsch et le monde grec archaïque, celui des cultes et des rituels.

Mais, il faut le redire encore une fois, il ne part pas d’une connaissance livresque des rituels pour inventer le sien. Il invente le sien en le développant au fur et à mesure des actions et en parallèle comprend que la source de sa pensée peut être appréhendée à travers une approche métamorphosée de ce fond culturel et cultuel. Il suffit de voir les images des premières actions avec un pauvre lapin, lièvre ou poule et l’ampleur des actions qui se sont déroulées dans le château de Prinzendorf.

Monet, meules de foin, fin de l’été 1890

Autrement dit, il n’applique pas un modèle qu’il aurait emprunté à des description anciennes, il construit son propre univers en l’enrichissant de ses recherches et lectures. Comme il le manifeste à plusieurs reprises il a, en quelque sorte, tout en tête dès l’âge de vingt ans et sans doute avant. Il le clame d’ailleurs avec force : « Il n’est en aucun cas possible de confondre mon travail avec une reconstitution d’anciens cultes. Le culte et les formes rituelles font partie intégrante de mon langage artistique. Le rituel a toujours été et demeure un élément décisif de tout art, de toute pratique artistique. Le culte et le rituel n’ont jamais pu être bannis de l’art. Mon travail est une forme de culte à l’égard de la vie, mais jamais une reconstitution. À l’heure actuelle, on entend beaucoup de discours à la mode autour du culte et rituel dans l’art. Il n’est pas nécessaire d’ajouter des éléments rituels à l’art : ils lui sont inhérents en tant que moyens d’expression formels. Il appartient à la nature même de l’art de se manifester comme culte et comme rituel. Les leitmotive de Wagner, les cathédrales et les meules de foin de Monet, l’art de Scriabine et de George sont des expressions rituelles. [4] »

Cette métamorphose permanente, on va le voir maintenant, est cependant au cœur de certains mythes et des plus important rituels grecs connus, et à l’évidence la proximité entre la conception générale de Nitsch et ce monde archaïque doit nous pousser à reconsidérer notre manière de penser ainsi que le cadre, somme toute très limité, qui nous sert de cocon et surtout de prison.

Mais Nitsch invente ou impose un concept qui là encore déplace les questions et inscrit les enjeux de son travail dans un cadre qui dépasse et englobe aussi bien la philosophie, l’histoire de l’art, que les études hellénistiques. Il s’agit du concept de grundexzess ou de urexzess, autrement dit d’excès originel ou fondateur. Vouloir comprendre ce qui est en jeu dans l’O.M.T. suppose et impose de prendre acte de ce concept et de le voir comme le point central non seulement d’une réflexion mais de l’œuvre sans fin que constituent au fils des années les actions.

Dans un des aphorismes, Nitsch en effet écrit : « .../ … Une vie installée dans l’extase, dans l’ivresse de l’être, doit être voulue. [5] »

Il faut bien comprendre que ce qui est visé ici, c’est le fait d’opérer une sorte de saut hors de l’approche habituelle de notre conception même de l’existence. « Vouloir » l’excès n’a pas à voir avec la volonté de puissance nietzschéenne, ni avec un goût absolu pour l’ivresse, mais avec la reconnaissance que c’est bien dans l’excès, dans des comportements non contrôlables qu’est en quelque sorte née notre humanité.

Nous avons, depuis deux à trois mille ans, voulu, au sens strict, REFOULER cette « origine » en tentant d’une part et d’abord de contrôler ces comportements irrépressibles et violents et d’autre part et ensuite de les réprimer « volontairement ». Mais comme le note Nitsch dans le §60, « les vérités ne sont délivrées que chiffrées », ce qui signifie qu’il nous fait faire un travail d’excavation tel que l’excès originel puisse paraître au grand jour. Mais pas tant comme concept que comme manifestation vivante.

On le sait, la psychanalyse, viennoise comme l’O.M.T., faut-il le rappeler, est remontée tardivement dans Totem et tabou, jusqu’à l’excès originel prenant la forme de l’assassinat du père ou du chef de la horde source de toutes les variations qui s’en suivent autour du meurtre de l’animal totémique et de la mise en place du système général de l’interdit de l’inceste et et de la culpabilité. Nitsch s’y réfère, mais il développe une approche beaucoup plus large, plus vaste, plus globale de l’excès et qui n’est pas prise dans les filets de la culpabilité. Bien au contraire.

Revenons un instant à [Totem et tabou] livre de 1913 donc. Sur la page Wikipédia consacrée à cet ouvrage on peut lire ceci :
« Dans cette théorie de la horde primitive, les humains sont organisés sous la forme d’une horde sauvage régie sous l’autorité d’un père tout-puissant possédant seul l’accès aux femmes du groupe (comme dans le cas de hordes animales). Les fils, alors jaloux du père, décidèrent de se rebeller contre ce dernier afin de pouvoir accéder aux femmes. Un jour, ils se liguèrent contre lui et allèrent le tuer pour le manger en un repas totémique. Une fois le festin consommé, ils furent alors pris de remords et la raison pour laquelle ils s’étaient battus risquait de ruiner la structure même de la société (et une guerre fratricide n’aurait épargné personne). C’est la raison pour laquelle ils décidèrent d’établir des règles correspondant aux deux tabous principaux : l’interdiction de tuer le totem — meurtre et parricide — et l’interdiction de relation sexuelles avec les femmes appartenant au même totem — inceste. Afin que la situation ne se reproduise pas et par peur des représailles du père, ils décidèrent d’ériger un totem à son effigie et de le commémorer par l’intermédiaire de fêtes commémoratives.

Aussi, la religion du totem institue la fête commémorative du repas totémique afin d’entretenir le souvenir du triomphe remporté sur le père. C’est la raison pour laquelle les restrictions imposées en temps normal sont ici levées. La cérémonie religieuse du rituel sacrificiel constitue un événement social très important au sein du groupe qui le pratique. Elle permet aux membres du groupe de communier avec l’ancêtre du clan. Outre la mise en scène et les gestes rituels, Freud y voit d’ailleurs ici les prémisses du développement religieux et tout particulièrement du christianisme (bien qu’il se défende de souhaiter développer davantage cette idée dans son ouvrage. »

Nitsch, lui, va comme ouvrir une brèche dans ce mur « moralisateur » lié à l’inceste et dans l’approche du fond archaïque tel que Freud les pense, pour inscrire cette violence originelle, non tant dans le creuset des relations humaines que dans sa conception générale de l’être en tant que mouvement incessant de changements, de transformations, de métamorphoses en tout genre et de toutes dimensions. C’est ce changement permanent qui affecte les êtres, les humains avant tout, et qui est en quelque sorte la « cause » de leur angoisse irrépressible et de leur violence incontrôlable.

Écoutons, dans la Bible Nitsch, un texte essentiel de 1995, Durchdringend zum grunexzess/urexzess :
« …L’événement le plus extrême de la création (de l’être) advient au-dessus de l’abîme, à partir de l’abîme.Autour de nous : la nuit, l’obscurité, l’angoisse, la mort. Nous provoquons cet événement dans le néant, dans la mort, dans l’abîme tragique, enraciné dans l’éternité et l’infini, en surgissant de lui pour de brefs instants d’extase lumineuse, les plus éclatants, d’ivresse.

Une vague jubilatoire d’un devenir inépuisable et toujours renaissant fait naître l’être depuis la nuit du néant. En nous se trouvent la source, le fondement, l’abîme, la cellule germinale du devenir qui se renouvelle éternellement, la déchirure dionysiaque.

Point nodal. Annulation de la matière.
Les galaxies sont aspirées, réabsorbées dans le tragique du trou noir, frappées par le noir entraînées vers le centre.

Formule mystique de la mort et de la résurrection, de la déchirure et du sacrifice des dieux rédempteurs, figuration mystique des contraires : mort et résurrection résident dans le devenir, le devenir réside dans la mort, la mort réside dans le devenir. S’anéantissent tous les mondes, toutes les galaxies, tous les soleils ; du fond surgissent tous les mondes, du fond naît le retour, l’INCESSANCE.

LE SENS DU DEVENIR DOIT ÊTRE ACCOMPLI, ATTEINT, ACHEVÉ À CHAQUE INSTANT.

L’acte de création ne connaît aucun commencement : il advient toujours, il est toujours advenu, il advient à chaque instant à travers nous, à travers tout ce qui est, tout ce qui vit ; et cela dans l’infinité de l’éternité et de l’infini.

L’excès fondamental est à la fois mort et naissance.
L’excès fondamental est LES NOCES DUANT ET DE L’ÉTERNITÉ.
Le noir, l’insondable (l’abîme) du néant est l’absence de fond et de fondement de l’éternité et de l’infini. [double sens de grundlos :
1) sans fondement = bodenlos,
2) sans raison/sans motif gratuit).

Le chemin sans fond et sans cause (de la nature, de la création) devient un chemin sans but, qui ne finit jamais.

Tao = fondement sans cause de tout devenir, VOIE.
La vague du devenir dionysiaque enfante l’être et la vie à partir de l’absence de fond et de sol du néant qui engendre l’éternité et l’infini. Le fond sans fond est néant et infinité (éternité) accouplés, plus la sainte irruption de l’être et de la vie, appelée par la lumière des saisons heureuses.

L’incessance des vignobles, des grappes mûrissantes, jaillissantes, douces et plus que mûres, sur les mondes solaires, dans des myriades de galaxies étrangères. »

S’il ne fallait retenir qu’une seule phrase, on le comprend, ce serait celle-ci : « L’excès originel, (ou fondamental) ce sont les noces du rien et de l’éternité ». [6]

Nitsch ne s’oppose pas à la psychanalyse, il la déborde de tous les côtés, en élargissant le statut même de l’homme et en faisant un être en proie à l’angoisse et cela de toute éternité. On le voit dans ce passage : « L’être humain ne peut pas encore vivre pleinement son potentiel, conformément à la pulsion qu’il possède, à ce qu’il est véritablement. L’expérience cathartique sadomasochiste extrême, la pulsion fondamentale de l’excès (la catastrophe du drame), révèle à l’humanité la force naturelle de l’être, supra-rationnelle (irrationnelle), à ​​la fois constructrice et destructrice, brûlante, qui aspire à vivre et à être.

Une rupture avec les contraintes de la civilisation, du bruit, de la morale, de la pensée rationnelle et du langage nous permet de trouver, intimement, sans peur, extatiquement, l’expérience numineuse de l’être.

L’existence intense dans le plaisir douloureux de la souffrance, au seuil de la mort, au seuil du néant, nous permet de faire l’expérience de l’être, nous fait advenir à l’être. L’expérience extatique et intense de nos sens, jusqu’au point de la douleur, nous permet d’exister plus intensément, activant ainsi l’événement de l’être, et donc notre essence même, notre être. [7] »

Non qu’il existe une forme absolue de conscience, mais parce qu’au contraire, il n’a cessé d’évolué et de se transformer lui-même au gré de ses découvertes et inventions, découvertes et inventions qui l’ont cependant conduit, on peut aussi comprendre pourquoi, à éloigner de lui non seulement le souvenir de l’excès originel mais autant que faire se peut, certaines formes de cet excès.

Ce qui est ici visé, c’est le meurtre en particulier, qui cependant, comme on le voit chaque jour, est si présent, que l’on peut dire que les hommes ne sont pas parvenus à se « soigner » de cet excès originel. Et c’est cela que prend en charge Nitsch et qui en fait un artiste d’une extrême actualité, le fait que rien n’a été aboli et surtout pas la violence et le meurtre.

Ainsi se pose à Nitsch comme à tout un chacun la question de savoir comment il serait possible de « soigner » les ravages que produit aujourd’hui encore cet excès originel.

Et c’est la manière qu’il a de répondre à cela qui montre à la fois son originalité et sa puissance, car il le fait en artiste, en artiste philosophe, musicien et metteur en scène d’une œuvre unique, débordant elle aussi tous les cadres dans lesquels l’art est aujourd’hui encore enfermé.

Il le fait donc en abandonnant toute forme de moralisme, toute forme de dogmatisme, toute forme d’idéologie, toute forme de faiblesse infantile qui se cache derrière des arguments pseudo-rationnels, vis-à-vis du refoulement de l’excès originel.

Bref il prône, non pas un déferlement violence dans la société en vue d’actualiser l’excès originel, mais une acceptation de la présence et de la manifestation de cette violence originelle, de cet excès originel, dans un cadre théâtralisé mais sans scène séparant acteur et spectateurs, comme seul et unique moyen de ne pas l’occulter et ainsi de parvenir à appréhender son être au monde d’une manière renouvelée.

En un sens, on peut malgré tout voir dans l’œuvre de Nitsch une sorte de réalisation singulière équivalent à ce qui fut présenté par Debord comme le programme secret de l’International Situationniste, que mentionne Debord dans sa correspondance : « réalisation de la philosophie ».

Ici, on a affaire à la fois à une réalisation et non pas à un « dépassement » mais à un élargissement de la philosophie aux limites insondables du monde.

Formes du rite entre Grèce antique : Dionysos et l’O.M.T.
Nombreuses sont les réflexions qui se réfèrent à la Grèce antique, à la tragédie, et au-delà de la tragédie comme genre littéraire, au tragique comme éléments déterminant de l’existence des hommes. Le §183 par exemple évoque directement le fait qu’il en appelle souvent au dionysiaque. Sans entrer dans une présentation détaillée des rites grecs mais en tentant d’en présenter les aspects les plus importants en relation avec l’O.M.T. de Nitsch, il faut à l’évidence commencer par ce qui constitue la référence la plus évidente donc, le figure de Dionysos.

Car c’est bien à ce dieu que sont associés les débordements à la fois les plus meurtriers, comme nous le montre le pièce d’Euripide, Les bacchantes, dont nous avons parlé en détail dans le séminaire V de mars 2021, et les plus festifs, puisqu’il est, on le sait, entre autres choses mais principalement, le dieu de la vigne et donc de l’ivresse. Il faut, ici, laisser la parole à Nitsch et goûter sa prose et la précision de sa pensée.

« En parcourant mes manuscrits, je reconnais qu’une chose y prédomine : l’invocation incessante du dionysiaque, de l’abîme, de l’extase.
Les rituels d’abréaction du Théâtre des Orgies et Mystères cherchent, par une dramaturgie psychanalytique et une ontologie, à atteindre l’excès originaire ; tout y est quête incessante de l’expérience de l’excès originaire.

Le dramaturge a à chercher le tragique, à s’y exposer ; il est tel un médecin contraint de mettre au jour la vérité du tragique, de la conduire à l’évidence.

La tragédie ouvre l’affrontement avec le tragique, avec la mort.
Refouler cela est non-vérité ; seule la confrontation radicale, seule la prise de conscience sont nécessaires — une quête de la vérité à laquelle il faut regarder en face.

L’excès originaire correspond à la catastrophe du drame antique.

Mais, dans le Théâtre des Orgies et Mystères, il est porté de manière plus impitoyable : non pas de façon figurative, mais analytique, avec une exigence plus profonde, plus pressante, réalisé comme un acte réel, plus réel comme [en tant qu’acte réel, qui s’enfonce profondément dans la chair [qui creuse...] de la vitalité.

La confrontation avec le tragique, avec la mort, à travers l’excès fondamental, est confrontation avec le mouvement de la métamorphose du monde, qui advient sur la scène de l’infini et de l’éternité, et tout autant sur la scène de la temporalité, celle qui est bornée par le commencement et la fin de toute chose.

Le heurt de l’éternité et de la temporalité fait naître le tragique, la mort — il touche le tragique même. La différence entre le temps [le temporel / la temporalité ?] et l’infini engendre le conflit tragique. La confrontation de l’individu temporel avec l’infini est portée, traversée et accomplie par le Théâtre des Orgies et Mystères.

En parcourant ma collection d’écrits, j’ai constaté que des points de vue étaient sans cesse avancés, qui aboutissaient le plus souvent à la recherche et à la description de l’expérience de l’excès fondamental.

La même chose se répète continuellement, mais, comme je l’ai déjà dit, en partant chaque fois de points de départ différents.

L’ensemble me rappelle — comme je l’ai souvent suggéré — les discours du Bouddha, où le nirvana, l’extinction, est constamment invoqué : l’extinction de tous les sens est le salut permanent, l’objectif de la délivrance sans cesse projeté.

Afin d’échapper au devenir, au tragique [d’esquiver le…], de le dépasser en le contournant, le néant — le fait de ne pas être né — est exalté comme le plus élevé.

Ce monde qui est le nôtre, avec ses soleils, ses systèmes solaires, ses milliards de galaxies, ce cosmos qui est le nôtre, devrait être révoqué et sombrer dans le nirvana.

Bouddha voulait l’annulation de l’être, de la vie, à cause du devenir éternel, à cause du tragique, à cause de la mort. En ce sens, le travail, l’entreprise du Théâtre des Orgies et Mystères veut précisément le contraire [vise exactement l’inverse.

Le tragique est assumé, nous le prenons sur nous, y compris la mort [nous assumons aussi la mort]. Nous croyons à l’éternel retour, nous croyons à l’ininterruption.

L’événement du tragique, l’excès fondamental est l’opposé du nirvana ; le point de retournement de la mort est compris comme transformation, comme concentration de toutes les forces de l’être, comme des configurations surgissant du fond sans fond et engendrant des mondes.

Nous voulons que notre monde, avec ses soleils, ses systèmes solaires, ses galaxies, ses milliards de galaxies, se produise, périsse et revienne des fois infinies, et qu’ainsi l’être, l’êtreté, se réalise toujours plus profondément. [8] »

Dionysos des hellénistes
Pour une approche plus précise de Dionysos, laissons maintenant la parole, pour quelques instant, aux hellénistes, à ceux qui ont consacré des livres à de dieu unique dans le panthéon grec.

Les dernières lignes de Dionysos à ciel ouvert, un bref ouvrage de Marcel Détienne nous permettent d’entrer dans le vif du sujet. À la fin, de son livre, parlant du dieu, il s’interroge : « quel est le principe unifiant de son activité ? …/… Il se donne la scène où se faire reconnaître. Surgissant en Étranger de l’intérieur, i est celui qui jette hors de soi, qui pousse sa proie au meurtre de sa propre chair ; qui la précipite dans la souillure. Hautes parousies. »

Après avoir rappelé quelques éléments relatifs à Apollon et Dionysos, Marcel Détienne conclut son livre ainsi : « Dionysos en action, à cœur ouvert : donnant à lire le plus intime de sa puissance, celle qui fait jaillir, qui fait bondir. Au point précis où le sang bouillonnant et le vin palpitant confluent en un principe commun : la « puissance » d’une humeur vitale qui tire d’elle-même et d’elle seule sa capacité à libérer son énergie, d’un coup, avec une violence volcanique. Folie meurtrière, ménade bondissant, vin pu effervescent, cœur enivré de sang : un même mode d’action. [9] »

Cela peut sembler un peu « abstrait » pour une ouverture sur Dionysos, mais en fait cela donne à entendre la chose centrale qui importe à Nitsch : le lien entre violence, meurtre, et dévoration. En arrière plan lorsque l’on parle de Dionysos, il y a le plus souvent la pièce d’Euripide, les bacchantes.

C’est là, en effet, que l’on assiste sur une scène théâtrale au meurtre de Penthée. Il est le cousin de Dionysos par son père. Après avoir passé son adolescence en Lydie, le dieu revient dans « sa » ville natale, Thèbes, mais sa famille ne veut pas le reconnaître ni donc l’honorer comme un dieu. Dionysos va se venger par mille ruses de ce cousin auquel son grand-père a passé les rênes de la ville, en l’autorisant à assister à une bacchanale déguisé en femme, car les hommes n’ont pas le droit d’y assister. Mais il va faire en sorte, que les femmes ayant perdu leur esprit dans l’ivresse se transforment en bacchantes, en ménades hors de contrôle, et se mettent à dévorer l’homme qui les observe sans en avoir le droit. Et c’est Agavé, sa mère, qui rapportera sa tête au bout d’une pique après avoir mangé de la chair de son fils avec ses compagnes de débauche.

Il est inutile de commenter tout ceci sinon pour relever le lien puissant que Les bacchantes d’Euripide ont conduit jusqu’à nous le lien entre fête, ivresse, hallucination, violence, dévoration de chair humaine, meurtre rituel et donc tragique.

On voit aussi que l’action rituelle associé à la dévoration et à la fête extatique dépasse largement le cadre dans lequel Freud l’a posée. On voit surtout combien l’O.M.T. est en prise avec le type d’« événements » que la pièce d’Euripide nous donne à voir.

Deux choses cependant sont importantes ici. D’une part il s’agit de marquer que malgré l’intérêt évident que Nitsch porte au théâtre et au théâtre antique, c’est précisément contre le théâtre, en tout cas le théâtre tel qu’il s’est figé au fil des siècles et tel qu’il a dominé la vie cultuelle en particulier en Autriche et à Vienne au XIXe et XXe siècle, qu’il construit son œuvre. On l’a vu, ce qu’il cherche c’est à déployer une œuvre vivante dans laquelle il n’y a ni scène ni coulisse. Et comme on a pu le voir la séance précédente, tout est accessible et visible des préparatifs aux moments qui succèdent à une action.

C’est là que se joue la relation forte avec le théâtre avant le théâtre, rôle qu’ont joué les cultes et les rites associés dans la Grèce antique.

Œnochoé des Anthestéries, v. 430–390 av. J.-C. Musée du Louvr

Un autre aspect de Dionysos
Donnons maintenant cette fois la parole à Maria Daraki, qui a écrit un livre en tout point majeur intitulé Deux choses cependant sont importantes ici. D’une part il s’agit de marquer que malgré l’intérêt évident que Nitsch porte au théâtre et au théâtre antique, c’est précisément contre le théâtre, en tout cas le théâtre tel qu’il s’est figé au fil des siècles et tel qu’il a dominé la vie cultuelle en particulier en Autriche et à Vienne au XIXe et XXe siècle, qu’il construit son œuvre. On l’a vu, ce qu’il cherche c’est à déployer une œuvre vivante dans laquelle il n’y a ni scène ni coulisse. Et comme on a pu le voir la séance précédente, tout est accessible et visible des préparatifs aux moments qui succèdent à une action Dionysos et la déesse terre [10]. Le plus simple est de lire ce passage car on verra immédiatement les relations avec l’œuvre de Nitsch.

Mais auparavant il faut dire quelques mots sur la fête dont elle parle, les Anthestéries, une des plus grandes fêtes ayant existée à Athènes avec les mystères d’Eleusis.

« Ce sont de la fin de l’hiver, une fête des morts parmi les plus célèbres de l’antiquité. Elles ont lieu au moment de la végétation renaissante, du onzième au treizième jour du mois anthestérion.

La première journée est appelée Πιθοίγια / Pithoígia, c’est-à-dire « l’ouverture des jarres ». Les Athéniens se rendent près du sanctuaire de Dionysos « dans les marais [11] » pour ouvrir les jarres couronnées de fleurs qui contiennent le vin nouveau, fruit des vendanges précédentes. Sur le parcours, les fêtards, juchés sur des chariots rustiques, profèrent des lazzi et moqueries à l’adresse des passants. Après une offrande solennelle au dieu, tous peuvent goûter le vin nouveau.

La seconde journée est appelée Χόες / Khóes, c’est-à-dire « la fête des pichets ». Elle se déroule toujours au sanctuaire du dieu, le Limnaion. On sert des pichets de vin nouveau et un concours de buveurs est organisé : au signal d’une trompette, c’est à qui videra le plus vite possible une cruche de vin d’un peu plus de trois litres. Ces cruches sont ornées de sujets ayant souvent trait aux réjouissances et aux spectacles qui prenaient place dans cette journée. Elles représentent également souvent des enfants avec des jouets et avec des couronnes.

On assiste en grande liesse à l’arrivée de Dionysos sur un char naval. Le sanctuaire de Dionysos dans les marais est alors ouvert pour la seule et unique fois de l’année, et tous les autres temples sont fermés ; on y organise la hiérogamie (union sacrée) de la femme de l’archonte-roi et de Dionysos : quatorze femmes de bonne naissance, qualifiées de γεραραί en grec, assistent l’épouse de l’archonte-roi et accomplissent les rites sur autant d’autels. Dans cette hiérogamie s’accomplissait un ancien rite d’alliance avec les forces de la vie.

Le troisième jour est appelé Χύτροι / Khýtroi, c’est-à-dire « la fête des marmites ». On fait cuire dans chaque maison des marmites de graines à l’intention des morts. Car ce dernier jour est consacré au culte des morts. Les âmes des morts reviennent ce jour-là. On prie pour les mourants. Hermès psychopompe, conducteur des âmes, reçoit des offrandes de gruau de graines [12] que l’on ne devait pas consommer. La cérémonie des hydrophoria consiste à offrir aux morts des libations d’eau, versées dans des excavations. À la fin de la fête, on congédie les morts, avec cette formule : « Allez-vous en, Keres,, finies les Anthestéries ». Tout se passe comme si leur association avec les vivants durait pendant la période d’hiver et se terminait avec elle. L’ensemble de ces cérémonies semble se dérouler sans le ministère de prêtres.

Quant à la signification du terme, il faut « rapprocher anthos de la notion d’obscurité et interpréter le nom des Anthestéries comme « [la fête] de celui qui traverse l’obscurité (hivernale) ». L’arrivée sur l’eau de Dionysos symbolise la « traversée de la ténèbre hivernale » et la sortie de l’hiver. Les Anthestéries sont la fête d’un dieu Feu qui triomphe des ténèbres. C’est, selon Henri Jeanmaire, la fête des morts qui donne la tonalité funèbre de la fête. De même pour Maria Daraki, lors des Anthestéries, Dionysos triomphe dans la réussite d’un triple passage qui lui fait franchir la « frontière de la nuit ».

C’est cette même Maria Daktari qui va nous montrer le lien direct avec Nitsch. Voici ce qu’elle écrit à propos des Anthestéries dans son livre Dionysos et la déesse terre : « Lieu de synthèse de toutes les coordonnées du dieu, la fête des Anthestéries culmine en une union sacrée… Une fois par an, toutes les prérogatives du dieu traversent l’heure des fleurs et l’heure de l’éphébie. Et elle s’en trouvent toutes renouvelées. Dionysos est le nourricier toute l’année parce qu’il est le partenaire d’une union qui a le pouvoir de féconder la terre attique… Dans son mariage Dionysos « renaît », dans tous les sens de ce terme foisonnant… Pour que cela soit, mariage et sacrifice fusionnent. Le notions d’« alimentation » et de « sexualité » brisent leurs cadres, confluent et tissent ensemble une tête de Gorgone… Dès à présent il faut regarder en face cette combinaison, qu’Athènes insinue mais que le Parnasse assume peut-être pleinement, du sparagmos (le démembrement rituel) de l’omophagie (le fait de manger de la chair crue) et du gamos (mariage, union sexuelle). » Mélange abominable de volupté et de cruauté » pour Nietzsche comme pour tout homme moderne, ce « véritable filtre des sorcières », pourrait être aussi ce monstre qui aurait pour nom l’action totale…/… Aux citoyens de la cité démocratique, actifs dans la gestion des choses humaines, actifs devant les dieux, Dionysos impose une attitude passive. Il les fait plier et les conduit à renier leurs valeurs les plus sûres : dans l’épouvante religieuse, le deos, mais aussi sous l’effet d’une séduction puissante qui, tout comme l’épouvante semble manifester l’action divine. Cela pose le problème de fond du phénomène dionysiaque. Il donne sans cesse l’impression que Dionysos existe, qu’« il est là ». Dans la tragédie comme dans le rituel, l’action humaine semble obéir à un projet divin qui la dépasse. [13] »

Si l’on tente, mentalement, de se représenter ce qu’ont pu être de telles fêtes, il nous apparaîtra que, mis à part peut-être quelques processions chrétiennes en Espagne dans leur manière de tenter de faire participer les fidèles à la douleur du Christ portant sa croix, et encore, rien ne peut approcher, sinon ce que Nitsch a réalisé, et encore faudrait-il s’en tenir à la seule action de 6 jours continus qui a eu lieu en 1998.

Si l’on accorde en effet à Nitsch le fait qu’il a conçu lui-même ses actions et qu’il n’a jamais « copié » tel ou tel rite grec, on doit cependant s’accorder, au-delà du parallèle entre l’action de Dionysos telle qu’elle est reconstruite par les hellénistes et l’O.M.T. de Nitsch, à accepter de voir dans la pratique de l’artiste, dans le champ même élargi de l’art contemporain, une rare, sinon unique tentative, non pas de rejouer ce qu’on a pu faire dans la Grèce antique, mais de faire exister aujourd’hui, de rendre présent aujourd’hui, avec nous et pour nous, quelque chose qui soit de l’ordre de la manifestation du deos, du dieu, du divin au sens le plus actif du terme.

Il va de soi que nos barrières mentales, nos habitudes, le cadre dans lequel se déploient nos existences, pose un voile transparent mais par trop isolant, nous séparant donc du monde auquel pourtant, il nous permet de croire que nous participons. Nous assistons à une action de l’O.M.T. et nous ne parvenons pas à accéder à cet état de transe qui semble avoir été partagé par tous les participants à une fêtes des Anthestéries.

Enfin, c’est ce que nous supposons, mais nous le faisons à juste tire, puisque c’est ainsi que se « prouvait » non pas l’existence du dieu, mais sa « réalité » même à travers ces moments où il était manifestement « présent ».

Éleusis : vivre et renaître
On comprend que l’O.M.T. ne propose pas d’initiation au sens strict et au sens ou par exemple on en proposait à Éleusis, et donc que Nitsch propose tout le contraire, dans la mesure où il n’y a chez Nitsch aucune initiation par degrés mais seulement un vécu à partager. Et en même temps c’est quelque chose de très proche qui a lieu dans le château de Prinzendorf, même lors d’actions durant un jour ou deux. C’est l’objectif qui est en quelque sorte le même, à ceci près que les grecs savaient ce qu’ils faisaient là, participer par un rite consacré à un dieu ou à des dieux. Ce qui se produisait là, ce qui constituait la véritable raison d’être de ces cultes, de ces rites, n’était pas de faire acte de foi, ni de conforter une croyance. Car pour ce qui est de la « croyance » elle était présupposée. C’est parce que l’on « croyait » dans ces dieux, parce que l’on savait qu’ils se manifestaient lors de ces « fêtes » que l’on s’y rendait. Et si l’on s’y rendait, c’était précisément pour « rencontrer » le dieu. Mais ce n’était pas une personne que l’on désirait approcher ou rencontrer, comme le christ peut être considéré comme une telle personne, mais une expérience que l’on cherchait à faire, à vivre. Il s’agissait, puisqu’il était présent, de vivre avec le dieu ou plutôt de vivre comme le dieu.

Participer à ces rites c’était en quelque sorte vivre de la vie du dieu et si l’on veut employer une expression triviale, recharger ses batteries et ressortir de l’expérience en étant passé par un ou des états qui faisaient que l’on avait « été » le dieu parce qu’il nous avait transmis quelque chose de sa puissance.

Et c’est quelque chose de cet ordre qui est visé par Nitsch, on y reviendra lors de tous les autres séminaires, à ceci près que pour nous, hommes de peu de foi !, c’est à nous retrouver dans la situation de faire une expérience incomparable qui peut nous ouvrir l’esprit à l’envers de notre à l’autre côté de la pensée, à l’irrationnel si l’on veut ,mais en tant que cet irrationnel serait la clé ouvrant sur une nouvelle compréhension des choses, du monde et de nous-mêmes.

Revenons un instant à Éleusis, dont la fonction est proche de celle des Anthestéries, et cela juste pour rappeler quelques points qui éclairent un peu le fonctionnement des actions. Il y avait deux types de mystères, les petits qui duraient 3 jours et les grands mystères qui, eux, duraient 9 jours, c’est-à-dire la durée de l’errance de Déméter, déesse de la vie renouvelée, des moissons, à la recherche de sa fille Perséphone enlevée par Hadès, dieu des morts si l’on veut.

Toute participation à un rite implique purification, par l’eau et le jeûne le plus souvent.
On se souvient ici de la grande séance du lavement des pieds lors qu 4e jour de l’ultime O.M.T. de 2025. À l’évidence chez Nitsch, pas de jeûne. On se plonge directement dans la fête mais, finalement, elle se déploie selon des rythmes qui laissent des places à des sortes de méditation, en particulier au lever du soleil et le soir après la dernière action en écoutant de la musique.

Après avoir rompu le jeûne, on boit des choses susceptibles de nous plonger dans des états seconds. On assiste à un drame sacré représentant l’histoire de Déméter et de Coré, qui signifie simplement jeune fille et qui prendra le nom de Perséphone. On sait que Déméter, déesse elle aussi de la terre, a empêché les sols de produire du blé jusqu’à ce qu’elle retrouve sa fille et passe un accord avec Hadès qui garderait sa fille quater mois d’hiver la laissant libre sur la terre le reste de l’année. Le cœur du rituel tenait dans la présentation d’épis de blé promesse non pas d’une éternité mais bien d’une reprise sans fin de la vie après la mort.

On se rappellera ici des tables sur les quelles Nitsch fait installer de la nourriture des couleurs des fruits des graines, bref des choses qui sont en effet liée à la vie et qui font contraste avec les sacrifices dans lesquels viande et sang sont présents et actifs.

Le troisième jour on assistait à un drame mystique évoquant les noces de Zeus et de Déméter.
Ce qui nous importe, c’est de prendre acte du fait que contrairement à ce que l’on croit, le mot mystère n’a rien à voir ici avec quelque chose de caché ou de secret, mais désigne le fait que ce qui se passait ne pouvait être transmis qu’au travers d’une expérience vécue.

Et si le « secret » a été si bien gardé c’est sans doute que chacun comprenait que d’en parler sans le vivre n’avait aucune « signification » entendons aucune puissance et ne produirait aucun effet. Car, encore une fois, le dieu était présent parmi les participants et c’est à vivre « comme » lui qu’ils aspiraient durant ces journées. Ce « comme » n’a rien à voir avec notre « comme » lié au miroir , au double, ou au mimétisme, à l’imitatio christi.

Il évoque, en fait, la manifestation directe du dieu et le fait que chacun pouvait y avoir part d’une certaine manière sans que les autres en soient privés.
Qu’on évoque ici la grande procession solennelle des mythes, les rites pour écarter le mauvais œil, les bandelettes couleur de safran, les porteurs de flambeaux présents à chaque instant, Éleusis est du côté de la vie et de la renaissance et si l’on peut évoquer un sacrifice de porcelet, le sang semble être loin de ces mystères, au point que même pour être admis à participer, il n’y a qu’une condition : ne pas avoir commis d’homicide. On peut être esclave ou riche, cela n’a pas d’importance mais on en peut avoir tué. Et la boisson rituelle n’est pas le sang évidemment, mais le cycéôn, une boisson à base de lait de chèvre, de menthe et d’épices, celle-là même dit-on qui avait restauré la déesse perdue lorsqu’elle se désespérait de retrouver sa fille perdue.

Oui ce qui domine ce sont des rites de fécondité et donc de fécondation, mais, cette fois, pas de sacrifice sanglant à l’horizon.

Les éléments, ici sont liés à la mort et à la renaissance, à l’aspect agraire de la renaissance ou de la résurrection. Et ils sont aussi très présents dans les actions de Nitsch, comme on l’a vu dans le grand rituel orienté vers la joie et la résurrection du denier matin de l’action des 6 jours de 2025.

Mais on voit combien, quoiqu’il ait pu puiser dans sa connaissance des mythes et des rites, il ne l’a fait qu’à partir de sa propre conception générale du SEIN, de l’être, et donc de la forme que prend pour lui le cycle vie-mort, naissance-résurrection en ceci qu’il se place sur un plan global qui est celui de la création.

Pour lui, tout, dans l’univers, est mouvement, changement, transformation, vie, mort et renaissance incessante. Nous avons quitté le fond des angoisses liées à la survie agricole de l’humanité pour entrer dans une angoisse ou une approche de la vie rapportée à nos connaissances actuelles sur l’univers et à leur prise en compte dans notre manière de penser notre existence. À ce sujet, il dit ceci par exemple : « Je veux instaurer une action théâtrale [poser un acte théâtral] qui fasse se dérouler la création de manière concentrée tout en la représentant simultanément sous une forme condensée, et qui soit une allégorie du processus essentiel, de l’advenir essentiel de la création. » ou « Je souhaite mettre en scène une action théâtrale qui permette à la création de se déployer (de manière concentrée) et qui la présente simultanément de manière concentrée, servant de métaphore à l’événement essentiel, à l’occurrence essentielle de la création. [14] »

On voit ici que cette succession des moments dans les rites à travers leur différence met en relation de manière manifeste les grands enjeux qui font de la vie à la fois le mystère et le tragique, et qui sont moins la vie et la mort en tant que tels, que la confrontation avec l’évidence de leur avoir lieu et avec les possibilités qu’elles ne soient que des étapes d’un grand mouvement dans lequel vie-mort-résurrection ne cessent de se mêler, de se prolonger, de se répéter et finalement de s’annuler comme drame.

Mais en tant qu’hommes, nous ne connaissons que le drame, tout en ayant ici ou là des intuitions ou des expériences qui nous disent que cette continuité existe et qu’elle est possible. Et l’O.M.T. va venir se cogner contre le mur du drame et du tragique dans l’idée qu’il sera possible d’ouvrir la porte à des expériences sensorielles ou autres venant permettre de faire entrer dans le champ de l’expérience vécu la résurrection non comme donnée individuelle mais comme moment assurant la continuité de la vie à travers les métamorphoses.