La question du rituel et du sacrifice
Introduction : quelques notions centrales de la pensée de Nitsch
Écriture et livres
Il était difficile d’imaginer à quoi allait pouvoir conduire le fait de s’intéresser à Hermann Nitsch. En effet, on croit connaître une Œuvre après avoir vu quelques œuvres, quelques images quelques vidéo, lu quelques textes voire même après avoir assisté à quatre jours d’une action de six jours, l’ultime donc de l’Orgien Mysterien Theater (O.M.T.) et on s’aperçoit qu’on n’a accédé qu’à une infime partie d’une œuvre non seulement monumentale mais protéiforme.
Il y a les premières actions qui se développent en parallèle d’un travail pictural dès les années 60. Mais, tout cela s’accompagne d’un travail de réflexion constant, de lectures, de voyages et d’approfondissement des positions sur tel ou tel aspect de la pratique, de l’œuvre, et surtout des enjeux et de la signification des différents éléments qui la composent.
Peinture donc, dessin, actions, musique, éléments divers, graines, ou fleurs, vigne et vin, mais aussi et surtout écriture. Car Nitsch a écrit et même beaucoup. Quand ce sont des textes ou des réflexions sur son travail, ce n’est pas comme chez la plupart des artistes qui ont écrit sur leur medium ou leur pratique. L’enjeu est plus vaste. Il s’agit d’une véritable réflexion qui prend sa source dans son travail mais se déploie telle une réflexion philosophique de premier ordre, en tout cas dans l’ouvrage que j’ai commencé à lire « Zur theorie des Orgien Mysterien Theater, Zweiter versuch », [1] publié au Residenz verlag en 1995.
Mais il y a aussi d’autres textes, des œuvres littéraires si l’on veut comme, celui intitulé « die eroberung von jerusalem » [2] publié à 1000 exemplaire par les éditions Mora et l’éditeur Die Drossel. Ce livre date, apparemment, si l’on s’en tient à quelques reproductions de dessins à la fin du livre, de 1971, au moins donc pour l’écriture. Il s’agit là d’un projet d’action globale absolument excessif et irréalisable que je n’ai pas encore lu. Il existe d’autres textes de type « théâtral »mais je ne dispose pas, pour l’heure, d’une bibliographie complète des écrits de Nitsch.
Et donc, parvenir à la compréhension de ce qui est en jeu dans l’O.M.T. n’est possible qu’à se plonger dans l’œuvre théorique. Non que l’œuvre soit si obscure qu’on ne puisse y comprendre quelque chose par sa simple participation. C’est que ce à quoi l’on assiste dans ces 6 jours, et nous nous concentrerons sur cette action uniquement. En tant qu’action de 6 jours, elle représente, avec celle qui a eu lieu du 3 au 9 août 1998, l’action N.100, le but ultime du travail de Nitsch. Il le dit à plusieurs reprises, toutes les autres actions sont à comprendre comme des esquisses ou des développements partiels, et donc surtout des moyens d’approfondir la réflexion en vue d’aboutir à une action de 6 jours. Et, comme on le sait il n’y en aura eu que deux.
Et c’est devant un imposant ensemble de texte que l’on se trouve car le seul « Zur theorie des Orgien Mysterien Theaters zeiter versuch » fait presque 1000 pages,comme le « Nitsch » pesant, lui, plusieurs kilos, paru en 2015 édité par la libraire Walter König de Köln et qui rassemble un choix de textes et surtout une galerie d’images en pleine page retraçant le parcours complet de Nitsch.
Note brève sur le corps
Il faut reconnaître que sans ces textes, la compréhension de ce qui est tenté dans l’O.M.T. resterait largement incomplète. Il faut d’entrée cependant écarter l’idée que les actions seraient des réalisations d’idées abstraites.
Tout au contraire comme on le verra, ce sont les idées qui vont se révéler être appréhendées à partir du champ de la vie la plus immédiate, entendons plutôt la moins médiate ou la moins médiatisée, et donc du corps en tant que mécanique complexe de sensations-perceptions-intellection.
En fait, ce n’est pas vraiment sur ce corps qui serait notre corps tel que nous le percevons et le vivons au quotidien, sur ce corps comme mécanique finalement abstraite, puisque largement soumis à l’ordre des choses et du monde qui le soumettent à leurs règles, que Nitsch s’appuie, mais sur un corps plus intégralement corps.
Ce corps est plus que corps en ce qu’il est, à lui seul, ce par quoi nous existons, percevons et pensons, mais, pour Nitsch, il est surtout, à comprendre comme ce par quoi donc nous participons à l’être. Mais, si nous pouvons dire que nous sommes, au sens de participer au « sein", à l’être, c’est comme chair, viande, nerfs, sang, humeurs, et ,comme hommes, en tant que portés par une sorte de sens profond de notre participation à la vie. L’individu vivant est par définition pourrait-on dire chez Nitsch porté par l’enthousiasme, la force d’exultation qui et au cœur du vivant et qui est le cœur du vivant.
Ce corps est, ici, tout sauf « idéalisé », comme c’est souvent le cas chez un grand nombre de philosophes, mais surtout aujourd’hui, d’artistes qui parlent du corps non pas comme d’une entité indépassable à partir de laquelle le vécu comme le pensable doivent être appréhendés. Pour eux, c’est plutôt une sorte de synthèse de basse intensité, une abstraction couvrant et enveloppant leur pratique artistique et dont la fonction principale est de légitimer des productions qui, à les voir, semblent n’être guère en relation « directe » avec le corps. En tout cas, au sens que lui donne Nitsch, celui de porteur, réceptacle et acteur de l’expérience absolue qu’est le fait d’exister.
Le corps est ce par quoi nous appréhendons que nous vivons, et il est notre lien direct immédiat avec la vie. Il est ce par quoi quelles que soient les idées individuelles joyeuses ou tristes, comme les passions spinozistes, qui nous portent et nous déterminent, nous participons à la vie, c’est-à-dire à la fois à la terre comme planète et comme univers du vivant et au cosmos comme création, au sens fort de création, celui de Schöpfung en allemand, au sens ou création signifie donc, ici, création du monde.
Mais, si nous pouvons dire que nous sommes, au sens de participer au « sein", à l’être, c’est comme chair, viande, nerfs, sang, humeurs, et ,comme hommes, en tant que portés par une sorte de sens profond de notre participation à la vie..
Il n’y a en cela rien dont Nitsch soit responsable. Nous sommes des êtres vivant au cœur de nombreuses médiations et les opérations synthétiques qui permettent de faire le lien entre ce qui est vécu et ce qui est pensé se font toujours après coup. Même si, comme on le verra, Nitsch a pour projet de nous ouvrir la porte sur une autre manière de vivre qui pourrait être mise en œuvre par chacun bien au-delà des moments de fête que sont les actions de l’O.M.T.
Fondements philosophiques : l’être entre œuvre d’art total et tragique
Le premier paragraphe relatif à sa vie sur le site de la fondation résume absolument tout en quelques lignes. Le voici :
« Hermann Nitsch [3] war entscheidender Gründer des Wiener Aktionismus und zählte zu den vielseitigsten Künstlern : Aktionist, Maler, Grafiker, Komponist, Bühnenbildner. Sein Gesamtkunstwerk das Orgien Mysterien Theater umfasst das breite Spektrum seiner Kunst, indem es den Einsatz aller fünf Sinne erfordert – das Tragische führt zur Auseinandersetzung mit Fleisch, Blut und Eingeweiden und sollte letztlich zu einer Lebensbejahung, die über Leben und Tod hinausgeht, führen. Das Sein sollte in seiner Ganzheit und Tiefe erfasst werden. »
On pourrait dire que tout est sinon démontré du moins présenté en ces quelques lignes, du moins l’essentiel de ce qui fait l’œuvre de Nitsch. Relevons les termes les plus importants.
Il y a d’abord la notion d’œuvre d’art total (Gesamtkunstwerk) empruntée à Wagner mais qui va connaître ici un déploiement qui dépasse et de loin ce que Wagner a pu rêver de plus grand.
Il y a, on vient de l’évoquer, le corps qui n’apparaît pas sous ce terme mais à travers l’appel au 5 sens, ce qui à la fois implique qu’ils seront mobilisés dans l’oeuvre mais surtout qu’ils fondent l’œuvre même en tant que c’est non seulement à eux qu’elle s’adresse mais pour eux qu’elle se déploie, en vue de les mobiliser, de les réveiller, de les révéler comme vecteur de la transformation psychique dans laquelle l’homme est éternellement pris.
Aussitôt après vient la notion de tragique, le tragique étant confrontation avec la viande, le sang, les tripes mais aussi ce par quoi il est possible d’accéder à ce « oui à la vie », (Lebensbejahung), cette condition et forme de l’existence par laquelle le fait de vivre se transforme en fait d’exister. Par cet acquiescement, le corps se révèle à lui-même porteur et porté par une dimension qu’il ignore et qui pourtant est la sienne propre, la dimension existentielle. Pour cette dimension existentielle le français n’a pas de mot équivalent à l’allemand.
On comprend aussi qu’avec
– le tragique, naît de cette confrontation inévitable entre une situation matérielle et le fait que cette situation matérielle est toujours déjà médiate, médiatisée, et cela par le premier et plus important média qui à la fois nous permet de vivre et nous met à l’écart de la vie : le langage, la langue, les mots.
– Le tragique n’est rien de plus, mais rien de moins, que la situation existentielle dans laquelle se trouve l’homme lorsqu’il perçoit à la fois qu’il y a vie et qu’il est partie intégrante de cette vie, et qu’il y a mort et qu’il participe de manière inévitable à cela, la mort.
– Et la rencontre avec la mort se fait, on le sait, d’abord en voyant des cadavres, d’humains et d’animaux en particulier. Le fait ou l’idée que l’on va mourir, vient en quelque sorte après coup. Mais elle n’en est pas moins l’une des deux sources du tragique.
La troisième étant l’immensité de l’univers, du cosmos environnant qu’accompagne le sentiment d’une terrifiante petitesse
– et la quatrième, l’instabilité permanente de toutes choses, ce changement constant dans lequel sont pris tous les éléments qui composent ce monde, naissance et mort n’étant que les points communs aux êtres vivants mais que la pensée peut aisément prolonger et sans lesquels elle peut inclure tout ce qui existe, aussi bien les royaumes que les civilisations, la terre elle-même que le cosmos dans lequel est se meut.
Mais ces deux pôles que sont vie et mort ne sont en rien des faits bruts ou des données marquant des limites insurmontables pour la pensée. Bien au contraire. Ce que la vie rend perceptible, du moins à certains moments de grande intensité émotionnelle, c’est qu’il y a plus que des liens entre vie et mort, liens qui, quoique non visibles, non directement perceptibles, peuvent être appréhendés, rêvés si l’on veut ou hallucinés.
C’est en tant qu’ils sont accompagnés d’intensités telles que ce qui est est halluciné est vécu comme plus que réel, plus que vrai, plus que consistant, que ces liens nous constituent. Ainsi se voit révéler à l’esprit, à la pensée, à la conscience, à l’individu, des possibilités inaperçues qu’il va pouvoir entreprendre de mieux comprendre saisir, appréhender, connaître et vivre.
S’il y a une promesse dans la pensée de Nitsch, elle est là dans ces révélations intensives, hallucinées ou non, que la vie et la mort sont des éléments appartenant à une continuité non perçue et non pas des moments distincts, discrets, séparés, signifiant qu’ils n’y aurait aucun lien entre avant et après. Au contraire, l’enjeu est de trouver des vecteurs nous conduisant par-delà vie et mort.
Et c’est là qu’entre en scène le concept central de l’œuvre de Nitsch, der SEIN, autrement dit l’ÊTRE. C’est un mot à la fois trop connu pour ne pas être utilisé, mais auquel il est possible de recourir si l’on s’efforce et si l’on cherche à lui donner une nouvelle signification, ou du moins une dimension et un fondement tels qu’il se verra changer de fonction dans le champ philosophique et ainsi à parvenir à surmonter toutes les limites que la philosophie a inscrites en son cœur, en croyant les lever.
Composition d’une action
Les actions de Nitsch, on le sait, sont toutes « écrites » au sens où l’est une partition, à ceci près qu’il ne s’agit pas seulement ici de musique, mais de l’intégralité des éléments composants une action. À fortiori lorsqu’elle dure plusieurs jours, voire donc 6 jours. On découvre donc qu’il y a un plan thématique général par journée, lui-même très riche et pouvant comporter plusieurs figures tutélaires de référence pour les différentes action. Ce sont, le plus souvent, des dieux ou des personnages de la mythologie grecque ou des figures liées au christianisme. Puis, il y a un plan par demi-journée et enfin une présentation détaillée de chaque action, nombre de personnages, objets utilisés, type d’actes à accomplir, etc. Certaines de ces actions sont concomitantes, d’autres se succèdent durant cette demi journée. Sont pris en compte tous les détails qui en fait sont essentiels pour Nitsch et cela va des éléments nécessaires la présentation sur une table, fruits fleurs graines couleurs viande poisson etc. aux quantités de sang nécessaires ou autres éléments prévus en fonction du sujet.
Mais, si c’est cela qui retiendra notre attention, il faut savoir que Nitsch prenait aussi en compte l’intégralité des choses à faire et qu’il planifiait aussi bien l’heure du début de la performance en fonction du sujet que les moments où la musique live devait laisser place à une musique enregistrée ou à un groupe de musique populaire, et surtout tout ce qui concerne l’intendance puisque tous les « spectateurs » sont nourris et abreuvés de manière continue durant la durée des actions qui, il faut le rappeler, peuvent lors des actions de 6 jours durer vingt-quatre heures.
Il va de soi que le choix des éléments est fait par Nitsch, mais il faut évidemment prendre en compte qu’outre puiser dans son imagination et surtout dans sa synesthésie pour les combinaisons entre éléments, c’est aussi dans son immense culture et connaissance des rites grecs en particulier qu’il va le faire.
C’est à établir certaines correspondances entre l’O.M.T. et le monde grec antique que nous allons nous employer, mais c’est à partir des réflexions concrètes autant que philosophiques qu’il déploie dans certains textes et surtout dans son livre zur theorie des Orgien Mysterien Theaters, zweiter versuch, que nous pourrons établir des rapprochements et des correspondances.
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